Joe Frazier voit arriver devant lui une femme accompagnée d'une enfant, qui n'a pas plus de dix ans. "Joe, ma fille ne vous connait pas très bien, marmonne la mère. Elle a une question pour vous mais elle est timide et n'ose pas vous la poser." "Vas-y", dit l'ancien champion du monde des poids lourds en regardant l'enfant pour la mettre en confiance. Mais c'est encore la mère qui reprend. Non sans inquiétude. Elle connait la réponse et redoute peut-être la réaction à venir de l'autre côté de la table : "Elle voudrait savoir si vous avez déjà battu Mohamed Ali."
Un coup bas, encore. Il croyait avoir tout entendu, mais ne s'attendait pas à ça. Joe se penche en arrière jusqu'au dossier de sa chaise. Son visage s'est assombri. Puis il ravale sa salive et sa fierté, avant d'asséner une réplique d'un cynisme et d'une cruauté qu'Ali lui-même n'aurait pas reniés : "Nous avons combattu trois fois. Il en a gagné deux, j'en ai gagné un. Mais regarde à quoi il ressemble aujourd'hui. Je crois que j'ai gagné les trois combats."
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11/05/2020 À 21:20
Nous sommes à Philadelphie, en septembre 1996. La ville a organisé un évènement baptisé "Rencontrez les champions de légende de Philly". Joe Frazier compte évidemment parmi ceux-là, même si le boxeur dont la statue trône au pied des "Philly Steps", les fameuses marches en haut desquelles se dresse le Musée d'art, une des fiertés de la cité, s'appelle Rocky Balboa et n'existe que sur pellicule. Smoking Joe, lui, est un personnage de chair et de sang, pas une idée couchée sur un scénario, et on trouve le moyen de l'emmerder avec ce genre de questions. Même les gosses. Il s'était pourtant prêté de bon cœur à cette séance de dédicaces.
Un journaliste de Sports Illustrated, présent ce jour-là, assiste à la scène et la racontera. Elle dit tout de la détestation que porte Frazier à son ancien rival, qui ne cesse de l'obséder, même plus de deux décennies après leur dernière confrontation. Il faut dire qu'en cet été 1996, il n'en peut plus Joe, de celui dont il a dit un jour : "Si on avait été jumeaux, je l'aurais étranglé dans le ventre de notre mère."

Il était Salieri, Ali était son Mozart

Quelques semaines plus tôt, on a honoré l'ennemi en mondovision. C'est lui qui a eu le privilège d'allumer la vasque olympique lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux d'Atlanta. Devant sa télé, Frazier a ruminé : "Dommage qu'il ne soit pas tombé dedans en l'allumant. Si j'avais pu, je l'aurais poussé moi-même." Il se serait bien vu, lui, être l'ultime porteur de la flamme, comme il l'a soufflé lors d'une conférence de presse quelques jours après le début des Jeux : "Pourquoi pas ? J'ai été champion olympique, moi aussi. Je suis un bon Américain. Et je suis en forme. J'aurais même pu la porter en courant."

Mohamed Ali aux JO d'Atlanta 1996

Crédit: Eurosport

Toujours en colère, Smoking Joe. Le temps n'a pas apaisé les blessures et les humiliations. Pas plus que la maladie de Parkinson de Mohamed Ali n'attise chez lui le moindre élan de compassion. Cette même année 1996, Frazier publie son autobiographie. Il ne s'y montre pas plus clément à l'écrit qu'à l'oral :
"La vérité, c'est que j'aimerais encore me battre avec lui, le mettre en pièces et envoyer les restes par la poste à Jésus. Les gens me demandent si je me sens mal pour lui maintenant qu'il souffre. Mais non. Le fait est que je m'en fous. Ils veulent que je l'aime, mais je serai le premier au cimetière le jour où le Seigneur décidera de le prendre et je mettrai moi-même son cul dans la tombe."
Il n'aura pas ce plaisir. Frazier perdra aussi ce combat à distance contre le temps et partira le premier, lorsqu'un cancer le mettra K.O. en 2011, cinq ans avant la disparition de l'ennemi juré, mondialement célébrée. Joe aura emporté sa rancune éternelle dans le trou. Il était Salieri, Ali était son Mozart.

Joe Frazier (1944 - 2011).

