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Connors-McEnroe 1980, l'acte fondateur de Flushing et du Louis-Armstrong

Connors-McEnroe 1980, l'acte fondateur de Flushing et du Louis-Armstrong

Le 22/11/2016 à 15:27

En 2012, nous avions établi le Top 30 des matches les plus marquants jamais joués dans l'enceinte de Flushing Meadows. A la première place, trônait la mémorable demi-finale de l'édition 1980, entre John McEnroe et Jimmy Connors.

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Bien sûr, il y a eu Sampras et Agassi. Bien sûr, il y a eu Federer. Avant eux, il y avait eu Lendl, Wilander, Becker ou Edberg. Sans parler, chez les dames, de Navratilova et Evert, de Graf et Seles ou, plus près de nous, des soeurs Williams, Henin et toutes les autres. Tous et toutes ont contribué à donner ses lettres de noblesse à Flushing Meadows. Mais personne n'a mieux incarné l'esprit de Flushing que John McEnroe et Jimmy Connors. D'une certaine manière, ce sont ces deux-là l'ont même créé. Plus encore qu'une rivalité entre deux joueurs, ce fut une rivalité entre deux hommes qui, pour rester poli, se détestaient cordialement. Pour résumer sa relation avec McEnroe, Connors a utilisé un jour cette formule: "dix ans de guerre".

Comme toute guerre, elle a été émaillée de multiples batailles. Notamment à l'US Open. Big Mac et Jimbo se sont croisés à quatre reprises à New York. Quatre fois en demi-finales. En 1978, 79, 80 et 84. Toutes à Flushing, donc. Les McEnroe-Connors ont d'une certaine façon créé le mythe Flushing. Plus que toute autre rivalité. Celle de 1980 sort incontestablement du lot. L'atmosphère unique des sessions de nuit, électrique et un peu folle, est née véritablement ce soir-là. Grâce à ces deux hommes.

Leur dernier duel, en 1984, fut aussi un sommet. C'est d'ailleurs leur tout dernier affrontement dans le cadre d'un tournoi du Grand Chelem. McEnroe avait fini par s'imposer au bout de la nuit, en cinq sets. Un match qui, en prime, a bénéficié au regard de l'histoire de l'effet Super Saturday 1984", avec en amont la demi-finale Lendl-Cash et la finale Navratilova-Evert, d'ailleurs tous deux évoqués ici ces jours derniers. Mais la demie de 1980 possède ce supplément d'âme, cet indéfinissable frisson que j'ai rarement ressenti devant un match de tennis.

L'anti-Federer-Nadal

Pour les plus jeunes, il est probablement difficile de mesurer à quel point les antagonismes entre les grands champions de la fin des années 70 et du début des années 80 étaient forts. Le tennis vit aujourd'hui une époque formidable. Roger Federer, Rafael Nadal et Novak Djokovic forment un trio unique dans l'histoire de leur sport, tant leur hégémonie est forte. Il y a entre eux une intense rivalité sportive. Mais elle possède quelque chose de poli, de feutré. Pas un mot plus haut que l'autre en conférence de presse. Encore moins sur le court. Le premier ne manque pas de souligner les vertus du deuxième, lequel respecte infiniment le troisième, qui admire les deux autres.

Quel contraste avec ce que l'on a pu connaitre il y a trente ans. Le tennis masculin regorgeait dans les années 80, du début à la fin de cette décennie, de grands champions. Mais la richesse de cette époque, c'était aussi la diversité des caractères. McEnroe, Borg, Connors, Lendl, Wilander, Edberg, Becker... Il y avait de tout là-dedans. Des gentils, des méchants, des showman, des taciturnes. Et tout ce petit monde, globalement, ne s'aimait pas toujours. "J'ai dû échanger trois phrases dans ma carrière avec Ivan Lendl", a un jour raconté McEnroe. Mais c'est évidemment avec Connors qu'il a poussé le plus loin l'animosité.

McEnroe-Connors, c'est l'anti Federer-Nadal. Deux Américains. Deux gauchers. Deux caractères détestables, même s'ils ne s'exprimaient pas forcément de la même façon. Mac le sale gosse colérique. Jimbo, l'arrogant puant, mais dont la faculté à se mettre un public dans la poche n'a jamais eu d'équivalent, ni avant ni après. "Il y a un truc que j'admirais chez Connors, racontera un jour McEnroe. Il était capable d'être insupportable, de se mettre en rogne, de balancer d'énormes grossièretés. Mais la minute d'après, il sortait une connerie, tout le monde rigolait. Le public marchait, et lui ne perdait pas le fil. Moi, ça pouvait m'arriver". Paradoxalement, si McEnroe était le vrai new yorkais dans l'affaire, Flushing a globalement massivement soutenu Connors lors de leurs duels. C'était le cas, notamment, lors de cette demi-finale de 1980.

