Il n'est pas rare dans le sport, en particulier en biathlon, de voir s'affronter frères et sœurs sur une même piste. Mais chez les Jacquelin, Clément (31 ans) et Emilien (26 ans) se partagent l'ombre et la lumière. Quand l'un, double champion du monde de poursuite, vise l'or olympique à Pékin et brille depuis plusieurs années en Coupe du monde, qui reprend dès samedi à Ostersund, l'autre crée les pièces d'une carabine ayant porté son frère au plus haut niveau.
Depuis 2017, Clément, ancien champion du monde junior, et Emilien Jacquelin travaillent ensemble à l'amélioration de la performance du biathlète de l'équipe de France. "Avant les Jeux Olympiques de Pyeongchang (en 2018), j'avais envie de changer de carabine, d'essayer autre chose et ça s'est fait tout naturellement d'aller vers mon frère, explique Emilien. J'ai beaucoup d'estime pour lui. Je connais mon frère depuis tout petit (rires). Je trouvais l'aventure familiale belle et je voulais la partager avec lui.”
Östersund
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Au service d'une vingtaine de biathlètes sur le circuit de la Coupe du monde, Clément Jacquelin, via son entreprise Athletics3D, se charge d'améliorer au maximum l'ergonomie des armes des champions. Les légendes du biathlon Ole Einar Bjoerndalen et Martin Fourcade ont ainsi fait appel à son expertise et à ses imprimantes 3D, afin de personnaliser leur carabine.
Clément a travaillé sur une pièce utilisée pour le tir couché qui me permet d'avoir une position relâchée et sans douleur

Une nouvelle pièce unique

Si la plupart des commandes viennent d'envies spécifiques des biathlètes eux-mêmes, Clément Jacquelin a dû s'adapter à une situation inédite en cette présaison de Coupe du monde. Cet été, son frère s'est fracturé le poignet après une chute à vélo. Un événement qui aurait pu s'avérer grave dans la carrière d'un athlète dont le tir représente la moitié de sa discipline.
Après discussion avec le staff tricolore, il a donc fallu adapter le matériel d'Emilien, une carabine co-construite par son frère et les techniciens de la fédération, pour qu'il continue à performer sur le pas de tir. "Clément a travaillé sur une pièce utilisée pour le tir couché qui me permet d'avoir une position relâchée et sans douleur, développe Emilien. Cette position n'est pas standard, donc il fallait adapter la pièce à ma main pour que ça devienne le plus naturel possible.”

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"Il avait trop de perte de contact matière entre sa carabine et sa main gauche, précise Clément Jacquelin. On a créé une pièce jamais vue dans les disciplines de tir dans l'angle exact qu'il souhaitait, en moulant sa main. C'était assez bluffant, quand il l'a essayée, il a quand même osé dire 'wow tu ne m'as jamais fait une pièce aussi bien'", s'amuse-t-il, rappelant qu'Emilien reste son "meilleur cobaye”. Car, au fil des saisons, de plus en plus de pièces personnalisées sont ajoutées à l'arme du Grenoblois.

"Dur de mettre de côté l'affect

En quatre années de travail commun, la fratrie, qui place sa relation personnelle devant le professionnel, a réussi à trouver un équilibre. "Comme avec mes deux autres frères, nous sommes tous liés et on s'entraide, livre le concepteur. J'ai toujours été proche d'Emilien, j'étais le grand frère pointilleux et j'avais envie qu'il soit bon dans ce qu'il fait.”
Au départ, c'était très compliqué [avec mon frère] car je suis très exigeant
Emilien reconnaît qu'au début de leur collaboration, tout n'a pas été simple : "Au départ, c'était très compliqué car je suis très exigeant. Je mets beaucoup de volonté dans mon sport et il fallait faire comprendre à mon frère que certaines choses n'allaient pas, et qu'il fallait les faire évoluer parce que je n'étais pas satisfait. Mais c'est dur de mettre de côté l'affect", concède le biathlète français.
Clément Jacquelin abonde : "Il y a eu des hauts et des bas très intenses. Mais cela nous a construit l'un et l'autre, car on reste dans une relation saine." Aujourd'hui, le vainqueur du petit globe de la poursuite 2020 admet aussi que ces passages plus compliqués ont permis aux Jacquelin, "cash” l'un envers l'autre, de "faire grandir” leur relation.
Une évolution qui se traduit désormais par davantage de "sérénité et de confiance” sur le pas de tir. Et même s'il rappelle que la dimension mentale est encore plus importante que la technique face aux cibles, Emilien Jacquelin apprécie de pouvoir "décider au millimètre près de ce qu'[il] veut”, pour s'offrir la meilleure ergonomie de tir possible. "Je sais que j'ai des pièces qui me vont bien, que j'ai choisies, qui sont conformes à ce que je recherche : un maximum de relâchement”.

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Quand Johannes Boe "pique les idées des Jacquelin"

Les innovations de l'arme d'Emilien Jacquelin n'ont d'ailleurs pas manqué d'intéresser quelques curieux. En premier lieu le numéro 1 mondial : "L'année dernière, Johannes Boe voulait nos idées, et cette année c'est Emilien qui est allé lui en prendre, raconte Clément. Johannes avait demandé l'autorisation d'Emilien pour développer avec moi les mêmes pièces que les siennes, et Emilien était avant tout ravi que le numéro 1 mondial réclame le travail de son frère”, poursuit-il.
Avec une carabine des plus singulières, Emilien Jacquelin s'avance vers une saison où l'or olympique sera son objectif premier, même s'il ne délaissera pas la Coupe du monde. Son principal souhait est en tout cas de se rapprocher des meilleurs le plus souvent possible, et cela passe par une plus grande régularité au tir. Le seul facteur, justement, sur lequel son frère peut influer.
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