Par MAXIME DUPUIS
Ils sont peu, ceux qui laissent une trace véritable et durable. Ils sont encore moins nombreux, les bienheureux qui lèguent un patronyme à la postérité. Une frange infinitésimale de champions, enfin, offre autre chose à l'Histoire. Leur succès ayant dépassé l'entendement et flirté avec les frontières de la perception, l'évocation de leur seule personne ne suffit plus. Chair et os s'effacent alors derrière l'encre, seule substance à même de mettre des mots sur l'incomparable et l'inconcevable. Inventer l'adjectif ou l'expression qui qualifierait au mieux leur(s) accomplissement(s) devient l'unique et dernière solution pour décrire ce dont on a été témoin.
"Beamonesque" est l’un de ces néologismes. Le terme a vu le jour il y a plus d'un demi-siècle, encouragé par le Comité International Olympique qui le définit ainsi : "Un exploit athlétique tellement supérieur à ce qui s'est produit jusqu'alors qu'il dépasse l'imagination". Depuis, on le ressort ici et là, par réflexe, sans forcément très bien savoir de quoi il en retourne.
Tokyo 2020
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IL Y A 3 HEURES
Tous ceux qui ont vu Bob Beamon s'envoler le 18 octobre 1968 savent et n'oublieront jamais. Comment pourrait-il en être autrement ? Quelques mois avant que Neil Armstrong et Buzz Aldrin n’aillent gambader sur la Lune, Beamon a décroché la sienne. Sans fusée, mais propulsé par deux jambes qui valaient bien n'importe quel engin de la NASA.
C'était à Mexico, à une altitude moindre que celle du satellite naturel de la Terre. Mais à une altitude respectable, tout de même. De celles qui vous changent un destin. On y reviendra. Ce jour-là, l'Américain a fait un grand pas, un bond même, dans la légende. A sa manière. Et comme aucun autre. Parce que son passage au sommet du sport - on dit bien du sport - fut aussi abrupt et succinct qu’il reste indélébile.

8,90 mètres : l'insoutenable légèreté de Bob Beamon

L'empreinte éternelle

Aux Jeux Olympiques de Mexico, Beamon n'a pas seulement remporté le concours d'une vie. Beamon s'est surtout installé dans la légende en un saut, incommensurable. En six secondes et dix-neuf foulées, il a bondi d'un siècle, pénétrant par effraction dans le XXIe sans demander son reste.
A ce jour, ses 8,90 mètres réussis par une après-midi électrique restent la deuxième marque de l’histoire. Seul Mike Powell, en conclusion d'une soirée tout aussi enfiévrée, est allé plus loin (8,95 mètres). Le 30 août 1991 à Tokyo, Powell avait Carl Lewis à ses trousses. Ce même Lewis qui, depuis une bonne décennie, courait derrière le record de Beamon et n'en avait jamais été aussi proche que lorsque Powell le lui a soufflé sous le nez. Lewis, le successeur annoncé. Lewis, le successeur déchu, privé de sceptre par un gars qu’on n’attendait pas.
Dire que voir Bob Beamon décrocher l’or à Mexico fut une aussi grande surprise que découvrir Powell désarçonner Lewis et s’emparer d’un record qui semblait inaccessible à tout autre sauteur que "King Carl" serait mentir. Parce que, malgré la folle densité du concours de Mexico, avec deux co-recordmen du monde en lice, Ralph Boston et Igor Ter-Ovanessian (8,35 mètres), deux médaillés d’or olympiques, Lynn Davies et Boston, toujours lui, le jeune Beamon (22 ans) avait des faux airs de vrai favori.

Bob Beamon lors d'un concours en 1968

Crédit: Getty Images

Son année 1968, avec 22 concours gagnés sur 23 disputés ne disait pas autre chose. L'éventualité de le voir battre le record du monde, alors que celui-ci progressait à vitesse grand V depuis le début de la décennie, n’était pas une hérésie non plus. Après tout, l’Américain détenait depuis peu la meilleure marque de l’histoire en salle (8,30 mètres). En extérieur, n'avait-il pas réussi 8,33 mètres à Sacramento ?
Beamon avait même atterri à 8,39 mètres lors des Trials d'Echo Summit, mais avec un vent bien trop favorable (+3,2m). "Si Beamon parvient à prendre idéalement la planche en finale, non seulement personne ne pourra l'inquiéter, mais il semble capable de franchir 8,60 mètres pourvu que la chance soit de son côté", prédisait Robert Parienté dans les colonnes de L’Equipe. Audacieux, le journaliste était pourtant loin de la vérité.