Poignée froide comme leur relation

A l'époque, les deux joueurs se sont déjà affrontés à 13 reprises. Connors mène 8-5 mais sa domination est un trompe-l’œil puisqu'il a remporté leurs quatre premiers matches, en 1977 et 1978, aux débuts de McEnroe. En Grand Chelem, c'est l'égalité parfaite: 2-2. Mais là encore, les deux derniers affrontements ont tourné à l'avantage du cadet, dont la demi-finale de Wimbledon, deux mois plus tôt. McEnroe part donc favori. En théorie. Mais au fond, à l'US Open, personne n'est jamais complètement favori contre Connors.

Le plus étonnant dans cette demi-finale, ce qui lui donne son charme unique, c'est la multiplicité des renversements de tendance. A tour de rôle, les deux champions donnent l'impression de prendre le dessus pour de bon. A chaque fois, l'autre va reprendre la main. Ce match, ils l'ont gagné et perdu au moins deux ou trois fois dans la soirée. Finalement, en toute logique, tout ça se règlera donc au tie-break du cinquième set. Autre spécificité new-yorkaise. Le premier à prendre l'ascendant, c'est McEnroe. Il empoche le premier set et obtient une balle de deux sets zéro, qu'il vendange en retour.

Là, un terrible orage s'abat sur lui. Connors remporte 11 jeux de suite ! Il mène alors deux sets à un et 2-0 dans le quatrième. Il mène ensuite 3-1. McEnroe a donc perdu douze des treize derniers jeux. Mais c'est à son tour de connaître une véritable résurrection et d'aligner les jeux pour arracher le quatrième set 6-3. Le dernier sera le plus beau, le plus intense et le plus tendu. L'ambiance devient irrespirable. McEnroe breake d'entrée mais dans la foulée, Connors recolle. Sur la balle de debreak, Mac, fou de rage, balance sa raquette qui atterrit... de l'autre côté du court. Connors en personne, regard aussi noir que sa barbe naissante, la rend à son propriétaire... Connors va se retrouver une nouvelle fois dos au mur. McEnroe mène 5-3. A 5-4, sur son service, à 30-15, il se retrouve à deux points du match.

" Une fois sur le court, c'est la même intensité que quand on avait 25 ans"

Mais Jimbo l'insubmersible, refusant de mourir, sort le grand jeu en retour. Il met le feu au stade en égalisant à cinq partout, alors que McEnroe est titillé par les crampes. Pourtant, c'est bien lui qui va se qualifier, grâce à une parfaite maitrise de son tie-break, à l'inverse de Connors, qui commet des fautes rédhibitoires. A Wimbledon, malgré sa défaite en finale contre Borg, McEnroe avait remporté le tie-break devenu légendaire dans le quatrième set. On ne peut alors s'empêcher de repenser à la phrase prononcée par Arthur Ashe : "Si vous voyez un tie-break décisif avec McEnroe, vous prenez tout votre argent, votre maison et tous vos bien et vous misez le tout sur lui." La poignée de mains entre les deux joueurs est à l'image de leur relation: froide.

Le plus extraordinaire, c'est que l'inimitié entre Connors et McEnroe ne s'est jamais estompée, même après la fin de leur carrière. Lors d'un des premiers matches qu'ils ont disputé sur le circuit vétéran, dans les années 90, à Saint-Petersbourg (en Floride, pas en Russie), le climat était toujours aussi tendu entre eux et l'affaire avait failli mal tourner. "Une fois sur le court, c'est la même intensité que quand on avait 25 ans", sourit Connors. Mais au fond d'eux-mêmes, ils se vouaient une forme de respect et même, sans doute, d'admiration.

D'ailleurs, dans le livre Tennis Confidential, au cours d'un entretien vérité, Connors a rendu il y a quelques années le plus beau des hommages à son grand rival. Interrogé sur le joueur qui l'a le plus impressionné, le plus marqué, voici ce qu'il avait répondu: "En 25 ans, j'ai joué contre Pancho Gonzalez. J'ai joué contre Emerson et Laver. Puis contre Borg et McEnroe. Eux, je les ai joués alors qu'ils étaient au sommet et que j'étais au sommet. Et si je ne devais en garder qu'un, ce serait McEnroe." Puis, dans un éclat de rire: "En dehors de moi, bien sûr!"

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