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"Culture de la lose", "emploi fictif", "monstres" : Noah a lâché ce qu'il avait sur le cœur

"Culture de la lose", "emploi fictif", "monstres": Noah a lâché ce qu'il avait sur le cœur

Le 26/11/2017 à 23:51Mis à jour Le 27/11/2017 à 14:31

COUPE DAVIS – Yannick Noah était intarissable dimanche soir. Dans un long monologue, le capitaine s'est épanché sur ce week-end, cette campagne et tout ce qu'il a vécu avec son groupe. Mais il a surtout mis en avant tous ceux qui, des joueurs au staff, ont permis de ramener au bercail ce 10e Saladier d'argent.

Décidément, les conférences de presse d'après-finale de Coupe Davis à Lille prennent toujours un tour particulier. Il y a trois ans, après le triomphe suisse, Stan Wawrinka, en mode chambrage alcoolisé, avait fait le show, taclant "gentiment" ses victimes françaises. Dimanche soir, les Bleus étaient du bon côté, celui des vainqueurs, et c'est Yannick Noah qui a volé la vedette à tout le monde. Arrivé après ses joueurs, au sens large puisqu'ils étaient tous là, y compris Gilles Simon et Jérémy Chardy, le désormais triple vainqueur du Saladier d'argent en tant que capitaine s'est livré comme rarement.

Il a suffi d'une question, la première, pour que Noah lâche un monologue de plus de dix minutes au bout duquel il avait probablement oublié la question initiale, et nous avec. Il a parfois été difficile à suivre pendant ces dix minutes, mais s'il fallait y trouver un fil conducteur, en un mot, ce serait "libération". Cette victoire contre la Belgique, c'est cela, une façon de se libérer de toutes ces ondes négatives.

Quand il a repris le poste de capitaine fin 2015, sans doute n'imaginait-il pas le poids du passé récent. "C'est dur, parce que quand tu ne gagnes pas pendant 16 ans, tout le monde s'habitue à perdre. J'avais oublié ça", a-t-il soufflé, avant de revenir sur son mal-être de la demi-finale contre la Serbie, ici-même à Lille. Ce qu'il a mal vécu à ce moment-là, c'est ce gigantesque trouillomètre collectif. "En demie, ça m'a défoncé la gueule cette culture de la lose, avoue-t-il. C'est dur, la culture de la lose. Très dur, parce que ce n'est plus un match, tu ne joues même plus contre l'adversaire, tu joues même parfois contre des gens de ton équipe, contre ton propre pays qui te ramène à ça, tout le temps."

" Merci les gars, vous êtes des monstres"

On peut sans doute reprocher beaucoup de choses à Yannick Noah, mais cette culture-là, de l'autoflagellation, il ne l'a jamais comprise. Dans le tennis masculin français, il est le seul à avoir gagné un Grand Chelem au cours des sept dernières décennies. Il est devenu capitaine de l'équipe de France à 31 ans et, dans la foulée, cette équipe a gagné la Coupe Davis pour la première fois depuis les années 30.

Puis il en a gagné une autre. Et encore une autre, 26 ans après la première. Dans des circonstances favorables, certes, mais le résultat est là. Et il a fallu passer par-dessus ces années d'échec collectif. "C'est vrai que quand tu perds pendant 16 ans, tu ne perds pas juste des matchs, a-t-il rappelé. Il s’installe des trucs très bizarres. Quand tu vois les Belges arriver, ils sont légers. Nous, on a un truc lourd à porter. Ce n'est pas de notre faute. On fait du mieux qu'on peut."