De la guerre à la révolution

Robert dit "Bob" Beamon a vu le jour en 1946, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Il est devenu une légende en 1968, année héroïque, année dramatique. 1968 est sans conteste la cuvée la plus fascinante de la deuxième moitié du XXe siècle. Douze mois de révolution(s) en tout genre et un gigantesque doigt d’honneur à l’ordre établi, déployé au crépuscule d’une décennie contradictoire, qui aura pris un malin plaisir à faire de grands pas en avant, tout en gardant le pied sur le frein.
Beamon est un talent brut, comme on n’en croise que peu dans une vie. Le gamin, longiligne comme pas deux (ndlr : 1,91m et 68kg à l’âge adulte), est né avec des ressorts dans les mollets et de l'or dans les doigts. Ce qui lui vaudra, avant devenir une légende de la longueur et un immortel de l’athlétisme, d’être une star locale des terrains de basket de la Grosse Pomme. Pour l’anecdote et vous donner une idée de ses prédispositions ballon en main, Beamon sera drafté en NBA en 1969, au 15e tour, par les Phoenix Suns.
Déjà champion olympique, il hésite alors à délaisser les sautoirs pour les parquets, plus rémunérateurs que les planches. A 250 000 dollars, il se dit prêt à tout plaquer, parce que l'athlé ne nourrit pas son homme, même lorsque c’est un surhomme. Mais ses prétentions salariales ne seront jamais assouvies.
Mon père avait menacé de me tuer
La jeunesse de Beamon, c'est l'histoire d'une graine qui a eu le malheur de pousser dans le mauvais terreau. Bob n'a pas connu sa mère, parce que celle-ci a été terrassée par une tuberculose alors qu'il n’avait pas encore l’âge de s’en souvenir. "On m'a dit qu'elle ne m'avait jamais porté dans ses bras", explique-t-il pour résumer leur relation trop courte pour être existante. Son père ? Il passe du temps derrière les barreaux et était incarcéré à Sing Sing quand sa mère est tombée enceinte, ce qui, vous l’imaginez, a vite posé problème entre ses parents. "Ma mère ne m'a pas ramené à la maison parce qu'elle était trop malade pour s'occuper de moi et parce que mon père avait menacé de me tuer si jamais elle m'amenait chez lui", déplore-t-il.
A Jamaica, quartier du Queens où il grandit, Beamon vit tour à tour dans une pension, chez sa grand-mère et, quand même, chez celui qu'il croit être son père naturel. Entre deux passages par la case prison, ce dernier a fini par accepter le gamin et s'occupe de lui autant que faire se peut.
Bob Beamon avance dans la vie avec une échelle des valeurs qu'il qualifie de "très limitée". Le garçon est livré à lui-même dans une jungle urbaine où il ne fait pas bon être faible ou esseulé. Dans cet environnement, jouer au basketball est une chance. Il ne saute pas encore loin. Mais déjà haut. Et les grands l’aiment bien. Ils le sélectionnent constamment dans leurs équipes. Cela lui offre une tranquillité relative. "C'est un truc important à New York, expliquera-t-il bien plus tard. Si tu es bon, tout le monde te respecte. Personne ne veut être celui qui t’esquintera un œil ou le bras avec lequel tu shootes."
Pour assurer ses arrières, Beamon se fait également des amis, qui ne sont pas de bonnes fréquentations. "J'ai rejoint un gang, on se faisait appeler les 'Français', raconte-t-il dans sa biographie "The Man Who Could Fly". On devait être à peu près entre 15 et 20, de 12 à 15 ans, on venait pour la plupart des HLM de South Jamaica. On se battait avec des pistolets faits main, des chaînes et des couteaux. Un jour, j'ai vu un garçon se faire tuer à coups de pic à glace. Ça ne devait être qu'un combat à mains nues…"
Il fume, boit du vin - d'où, probablement, son appartenance au "gang des Français" - et vend un peu de drogue. "En grandissant, j'ai vu des gars tomber d'overdose, être tués par balle ou aller en prison. Je me souviens de m’être dit que je ne voulais pas finir comme ça". Il n'empêche, la correctionnelle n'est jamais très loin. Un jour, Beamon se retrouve même au poste, accusé de meurtre, parce qu’il ressemble au tueur présumé. Heureusement, la police va rapidement trouver le coupable. En ressortant de garde à vue, il a paradoxalement gagné en notoriété. "Les mecs me prenaient pour un héros ou quelque chose comme ça, parce que j'avais été arrêté et suspecté de meurtre. C'était un sacré truc".
L'école est, comme vous pouvez l'imaginer, le cadet de ses soucis. C'est pourtant elle qui va le mettre sur les rails. Et sa grand-mère. Alors que de sérieux soucis judiciaires pointent le bout de leur nez et que Bob s'est fait virer de son collège, cette dernière prend les choses en main. Elle décide de l'héberger et son petit-fils se retrouve dans une école de Manhattan pour les cas désespérés. Difficile de parler d'école de la dernière chance tant les pensionnaires de ces établissements semblent avoir laissé passer la leur depuis belle lurette, si tant est qu'ils en aient eu une un jour.

