Getty Images

Hagler - Hearns, le round du siècle

Hagler - Hearns, le round du siècle

Le 15/04/2018 à 01:25Mis à jour Le 15/04/2018 à 11:01

Il y a 33 ans, jour pour jour, Marvin Hagler et Thomas Hearns livraient un duel épique pour le titre unifié des poids moyens au Caesars Palace de Las Vegas. D'une incroyable violence, le combat n'aura pas duré trois rounds. Le premier reste aujourd'hui encore une référence inégalable par son déferlement de violence.

"Ce combat, ce sera un référendum pour la boxe". Bob Arum est l'homme qui a mis sur pied le duel entre Marvin Hagler et Thomas Hearns. Programmé pour le 15 avril 1985, ce combat pour le titre unifié des poids moyens, est l'événement le plus attendu de l'année en boxe. Le plus ciblé, en conséquence, par les adversaires de ce sport. Et ils ne manquent pas. En décembre 1984, l'American medical association s'est même offert une tribune dans le New York Times pour demander l'abolition de la boxe.

Bob Arum n'a pas été déçu. Hagler - Hearns, ce fut un vrai référendum pour son sport. Il suffit de regarder ce combat pour savoir si vous aimez la boxe ou non. Sa violence, inouïe, peut révulser. Mais si ces huit minutes vous hérissent les poils, vous laissent les mains tremblantes et le cœur retourné mais que vous y avez pris du plaisir, vous aimerez la boxe toute votre vie. Si un référendum avait été organisé au lendemain de ce combat, c'eut été un raz de marée. Il y a eu des "combats du siècle" à la pelle depuis des décennies, mais celui-là tient une place à part. Son extrême brutalité, son intensité, ne trouvent d'égal nulle part.

Ces années 80 constituent le dernier âge d'or des poids moyens, une des catégories reine. Par la présence simultanée de quatre champions (et quatre personnalités) d'une rare envergure. Marvin Hagler, alias "Marvelous", Thomas Hearns, le "Hitman" (le Tueur), Roberto Duran, "Mano di piedra" (mains de pierre) et Ray Leonard, que tout le monde a rebaptisé "Sugar Ray", en référence à Sugar Ray Robinson. Le "Fab Four" des poids moyens. Chacun des quatre a affronté au moins une fois les trois autres, générant beaucoup de grands moments de boxe. On peut, selon sa sensibilité, préférer le "No mas" de la revanche Duran - Leonard, ou le Hagler - Leonard de 1987. Mais Hagler - Hearns, c'est à part. Pas mieux, pas plus beau. A part.

Ambiance électrique

Ce combat, Hagler l'attend depuis toujours. Autoproclamé "Marvelous", il est invaincu depuis neuf ans. Champion du monde depuis 1980, il a fait le vide autour de lui dans la catégorie. Seul Roberto Duran a pu tenir la distance en 1982, s'inclinant aux points. Hagler s'est bâti une image de brute, de méchant. Son crâne rasé, son regard noir ont fait de lui la plus grande terreur de la boxe moderne. Mais il est en quête perpétuelle de reconnaissance. Il n'est pas un génie de la boxe et on le lui a toujours fait sentir. Alors il bosse, plus que les autres, et veut écraser tous ceux qui se présentent sur son chemin.

Plus prosaïquement, son écrasante domination chez les moyens le dessert financièrement. Duran écarté, Leonard à la retraite, il n'a plus d'adversaires à sa mesure et ses cachets s'en ressentent. Quand le promoteur Bob Arum arrange un championnat du monde face à Hearns, pour lui, c'est une aubaine. On l'a oublié, mais Hagler - Hearns aurait dû se tenir trois ans plus tôt, le 24 mai 1982, avant d'être reporté en raison d'une blessure à un doigt de Tommy Hearns. Reprogrammé le 16 juillet, il est définitivement annulé cette fois pour des raisons contractuelles. Mais Hagler gardera un mépris profond pour le Hitman. "Si je m'étais cassé un doigt, j'aurais préféré me le couper plutôt que de me défiler", dit-il alors.

