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Il était une fois les Jeux

Il était une fois les Jeux (11)
Par Eurosport

Le 21/08/2008 à 23:30Mis à jour

Chaque jour, nous vous proposons de revivre un grand moment de l'histoire des Jeux Olympiques. 11e épisode avec Abebe Bikila. L'Ethiopien, qui a découvert la compétition sur le tard, allait devenir le plus grand marathonien de l'histoire, remportant deux

Abebe Bikila a donc eu une vie bien courte. Courte, mais tellement riche. Une destinée improbable, entre le conte de fée et la tragédie. L'enfant de Jato aurait pu ne jamais sortir de l'anonymat des plaines éthiopiennes, où il a grandi. Il a découvert l'existence des Jeux Olympiques presque par hasard. Entré dans la garde impériale à l'âge de 17 ans pour gagner sa vie, Bikila assiste un jour à un défilé d'une poignée d'athlètes flanqués d'un survêtement aux couleurs de son pays. "Qui sont-ils?", interroge Abebe. Quand il apprend que ces hommes reviennent de Melbourne, où ils ont disputé les Jeux Olympiques, Bikila décide que, lui aussi, il ira un jour aux JO. Il a pour cela quelques prédispositions. Au sein de la garde impériale, chacun sait qu'Abebe court vite. Très vite. Il est surtout capable de courir longtemps, des heures durant, sans jamais se fatiguer. C'est un phénomène de la nature.

Héros d'un pays, symbole d'un continent

Bien décidé à devenir coureur, Bikila a toutefois tout à apprendre. Ce diamant brut a besoin d'être travaillé, poli, pour s'adapter aux exigences du haut niveau. Ce n'est qu'à 27 ans, en 1959, soit un avant les Jeux de Rome, qu'il va débuter ce qui ressemble à un véritable entraînement, grâce à Onni Niskanen, Suédois d'origine finlandaise, membre de la Croix-Rouge et féru d'athlétisme. Ce dernier prend en charge Bikila et, en quelques mois, le transforme en un véritable athlète. D'une certaine manière, il lui apprend à courir, l'oblige à pratiquer d'autres sports, comme le tennis, afin de parfaire sa coordination. Mais il ne lui imposera jamais de porter des chaussures, comprenant que son élève avait besoin du contact direct avec la terre ferme. "Quand il mettait des chaussures, il avait des ampoules qui l'empêchaient de bien courir ", raconte Niskanen. Ce sera l'élément essentiel de la légende de Bikila. Ainsi façonné, sa progression est fulgurante. Il dispute son premier véritable marathon trois mois avant les Jeux de Rome, en 2h39. Puis un deuxième, le mois suivant, en 2h21.

Lorsqu'il arrive à Rome, Bikila est toutefois un parfait inconnu. Même les plus éminents observateurs des choses du marathon ont à peine prêté attention à son nom sur la liste des engagés. Il n'apparait ni parmi les favoris ni même parmi les outsiders. Quand, après 16 kilomètres, le Marocain Rhadi, principal candidat à l'or, place un premier démarrage, personne n'a pu suivre. Personne, sauf le dossard numéro 11. Une foulée ample, les pieds nus, ce félin se révèle au monde entier. Mais qui est ce Bikila? Certes, il possède un record en 2h21, mais il se murmure qu'il aurait réussi ce temps en altitude, chez lui, en Ethiopie. Pas de quoi y accorder un grand crédit. Comment pourrait-il tenir le rythme de Rhadi? Sauf que le Marocain s'agace de ne pouvoir le distancer. Sans le savoir, il est en train de courir à sa propre perte car Bikila, lui, reste imperturbable.

Au 37e kilomètre, à l'entrée dans la ville, par une caniculaire nuit romaine, Rhadi est à l'agonie. Il ne mène plus. Bikila passe devant. Il s'apprête à écrire sa propre légende. La veille, il a remarqué que le parcours passait par l'Arc de Constantin. C'est de là que, 25 ans plus tôt, les troupes de Mussolini étaient parties pour envahir l'Ethiopie. A 1000 mètres de l'arrivée, c'est là qu'Abebe décide de s'envoler. Il passe devant l'obélisque d'Axe, pillé par l'armée italienne. Sacrée symbole. Il s'impose en 2h15, pulvérisant le record olympique établi huit ans plus tôt par Emil Zatopek. A l'arrivée, il affiche une fraîcheur physique à peine imaginable. Comme s'il allait prendre le départ. Bikila devient le héros de tout un pays et le symbole de tout un continent. Celui d'une nouvelle Afrique renaissante, dont la plupart des pays viennent d'accéder à leur indépendance. Une Afrique prête à prendre toute sa place sur l'Olympe. C'est l'Ethiopie qui triomphe. A compter de ce jour, Bikila, premier athlète d'Afrique noire sacré champion olympique, y trône au sommet, aux côtés des plus grands.