La chance de Randall's Island

Petit à petit, Bob, exfiltré de son habitat naturel, se remet d’équerre. Il est toujours aussi talentueux ballon en main, ce qui fait dire à l'un de ses profs de sport : "Tu sais Beamon, si je pouvais jouer au basket comme toi, je ne serais pas ici dans une école comme ça…". Sa grand-mère lui paie également des fringues décentes. Fini les loques, les habits trop grands qui lui donnent une allure de clown. Ça change la perception qu'il a de lui.
A l'école, Beamon s'essaie à l'athlétisme. Le New-Yorkais crève rapidement l'écran. Lors de sa deuxième année dans l'établissement, il prend part à une réunion et gagne 50, 100, 200 mètres et la longueur, évidemment. En 1962, âgé de 16 ans, il aperçoit une affiche annonçant la prochaine tenue des "Juniors Olympics", compétition réservée aux jeunes du coin. C'est sur Randall's Island, à une heure de la maison. Une envie irrépressible d'y aller, de tenter sa chance, s'empare de Beamon. L'ado arrive à un quart d'heure du début de l'épreuve. Sans pointes. Il n'a pas les moyens de s'en payer. Alors, il demande à tous les gamins si l'un d'entre eux veut bien lui prêter. Non. Non. Non. Et, enfin, un oui. La suite, c'est Beamon qui la raconte :
"Le ciel était dégagé. Pas un nuage à l'horizon. C'était si bleu, je me sentais si libre, sans limite. Quand mon nom a été appelé, je ne pensais à rien. J'ai marché jusqu'à la piste d'élan, me suis concentré pendant un moment, j'ai sprinté et ai décollé sur la planche. Quand j'ai atterri, j'avais battu le record de l’épreuve. Les gens se sont sûrement demandé qui j'étais et d'où je venais alors que j'étais sur le podium avec la médaille d'or pendant à mon cou."
Le lendemain, son nom apparaît pour la première fois dans les colonnes d'un quotidien, le Daily Mirror en l'occurrence : "Bob Beamon a sauté 7,34 mètres". Un athlète et une ambition sont nés. Son père ne peut pas laisser passer la chance de son rejeton. Il s'en va au Lycée de South Jamaica avec l'article du journal en question. Le montre à Larry Ellis, un coach renommé, et lui demande de prendre Bob en main. Ellis accepte. Mais, attention : Jamaica High School est une école classique. Une seule faute et Beamon devra déguerpir.
En parallèle, Bob Beamon continue à jouer au basket mais l'évidence saute aux yeux et les bilans annuels confortent l'impression visuelle. En saut en longueur, il est le 10e meilleur lycéen du pays en 1964. Un an plus tard, il se hisse au deuxième rang national et est aussi un phénomène du triple-saut. Sa progression est exponentielle. "Le talent brut et indiscipliné", comme il se définissait lui-même, se polit petit à petit.