Ce 15 avril 1985, plus rien ne peut empêcher les deux hommes d'en découdre devant les 15 088 spectateurs du Caesars Palace. Il est 21 heures, heure locale, quand l'hymne américain retentit. Tous les témoins sont d'accord sur une chose : l'atmosphère, unique, annonçait un moment particulier. Barry Tompkins commentait ce soir-là le match sur HBO, détenteur des droits. "J'ai couvert beaucoup de combats de boxe, mais il régnait une ambiance vraiment électrique. C'était palpable, on sentait qu'il allait se passer quelque chose que personne n'avait encore jamais vu", racontera-t-il.

Marvin Hagler - Tommy Hearns : The Fight.

Marvin Hagler - Tommy Hearns : The Fight.From Official Website

" Il y a du sang partout sur la tête de Marvin Hagler !"

Les grands combats de boxe commencent toujours avant l'entrée sur le ring, mais en la matière, Hagler et Hearns ont placé la barre très haut, ne masquant pas leur détestation réciproque. "Je n'ai jamais aimé Marvin et je ne l'aimerai jamais", assène le Motor City Cobra, ajoutant que "Marvin a une tête rigolote", mais qu'il allait "s'en occuper". "Je n'ai qu'une chose en tête : le détruire. Je vais le décapiter. C'est la guerre", balance le champion en titre en guise de réplique. Ce qui est souvent surjoué avant ne fera ici qu'annoncer l'après. Des mots aux actes, le ton restera identique.

Pour tous les observateurs, le début du combat sera déterminant. Chacun s'attend à ce que Hearns, à la droite dévastatrice, agresse Hagler d'entrée. La surprise, c'est que Hagler va aborder ce duel exactement dans le même état d'esprit. Lorsqu'il pénètre sur le ring, Hearns exhibe deux doigts, comme pour signifier que le combat n'ira pas au-delà. A son corps défendant, il ne sera pas loin de la vérité.

Au coup de gong, deux fauves sont lâchés. Mais, surprise, c'est Hagler qui, le premier, se jette sur sa proie. Il n'a jamais boxé comme ça. Le message est clair : il est prêt au combat de rue. Les vingt-cinq premières secondes sont ahurissantes. Deux orages déferlent simultanément. A la vingt-cinquième seconde, les deux hommes s'accrochent brièvement. Infime ilot de calme dans cet ocean de violence. Hagler a déjà l'arcade coupée. Il saigne. Après moins de trente secondes de combat. "Il y a du sang partout sur la tête de Marvin Hagler !", hurle Sugar Ray Leonard, consultant sur HBO.

165 coups en 180 secondes

Dans la dernière minute de ce premier round, Hearns ne quitte pas les cordes. Hagler le coince. Et les coups pleuvent, encore et toujours. Au gong des trois minutes, tout le monde est abasourdi. "C'est peut-être le meilleur premier round de l'histoire des poids moyens", lance Barry Tompkins à chaud. Le magazine Ring le désignera comme "le round le plus excitant depuis Dempsey - Firpo dans les années 20". L'ordinateur de HBO est en surchauffe : Hearns a distribué 83 coups. Hagler 82. 165 coups en 180 secondes...

Richard Steele était l'arbitre de ce combat. Il n'avait jamais vu ça :

" J'étais choqué par la férocité et le rythme du combat… Physiquement, en tant qu'arbitre, je m'entrainais beaucoup, je me préparais, je courais énormément. Je ne me sentais jamais fatigué sur le ring. Mais ce soir-là, après le premier round, j'étais fatigué. Après le deuxième, j'étais épuisé. Je me souviens m'être dit que si ça devait aller jusqu'à la limite, je ne pourrais pas tenir."

A l'issue de ce premier round, l'un des trois juges, Herb Santos, donne l'avantage au champion : 10-9. Les deux autres, Harry Gibbs et Dick Young, sont d'un avis inverse : 10-9 en faveur de Hearns. Leur pointage n'a toutefois que peu d'importance, tant il est déjà évident que ce combat n'ira pas à son terme règlementaire. En réalité, il est déjà plié.

Si ces trois premières minutes ont bien amoché Marvin Hagler, Tommy Hearns, lui, est à bout de forces. "Ce premier round a pris toute l'énergie que j'avais", avouera-t-il. Contrairement aux consignes de son coach Emanuel Steward, Hearns s'est fait masser les jambes juste avant de quitter le vestiaire. Erreur fatale, selon le coach. "Ça l'a affaibli, dit-il. C'est pour cela qu'il fallait absolument qu'il gagne dès le premier round."