Crédit: Getty Images

Le temps de l'amitié (et des intérêts communs)

Si la haine s'est étendue bien au-delà du temps des rings, c'est que sa plus grande déchirure ne tient pas à ces deux défaites contre Ali. Sa fierté de champion en avait souffert, mais c'est un autre orgueil, celui de l'homme, que l'autoproclamé "Greatest" aura le plus attaqué. Insultes, brimades publiques, tirades humiliantes, il a tout subi de la part d'Ali, dont les coups issus de la bouche auront été plus douloureux et plus vicieux que ceux émanant de ses poings. Et pourtant... Dire qu'ils avaient été amis. Tout tient là, dans ce que Frazier considère comme une impardonnable trahison.
1967. Pour son refus d'intégrer l'armée en pleine Guerre du Vietnam, Ali est déchu de son titre de champion du monde des lourds et de sa licence. A 25 ans, il n'a plus le droit de boxer. De deux ans son cadet, Joe Frazier monte à la même époque en puissance. Pour la première fois, Ring Magazine lui consacre sa couverture. Le chat Ali absent, c'est lui, Smoking Joe, qui danse au milieu de la catégorie reine, jusqu'à devenir champion du monde. Mais la situation d'Ali le chagrine. La compassion qu'il n'aura pas face à la maladie, il l'éprouve devant la suspension infligée au champion déchu.

14 juillet 1967 : Mohamed Ali, ici avec son avocat, John Crvaritch, passe en commission après son refus de partir au Vietnam.

Crédit: Getty Images

Frazier soutient Ali, moralement et matériellement. Il lui prête de l'argent, témoigne devant le Congrès en sa faveur, use de sa nouvelle influence chaque fois qu'il le peut et va même jusqu'à intercéder en 1970 auprès du Président Richard Nixon, très critique envers Ali. "J'ai obtenu un rendez-vous avec lui, ce qui n'était pas trop dur après être devenu champion du monde des lourds, confiera le natif de Philadelphie au Guardian. Je suis allé à la Maison Blanche, nous nous sommes promenés dans les jardins avec sa femme et sa fille. Je lui ai dit : 'Redonnez sa licence à Ali. Je veux le battre pour vous.' Il m'a répondu 'C'est sûr que j'adorerais ça'."
C'est donc aussi sa propre cause qu'il plaide. Nouveau champion du monde, Frazier sait que l'absence d'Ali leste ses ceintures du poids de l'illégitimité. Sans parler de l'intérêt lucratif. Mais il ne triche pas sur ses intentions. Elles sont sincères et, croit-il, réciproques. Le rapprochement des deux champions s'est opéré dès 1968. "C'est lui qui a fait la démarche, raconte Frazier. Il venait me voir à la salle, on s'appelait. Un jour, je l'ai conduit de Philadelphie à New York dans ma voiture. Juste lui et moi. On se marrait, on s'amusait, et on parlait du combat qu'on voulait organiser. On était amis, on s'entendait bien."
Le nouveau champion va déchanter, devenant la cible numéro un de Mohamed Ali lorsque celui-ci retrouve sa licence pour reprendre le fil de sa carrière. "Il voulait juste se montrer avec moi pour sa propre publicité afin de pouvoir regagner le droit de boxer", regrettera Frazier, presque touchant de naïveté. Le temps de l'amitié n’était que celui des intérêts communs. Seule l'animosité, féroce et durable, guidera désormais leurs rapports.

L'Oncle Tom

Ali remet les gants en octobre 1970, en battant Jerry Quarry. Deux mois plus tard, il domine le rugueux argentin Oscar Bonavena juste avant la distance, au 15e round. Le choc face à Frazier devient alors inévitable. Il est fixé au 8 mars 1971 au Madison Square Garden de New York. Baptisé "Le match du siècle", il n'usurpe pas l'attente qu'il suscite. Pour la première fois dans l'histoire des lourds, un championnat du monde va opposer deux boxeurs invaincus après plus de vingt-cinq combats. Ali va tenter de reprendre une couronne qu'il n'a jamais perdue, Frazier de justifier un titre, qu'aux yeux de beaucoup, il n'a pas encore gagné.
Avant la guerre du ring, Mohamed Ali initie celle des mots. Ce combat-là est à sens unique. L'ancien banni attaque d'abord l'adversaire : "Vous ne comprenez pas. Battre Frazier sera beaucoup plus facile que de battre Quarry ou Bonavena. Je vais m'amuser avec lui. Il va essayer de me toucher mais n'y arrivera pas. Je vais bouger autour de lui et lui dire 'Allez champion, tu ne peux pas faire mieux que ça ?' Sur les affiches, sur vos billets, il y aura écrit que Joe Frazier est le champion en titre mais une fois sur le ring, il saura qui est le véritable champion."

30 décembre 1970 : Signature du contrat du combat entre Mohamed Ali et Joe Frazier. Les deux hommes se chauffent déjà.