Mariage forcé et études compliquées

Tout s'accélère dans la vie de Bob Beamon, un peu trop même. Juste avant de prendre le chemin de l'université, où une bourse d'études l'attend, il doit se marier avec Melvina. La jeune femme dit être enceinte du jeune homme. L'époque ne goûte guère à ce type de liaison que la morale réprime. Sa grand-mère non plus. Neuf mois plus tard, alors qu'il étudie et s'entraîne à North Carolina A&T, il se rend compte que le bébé tarde à montrer le bout de son nez. Beamon s'étonne. Melvina lui assure qu'elle a fait une fausse couche. Dire qu'il se sent trahi est faible.
Il rentre à New York à la fin de l’année 1966. Sa grand-mère lui conjure d'abandonner l'université pour subvenir aux besoins de sa femme, mais Larry Ellis n'a pas envie que le talent du jeune athlète, 20 ans, soit gâché par ces considérations matérielles. Il le met en relation avec Wayne Vandenburg, coach à UTEP (University of Texas at El Paso). Vandenburg veut le rapatrier sur son campus. Beamon fonce.
"Un jour, bientôt, Bob Beamon réussira un saut inimaginable pour vous et pour moi" : dès les premiers mois de leur relation, Vandenburg imagine le meilleur pour son jeune sauteur. Mais la vie à El Paso est pour le moins particulière pour le New Yorkais. A UTEP, il y a 10000 étudiants. Seuls 250 sont noirs et, pour la plupart, des athlètes. Alors que l’Amérique s'embrase, à Detroit et lors du Long and Hot Summer de 1967, Bob Beamon construit sa conscience politique dans cet environnement pour le moins blanc et naturellement discriminant.
Beamon a beau courir droit et viser Mexico, le garçon n'a pas d’œillères. Il se rend compte que l'Amérique avance en zigzaguant sur la question des minorités. Les Etats-Unis, sous la présidence de Lyndon Johnson, légifèrent et font juridiquement progresser la cause des noirs avec les Civil Rights Acts. Mais entre la loi et la lettre, il y a parfois un monde et la réalité n'est pas aussi simple.

Bob Beamon durant ses années universitaires

Crédit: Getty Images

Beamon vs les Mormons

Beamon est un enfant de la ségrégation, celle-là même que Martin Luther King combat depuis plus d'une décennie. Celle-là même à cause de laquelle le pasteur King perdra la vie, assassiné par James Earl Ray, devant le Lorraine Motel de Memphis le 4 avril 1968. C'est dans ce contexte et avec une tristesse infinie que Bob Beamon se dit qu'il est temps de taper d'un grand coup de poing sur la table.
Durant le weekend de Pâques, UTEP doit rencontrer l’université de Brigham Young. BYU est un établissement mormon et les Mormons ont une vision assez dégradée et dégradante des Afro-Américains, pour rester mesuré. Nous sommes le 8 avril 1968, les funérailles de Martin Luther King sont programmées le lendemain. Neuf membres de l'équipe d’athlétisme de UTEP, dont Bob Beamon, se rendent au domicile de leur entraîneur, Wayne Vandenburg. Pas question de prendre part au meeting et d’affronter Brigham Young. La raison est simple : l'école, blanche, enseigne les préceptes du Livre de Mormon qui dit que les noirs sont la représentation terrestre du diable. Beamon et ses copains jouent gros. Ils en ont conscience. Mais ils tiennent bon et le paieront cher.
"J'ai perdu ma bourse d'étude, rappelle Beamon. Mais je n'ai jamais perdu de vue mon objectif : me préparer et intégrer l'équipe olympique. Je n'ai pas dévié." Sans équipe et sans argent, mais nullement dépourvu d'ambition, Beamon s'accroche. Il sera aux Jeux. La mort de Martin Luther King, puis celle de Bobby Kennedy deux mois plus tard, ont déclenché chez lui un sentiment d’urgence. "La vie est trop courte et trop précieuse pour faire des conneries", explique-t-il dans sa biographie.
Une frontière sépare El Paso et Mexico. Mais elle n’arrête pas les idées ni l’embrasement. La capitale du Mexique, hôte des Jeux de la XIXe olympiade de l’ère moderne, n’est pas une bulle étanche aux maux de la planète. Et ce n’est que dix jours après le massacre de la place des Trois Cultures qui va coûter la vie à 200 à 300 manifestants, étudiants pour la plupart, que les JO ouvrent leurs portes. La marmite est bouillonnante. Le couvercle ne va pas tarder à sauter.
Le 16 octobre 1968, soit quatre jours après la cérémonie d'ouverture, les Jeux sont déjà rattrapés par l'actualité. Sur le podium du 200 mètres, Tommie Smith et John Carlos baissent la tête et dressent leur poing ganté au ciel. Deux jours plus tard, le matin de la finale du saut en longueur, les deux hommes sont priés de faire leurs valises et de quitter le village olympique.