Le vent et la tempête

Ray Leonard a d'ailleurs déjà tout compris dès le début de la deuxième reprise. "Je n'aime pas la façon dont bouge Thomas, son jeu de jambes n'est pas bon", souffle-t-il au micro. Le deuxième round, moins intense, mais à peine moins violent, tourne à l'avantage de Marvelous. Hearns subit, s'accroche davantage. Il touche encore le champion en titre, mais fait moins mal. Chaque seconde qui passe confirme cette impression visuelle. Une seule chose peut encore empêcher Hagler de remporter ce combat : sa blessure à l'œil.

Une minute après l'entame du troisième round, Richard Steele stoppe le combat. Il demande à Edwin Homanski, le médecin officiel de la commission du Nevada, de se pencher sur l'arcade de Hagler. Dans le coin du champion, c'est la panique. "Est-ce que vous voyez encore quelque chose ?", demande le toubib. "Vous avez vraiment l'impression que je le rate quand je frappe ?", répond Hagler. Le combat va pouvoir reprendre. "Mais j'ai compris que je n'avais plus beaucoup de temps devant moi", admettra Marvelous.

Alors il se déchaine à nouveau, comme au premier round. Mais Hearns n'a plus les moyens de répliquer. Il joue la provoc', décochant un sourire à Hagler après une droite manquée de ce dernier. Hearns a semé le vent, il va récolter la tempête. Cinq secondes après, une nouvelle droite le touche cette fois de plein fouet et le désarticule. Hearns ne rigole plus. Il tourne presque le dos à son adversaire. Quand Hagler l'a à nouveau en ligne de mire, il l'achève de deux nouvelles droites.

Après sept minutes et cinquante-deux secondes de combat, le Hitman est à terre. Il va se relever mais, sagement, Richard Steele arrête les frais. L'image de Hearns, telle une peluche, reposant dans les bras de l'arbitre, le regard hagard et les bras ballants, est une des plus fameuses des années 80.

Sublime et sauvage

Après la haine, après la guerre, le ton s'apaise. La boxe a cela de particulier qu'elle tisse un lien indéfectible entre deux adversaires, quand bien même ils se détestent. "Il faut saluer Tommy. Il s'est battu en champion, il a tout tenté et je respecte ça", glisse Hagler. "Qu'est-ce que je peux dire ? Ça fait mal, oui, d'avoir perdu. Mais ce gars a montré à quel point il était grand ce soir, répond le vaincu. Il est un grand champion, je peux le dire et je vais vous autre chose : c'était un sacré combat." Là-dessus, l'unanimité sera de mise.

Le triomphe d'Hagler, la raclée de Hearns.

Le triomphe d'Hagler, la raclée de Hearns.Getty Images

Après douze années de carrière et cinq ans de règne, Marvin Hagler entre dans la légende des poids moyens avec cette victoire. Pour sa forme, surtout. "C'est le sommet de ma vie de boxeur", concède-t-il. Il ne disputera plus que deux combats. Le dernier, en avril 1987, le verra s'incliner aux points contre le revenant Sugar Ray Leonard. Défaite très contestable, qu'il ne digèrera jamais. Mais contre Hearns, juste avant l'émergence de Mike Tyson, Hagler est alors le maître de la boxe mondiale, toutes catégories confondues.

Ces huit minutes sont figées dans l'éternité. Surtout les trois premières, tant on n'a rien revu de semblable ni même d'approchant depuis. Un moment de sport unique, notamment pour les 15 000 privilégiés du Caesars Palace. Parmi eux, Jean-Michel Rouet.

L'envoyé spécial de L'Equipe racontera qu'en rentrant à l'hôtel, les mains encore moites et tremblantes, il est resté plus d'une heure devant sa machine avant de pouvoir sortir un mot, se demandant comment restituer l'intensité et l'émotion de l'instant. Pour résumer ce premier round, il utilisera deux qualificatifs dans son papier : sublime et sauvage. Ces trois minutes, mais au fond toute la boxe, tiennent dans ces deux mots.

Thomas Hearns, le Hitman à terre.

Thomas Hearns, le Hitman à terre.Getty Images