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Mais il fait pire, ou mieux, c'est selon, en s'en prenant à l'homme, avec l'insulte suprême : Oncle Tom, le personnage du roman éponyme d'Harriet Beecher Stowe, symbole de l'esclave. Parce qu'il est entouré d'hommes d'affaires blancs, Ali dit de Frazier qu'il "travaille pour l'ennemi, pour l'establishment blanc. Il est un Oncle Tom." L'esclave des blancs. La ligne rouge est franchie.
Compte tenu de son histoire et de ses origines, pour Frazier, l'affront est insupportable. Il souffre plus que tout d'être traité à demi-mot de suppôt de l'esclavagisme. Lui, le fils d'un fermier manchot, né dans la misère dans la ségréguée Caroline du Sud, dans le comté de Beaufort, un des plus pauvres de tout le pays et pas un des moins racistes. "Beaufort, a-t-il écrit dans son autobiographie, ne manquait pas une occasion de vous rappeler que vous n'étiez qu'un nègre."
Il n'en revient pas d'être giflé de la sorte par celui à qui il a tendu la main. "Rappelez-lui que je l'ai aidé à sortir de la merde quand il était dedans. Tu parles d'un frère, crache-t-il, amer. Il n'a jamais rien fait pour moi. Maintenant, je parlerai sur le ring. Cette affaire ne durera pas plus de dix rounds."
A quelques jours du combat, Ali lance, face caméra, une dernière saillie en forme de promesse : "Si Joe Frazier me bat, je me mettrai à genoux, je ramperai jusqu'à lui et je lui dirai en levant les yeux lui : 'tu es le plus grand, tu es le champion du monde.'"

Mohamed Ali : "Qu'on m'amène Frazier !"

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Sinatra photographe, Lancaster consultant

Ce soir-là, les yeux de New York, de l'Amérique et d'une partie de la planète convergent vers le Madison Square Garden. Les 20500 places se sont arrachées en moins d'une matinée. A l'ouverture des portes, certaines se vendront au marché noir à plus de 1000 dollars. La boxe et le sport entrent dans une nouvelle ère.
"Oubliez le baseball, le football (américain) ou le basket, car, en dehors des Etats-Unis, personne ou presque ne connait les stars de ces disciplines, lit-on dans le New York Times le 8 mars en présentation du duel. La boxe, elle, est un sport international. Par sa nature et son histoire, Mohamed Ali est une personnalité plus importante que n'importe quel chef d'Etat. Ce soir, grâce au satellite, 400 millions de témoins assisteront à ce combat, non seulement aux Etats-Unis, mais aussi au Canada, en Amérique du Sud, en Europe, en Afrique ou en Extrême-Orient."
L'affiche allèche mais c'est bien Ali qui détient les clés de cet impact. Il le sait, en joue et le martèle, comme pour se grandir tout en rabaissant son adversaire : "Ce n'est pas le plus grand évènement de l'histoire du sport grâce à Joe Frazier mais grâce à moi. Ils ne viennent pas voir Frazier. Ils viennent me voir, moi. Ils veulent me voir gagner, parce que je suis le plus grand, ou me voir perdre, parce que je suis arrogant, ou bien à cause de ma religion, ou parce que je suis noir ou pour je ne sais quelle autre raison."
De fait, il divise, agace, fascine, aimante, révulse, donnant à son combat contre Frazier une envergure dépassant le cadre de la boxe et du sport, générant, comme l'a écrit Mark Kram dans Sports Illustrated, "des discussions fiévreuses, des salons des clubs de businessmen jusqu'aux pauses déjeuner à l'usine."

Ali-Frazier : L'affiche du "Combat du siècle", le 8 mars 1971.

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Les deux champions perçoivent chacun 2,5 millions de dollars. Du jamais vu. Mais le Wall Street Journal a révélé que la recette globale devrait s'élever à plus de 40 millions de dollars. "Mon vieux Joe, je crois qu'on nous a eus !", ironise Ali lors de la traditionnelle conférence de presse. "Monsieur Ali, pour ce prix, je crois quand même que vous pourriez me laisser parler sans m'interrompre sans cesse", réplique sèchement Jerry Perenchio, le milliardaire promoteur du combat qui a eu l'idée géniale et révolutionnaire de vendre des encarts publicitaires à la minute sur les écrans géants du Garden entre chaque round. Coca-Cola, General Motors et d'autres ont accepté de débourser des fortunes pour un retour hypothétique si le combat s'arrêtait sur un K.-O. prématuré. Les annonceurs en auront pour leur argent.
Jamais un match de boxe n'a excité à ce point. Jamais la boxe n'a été aussi grande, aussi glamour. Frank Sinatra en personne est au bord du ring comme photographe officiel de Time Magazine. Burt Lancaster commente pour une chaine de télé. Norman Mailer, Woody Allen, Michael Caine, Gene Kelly, Marcello Mastroianni, Bob Dylan et d'autres sont aux premières loges. On dirait un parterre de cérémonie des Oscars. Même Nelson Mandela, en prison à 10000 kilomètres de là, racontera dans ses mémoires combien cet évènement l'avait fasciné. Nixon, dans le Bureau Ovale, n'en perdra pas une miette non plus. Comme l'immense majorité des Américains, il soutient Frazier.
Lorsque Ali émerge des entrailles du Garden pour traverser la salle et rejoindre le ring, une sublime électricité envahit la salle. Il semble impossible que le combat puisse se montrer à la hauteur de l'attente. Pourtant, il sera inoubliable.