Smith et Carlos, les deux poings levés les plus célèbres de l'histoire olympique

A deux doigts de l’élimination

Bob Beamon, lui, est toujours là. Mais, il s’en est fallu de peu. Parce que la veille, le jeune sauteur a bien failli passer à la trappe, sportivement. Deux premiers sauts mordus, Beamon se retrouve au pied du mur et au bord de l’élimination. Ralph Boston, sacré à Rome et argenté à Tokyo quatre ans auparavant, est en quelque sorte le mentor de Beamon. Ses petits mots font redescendre la pression. Comme Jesse Owens, à Berlin, Beamon passe sur le fil mais son saut, mesuré à 8,19 mètres, laisse imaginer combien il en a sous la semelle.
La veille de la finale, on ne sait pas trop à quoi s'est adonné le futur champion olympique. Une chose est néanmoins certaine, il n'a pas suivi un régime d'athlète de haut niveau. Ses versions ont varié selon les années. Dans sa biographie, il raconte d'abord qu'il a couché avec Gloria, son véritable amour de jeunesse, celle qu'il aurait aimé épouser si on ne lui avait pas forcé la main. Une autre fois, il assure que, tourmenté par l'orage qui s’annonçait et l'expulsion à venir de ses copains du Team USA Smith et Carlos, il s'est adonné au lever de coude : "Tout allait mal… Alors, je suis allé en ville m'enfiler un shot de tequila. Ça m'a détendu et j'ai bien dormi après ça."
Vendredi 18 octobre. 15h46. Il fait 23,5 degrés au cœur du stade olympique. Taux d'humidité de 42%. Avec son dossard 254, Beamon est le quatrième sauteur de cette finale. Les trois premiers ont tous mordu. Il faut dire que les conditions sont singulières ce jour-là. Le ciel s'assombrit à vue d'œil alors qu'un orage menace au loin. "On se demandait si on allait pouvoir sauter, se souvenait il y a quelques années le Français Jack Pani, 7e de la finale, dans les colonnes de Ouest France. La pluie arrivait. Il y avait des rafales de vent terribles. Et comme il soufflait dans le dos, on était impatients de savoir ce que ça pourrait donner sur le sautoir". La tempête arrive bel et bien. Mais avant l'orage, place au coup de tonnerre.
Quand Bob Beamon se présente en bout de piste, il est à 48,90 mètres de l'éternité. Dire que le public n'a d'yeux que pour lui serait mentir. La finale du 400 mètres, qui accouchera d'un record du monde, le premier sous les 44 secondes (43"86 par Lee Evans), approche et occupe une partie des spectateurs qui se disent, à tort, que le concours de la longueur peut attendre. Après tout, il débute à peine.
Quelques secondes plus tard, au terme d'une course d’élan d'une insoutenable légèreté, Bob Beamon et sa souple carcasse décollent. Ses longs segments brassent l’air, ses compas défient les forces de l’attraction. Au point culminant de son saut, Beamon plane à 180 centimètres du sol. Son retour sur le plancher des vaches sera moins accompli que le reste. Personne n'est parfait.
"J'ai atterri avec un tel impact que j'ai continué à sauter comme un kangourou jusqu'à sortir du bac. Je n’étais pas très satisfait de ma réception. Bon sang ! Comment avais-je pu me réceptionner sur mes fesses et pas mes pieds ? J'ai tout de suite pensé : 'ça va me coûter quelques précieux centimètres…'" Si la réception est, il est vrai, peu académique et possiblement perfectible, tout ce qui l'a précédée est réussi dans des proportions inimaginables.
Assis sur un banc à côté de la piste d'élan, Ralph Boston a pris la mesure du moment d'exception qu'il est en train de vivre par procuration. "Il a dépassé les 8,50 mètres", lance-t-il, instantanément. Le futur ex-recordman du monde n'a pas encore effectué le moindre saut qu'il a compris que Beamon a tué le concours. "A son premier saut ? Pas possible", lui répond Davies. "Je t'assure que si", insiste Boston.