"J'aurais pu courir 10 kilomètres de plus"

Mais l'histoire ne fait que commencer. Dans les années qui suivent son triomphe romain, l'Ethiopien se fait discret. A part quelques courses en Europe, on le voit quasiment pas. Bikila, en fait, a bien failli ne jamais défendre son titre à Tokyo, en 1964. Impliqué à tort dans une tentative de coup d'état contre Haile Selassie, il a passé plusieurs semaines en prison avant d'être gracié. Puis, cinq semaines avant de partir au Japon, il est freiné par une opération de l'appendicite. Le secret de cette hospitalisation sera bien gardé et révélé seulement après sa victoire. Bikila a changé. Physiquement, il fait beaucoup plus attention à lui. Surtout, il porte des chaussures, fournies par une célèbre marque, qui le rémunère de manière plus ou moins détournée. Mais une fois en course, Bikila reste Bikila. Mieux, il se surpasse pour écraser la concurrence, dans ce qui est alors le marathon le plus rapide de l'histoire (2h12). Pour la première fois, un marathonien remporte deux médailles d'or aux JO. Deux anecdotes marquent alors les témoins de ce final. C'est d'abord Bikila qui, juste après avoir franchi la ligne, effectue une petite séance de gymnastique, pour se décontracter. Un témoignage de son hallucinante fraîcheur. "J'aurais pu courir 10 kilomètres de plus ", assure-t-il. Ensuite, sur le podium, la fanfare tokyoïte joue l'hymne... japonais, ne connaissant pas celui de l'Ethiopie. Peu importe, à 32 ans, le sergent chef Abebe Bikila est alors au faîte de sa gloire.

Le palmarès du marathonien éthiopien est d'autant plus énorme qu'il n'aura, en tout et pour tout, disputé que 15 marathons dans toute sa carrière. Il en a fini 13, et gagné 12, ne subissant qu'un seul échec, à Boston, en 1963. Sa chute, définitive, intervient lors des Jeux de Mexico, en 1968. Mal remis d'une fracture au péroné, il dut abandonner après 17 kilomètres. Sa fabuleuse carrière touchait à sa fin. Il ignorait alors que sa vie, elle aussi, était en passe de s'achever. Un an plus tard, le 23 mars 1969, au détour d'un virage mal négocié sur la route d'Addis-Abeba, Bikila était victime d'un terrible accident de voiture, celle que lui avait offert l'empereur après son deuxième titre olympique. Il faudra 10 heures avant qu'un berger ne le découvre, gisant presque inconscient dans le fossé, la colonne vertébrale en vrac. Transporté d'urgence à Londres dans l'avion personnel d'Haile Selassie, il reste hospitalisé sept mois. Il ne retrouvera jamais l'usage de ses jambes. A son retour d'Angleterre, une foule immense l'accueillit à Addis-Abeba. Celle-là même qui, le 27 octobre 1973, le pleurait comme on pleure un être cher.

ABEBE BIKILA EN 5 DATES

1949: Agé de 17 ans, Bikila s'installe à Addis-Abeba et rentre dans la garde impériale d'Haile Selassié. C'est là qu'il commence à courir, révélant des aptitudes naturelles exceptionnelles, notamment dans la récupération.

1960: Première victoire dans le marathon olympique, à Rome. Pieds nus, Bikila sidère tous les observateurs, créant une des plus grosses surprises de l'histoire des Jeux. Personne ne l'avait vu venir, même parmi les journalistes spécialistes du marathon.

1964: Après son sacre à Tokyo, l'Empereur lui fait parvenir une bague en or directement au Japon. Bikila perd le précieux objet, qui sera retrouvé trois jours plus tard par une femme de ménage dans sa chambre d'hôtel.

1967: Vainqueur de 12 de ses 13 premiers marathons, Abebe Bikila se fracture la jambe le 30 juillet, à l'occasion de son 14e marathon. Pour la première fois, il doit abandonner. Il ne se relèvera jamais vraiment de cette blessure.

1972: Lors des Jeux de Munich, Bikila est invité en tribune d'honneur lors de la cérémonie d'ouverture. On le place à côté de Jesse Owens. Ce sera sa dernière apparition publique, moins d'un an avant sa disparition.

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