Son autre leitmotiv, au-delà de la victoire, c'était de retrouver ces aventures humaines, celles qu'il avait pu vivre avec ses potes Riton et Guy en 1991, puis ses p'tis frangins, Pioline et Boetsch, cinq ans plus tard. "Quand on m'a demandé d’être capitaine, reprend-il, j’ai dit : 'pourquoi vous voulez qu’on soit capitaine ? C’est quoi notre objectif ?' C'est simple. C'est une aventure humaine. À la fin, on se dit que ça en vaut la peine. On a envie de jouer pour les gens qu'on aime, qui nous aiment. Qu’est-ce qu’il reste après ? De belles images, au pire on reste copains." On le sent bien, tout a été plus compliqué avec cette génération dont il était déconnecté. Mais tant bien que mal, il a réussi à fédérer.

Noah a eu un mot pour tout le monde dimanche soir, absolument tout le monde. Chacun de ses joueurs, à commencer par Jo-Wilfried Tsonga. "Je me suis beaucoup appuyé sur lui pour préparer cette finale, même la demi-finale, raconte le capitaine. On ne peut pas tout dévoiler, mais je me suis appuyé sur lui. Il a été leader. Au quotidien, il a été super." Mais de Gasquet à Pouille, de Simon à Herbert, de Mahut à Benneteau en passant par Chardy, il les a tous salués. "Je suis tellement privilégié de me retrouver au milieu de ces mecs-là. On a vécu une semaine de malade. Je n'ai jamais chialé autant, je n’ai jamais vu autant de larmes, de douleurs, j'étais avec des êtres humains, ça n’a rien à voir avec le tennis. Merci les gars, vous êtes des monstres."

Yannick Noah lors du match 5 de la finale de la Coupe Davis 2017.

Yannick Noah lors du match 5 de la finale de la Coupe Davis 2017.Getty Images

" Tous les gars qui sont là peuvent vous dire que, sans Cédric, je ne suis rien"

Mais il n'a pas non plus oublié son staff, au sens large. Les kinés, les toubibs ("le doc Montalvan, qui est là depuis 30 ans"), le responsable presse et, bien sûr, ses deux adjoints, Loïc Courteau ("C’est lui qui entraîne les mecs, qui organise les séances d'entraînement, il n'est pas sur les photos, mais c'est lui qui bosse"), et Cédric Pioline. L'occasion de régler quelques comptes avec ceux qui avaient dégueulé le choix de l'ancien finaliste de l'US Open et de Wimbledon. "Au départ, tout le monde pensait que c'était un emploi fictif, a lancé Noah. Mais tous les gars qui sont là peuvent vous dire que sans Cédric, je ne suis rien."

Au fond, le seul dont il n'aura pas parlé dans cette tirade, c'est de lui. Ou plutôt si. Juste pour dire qu'il était heureux de pouvoir offrir sa coupe à son "troisième gamin, qui a 14 ans, parce que les deux grands avaient déjà eu la leur." De gamins, il a beaucoup été question. Celui de Jo Tsonga, aussi. "Pour la petite histoire, quand on a gagné en demie ici, notre rêve était de mettre le petit de Jo dans la Coupe. Alors, on va le foutre dans la coupe et il y aura tous les tontons autour de lui", rigole Noah. Et tous les gamins anonymes aussi, ceux qui jouent au tennis un peu partout en France, car, "au-delà des gens que j'aime et de ma famille, dit-il, je voulais ramener la Coupe au CNE (NDLR : le Centre national d'entraînement) pour que les mômes qui viennent voient cette Coupe."

Elle n'est sûrement pas parfaite cette équipe de France et son capitaine non plus. Il le sait si bien Noah, qu'il a glissé cette petite phrase : "Sachez une chose, quand on fait des conneries, on fait quand même de notre mieux. J'espère que malgré tout, vous avez un peu kiffé notre petite aventure." Lui a kiffé en tout cas, ses joueurs aussi, et c'est l'essentiel. C'est même la seule chose qui compte. Il aurait pu parler encore quelques heures, quelques jours même. "J'ai été très long, admet-il. Je pourrais parler pendant tellement longtemps les gars, des moments comme ça… Parfois c'est dur, mais putain ça vaut la peine."

Yannick Noah

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