Beamon et Boston après le déluge

Crédit: Getty Images

Le saut du siècle mesuré au ruban

A peine Beamon a-t-il fini de rebondir que l'un des juges pénètre dans la fosse de réception pour immortaliser la marque. Drapeau blanc. La planche est bonne. L'anémomètre indique… 2 mètres de vent favorable par seconde, soit l'extrême limite autorisée. Le saut sera donc mesuré. A condition que la technologie ne le permette. Ralph Boston a eu l'œil : Bob Beamon est retombé bien au-delà de ce qui était imaginable et techniquement prévu.
Les Jeux de Mexico sont ceux du passage au tout électronique. La mesure des concours est effectuée par un appareil de mesure à visée oculaire. Sur un rail, il se déplace jusqu’à la marque atteinte. Le nec plus ultra, à condition que la machine ait été étalonnée pour couvrir la distance souhaitée. Ce qui n'est pas le cas. A Mexico, les officiels avaient poussé jusqu’à 8,60 mètres.
Alors qu'il repart en sautillant et se dandinant, bienheureux de ne pas avoir raté son entrée en lice, sans doute soulagé aussi après une qualification chaotique, Beamon laisse les juges à leurs improbables soucis. Il a également stoppé le temps. L'attente va durer… vingt minutes. Autant dire une éternité. Sans doute le temps que méritait un tel saut. Vingt minutes durant les lesquelles les pontes de l’IAAF vont leur venir à l’aide, jusqu’à décider en dernier recours de ressortir un bon vieux décamètre des familles. Le saut du siècle sera mesuré au ruban.
Bob Beamon suit tout ça de près. Jusqu'à au moment où l’écran indique 8,90 mètres. 8,90 ? Ça fait combien en pieds ? C'est la première pensée qui traverse l'esprit du principal intéressé. Parce que Beamon ne connaît pas le système métrique. Il a certes compris qu'il devenait le nouveau détenteur du record du monde mais n’imagine pas la marge qui est la sienne. Ralph Boston, toujours et encore lui, s'occupe de la conversion : 29 pieds et 2,5 pouces.
Tu as tué le concours
Beamon vient de mettre une immense claque à l'ancien record du monde. Il s'écroule, victime d'une crise cataleptique. Trop d'émotions pour un seul homme. Beamon avait eu raison de la gravité, le poids de l’Histoire, écrasant, s'est chargé de lui rappeler qu'il était un simple mortel.
"Comparé à ce saut, on a l'air d'enfants", balance instantanément Ter-Ovanessian. Davies, définitif, s’adresse au nouveau roi : "Tu as tué le concours". "J'ai peut-être tué les autres au premier coup, mais ça m'a tué aussi", répondra-t-il indirectement à Davies, une fois qu'il aura retrouvé ses esprits.
Symboliquement, le déluge qui menaçait sur Mexico s'abat sur le stade olympique quelques minutes plus tard et foudroie toute tentation de rébellion. Beamon saute une nouvelle fois. Un "modeste" 8,04 mètres. Et puis, il range ses pointes. Les conditions, piste détrempée et vent tourbillonnant, ne permettant plus d'espérer quoi que ce soit de plus.

Bob Beamon sur le podium de la longueur

Crédit: Eurosport

Sur la première marche du podium, survêtement relevé, chaussettes noires apparentes et poing levé - signes de ralliement à la cause des noirs américains, Smith et Carlos en particulier -, le nouveau roi aura cette pensée fugace, mais prémonitoire : "Et maintenant ?" Il est champion olympique, recordman du monde et pris de vertige. Il ne le sait pas encore, mais il le pressent. Sa grandeur est, déjà, derrière lui.
L'homme qui a réussi le saut du siècle et battu le record du monde de 55 centimètres (!) ne s'approchera jamais plus de sa marque mexicaine. Jamais, il ne sautera plus loin que 8,16 mètres après cette journée hors du temps. Entre blessures et besoin impérieux d'argent, Beamon va finir par se perdre, également noyé par son époque. "J'ai atteint le sommet alors que je venais d'avoir 22 ans. J'étais étudiant à l’université et marié, tout en essayant de poursuivre une carrière d'athlète. Et c'était la fin des années 60, avec les bouleversements avec les noirs et les blancs, le mouvement des femmes, les assassinats, la découverte de la drogue par la classe moyenne. C'était une époque étrange. Et je me suis un peu perdu dans tout ça".
Certains ont analysé ma performance sous l'angle du mépris racial
Beamon est sous le choc. Le monde entier avec lui. Et, logiquement, ne tarde pas à chercher des réponses aux questions légitimes qui se posent. Est-il vraiment possible de battre un record du monde avec une telle marge ? Le vent soufflait fort ce jour-là, mais deux mètres tout pile, vraiment ?
Bob Beamon a pris les interrogations avec recul. Sauf quand celles-ci s'accompagnaient de considérations raciales. "Les scientifiques analysaient mon saut avec les lois de la physique, parlant de vélocité, trajectoire et aérodynamique, parmi tant d’autres choses. Certains ont analysé ma performance et ma vie sous l'angle du mépris racial. Ils joué la carte raciale quand ils ont dit que j'avais sauté loin car j'étais noir. Après tout, disaient-ils, les noirs ont de plus longues jambes, des chevilles plus épaisses et notre construction musculaire était différente. C'est pourquoi, disaient-ils, que les noirs faisaient de bons esclaves : corps puissants sans cerveau. Ils m'appelaient super humain et me comparaient à une machine à sauter. Heureusement, tout le monde ne pensait pas comme ça."
Mexico 1968 fut une édition d'exception. Ce n'est pas un hasard si 14 records du monde et 12 records olympiques sont tombés en athlétisme (36 épreuves), en grande majorité sur le sprint et les sauts. Au triple saut, la marque mondiale de référence a même été surpassée à cinq reprises lors d'une compétition d'anthologie. Jim Hines, lui, est descendu le premier sous les dix secondes sur 100 mètres (9"95).

Bob Beamon lors du Gala Mundo Deportivo en 2019

Crédit: Getty Images

Sprinteurs et sauteurs ont profité des conditions atmosphériques favorables, liées à l'altitude de Mexico. A 2200 mètres au-dessus du niveau de la mer, la résistance à l’air est moindre. Ajoutez à ça les évolutions techniques, incarnées par l'intronisation du tartan sur les pistes d'athlétisme, et vous avez un cocktail explosif et favorable à la performance. Dans le cas de Beamon, on ajoutera que le sauteur a eu la bonne idée de réussir un bond proche de la perfection, juste avant un orage qui trônait au-dessus de son crâne et a considérablement diminué la pression de l'air.
"Tout était parfait : la piste, mon décollage - j'ai atteint plus de 1,80 mètre dans les airs alors que, d'habitude, je suis autour de 1,50 mètre - et ma concentration était parfaite, analysait-il bien plus tard dans les colonnes du New York Times. Cela ne s'était jamais produit de cette façon auparavant. J'ai fait abstraction de tout et me suis juste concentré sur mon saut."
Plus de quinze ans après, à quelques encablures des Jeux de Los Angeles, alors qu'un seul sauteur s'était "rapproché" à moins de 30 centimètres de sa marque de Mexico (Carl Lewis), à ceux qui suggéraient encore qu'il avait eu un énorme coup de bol, Bob Beamon avait cette réponse : "Tout ce que je sais, c'est que je n'ai vu personne en faire autant. Il y a eu d'autres compétitions à Mexico ou en altitude. Et je suis toujours le recordman du monde…" Depuis, Mike Powell l'a effacé des tablettes. Mais pas des mémoires. Jusqu'à preuve du contraire, personne n'a jamais parlé de performance "powellesque".
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