Au bord du ring, Frank Sinatra, photographe de luxe pour le magazine Time.

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Et Ali alla au tapis

Les boxeurs ressemblent aux hommes. Sur le ring, leur style reflète leur personnalité. Ali le danseur, le provocateur, l'aérien. Frazier le puncheur, le taureau (ou le tracteur, comme l'appellent certains). Ali est le charisme. Frazier la rusticité. Jusque dans son surnom, "Smoking Joe"', référence à la locomotive fumante d'un vieux train. L'industriel face à l'artiste. Joe est un poids lourd sous-dimensionné, culminant à moins d'un mètre quatre-vingts. Il y a du Marciano chez lui, sauf qu'il ne frappe quasiment que de la main gauche. Son coup-signature ? Le crochet-gauche. Sa marque de fabrique ? Une intensité permanente. "Il se bat six minutes par round", résumera le Canadien George Chuvalo.
Au Garden, Frazier étouffe peu à peu Ali, dominateur lors des deux premiers rounds avant de faiblir au fil des minutes. Par à-coups, l'ex-champion réplique, comme dans la 10e reprise, où il se déchaine. La tension connait quelques pics. Avant la 8e reprise, Ali lève le bras. Frazier lui répond d'un geste de la main signifiant "approche, tu vas voir". Deux minutes plus tard, lassé de voir son adversaire s'accrocher, Smoking Joe le prend par les poignets pour le traîner au milieu du ring.
Le combat bascule pour de bon sur un nouveau crochet gauche terrifiant de Frazier lors du 11e acte. Un demi-siècle plus tard, personne n'a encore compris comment Ali avait pu finir ce round debout. Largement devant aux points, Frazier ne craint plus grand-chose mais c'est lui qui porte l'estocade dans le 15e et dernier round. Un crochet gauche, encore. Cette fois, Ali va au tapis. Les yeux presque révulsés comme jamais on ne l'a vu dans sa carrière, il se relève pour terminer au courage. Mais il est battu à l'unanimité. Sa toute première défaite. "Quand la cloche a retenti à la fin, je l'ai regardé et je lui ai dit 'Ouais, je t'ai botté le cul'", savoure Frazier.
Il ne rampera pas pour se prosterner devant son bourreau, mais Ali fait bonne figure : "Je ne vais pas pleurer. J'ai fait le malheur de pleins de gens en les battant, c'est mon tour maintenant. Personne ne frappe aussi fort que Frazier. Je suis satisfait de mon combat, même si j'ai perdu. J'ai perdu contre un grand champion, mais peut-être qu'une autre fois, si on se retrouve en ayant tous les deux beaucoup de combats derrière nous, le résultat sera différent."
C'est toute la question. Ali a-t-il payé sa longue période d'inactivité ? Était-il tout à fait prêt pour un tel combat ? Était-ce le "vrai" Ali ? Le journaliste Robert Lipsyte a couvert la carrière des deux hommes. Il est convaincu que, sans sa suspension, jamais il n'aurait perdu contre Frazier : "Je ne vois pas comment Frazier aurait pu battre le Ali d'avant son exil forcé loin des rings. Le combat de 71 était déjà très serré, or Ali avait été absent près de quatre ans."

Mars 1971, acte I : Joe Frazier domine Mohamed Ali.

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Manille les définira pour le reste de leur vie

Ali le veut, Frazier le sait, chacun le pressent, ce ne peut être entre ces deux-là que le début de l'histoire. Tout le boxing business rêve déjà de la revanche. Prévue pour l'année 1973, le temps qu'Ali retrouve pleinement le rythme, elle va voler en éclats en 70 jours au début de cette même année. Mohamed Ali s'incline à la surprise générale contre Ken Norton, lequel lui facture au passage la mâchoire. Puis Joe Frazier, humilié à Kingston par la bestialité d'un George Foreman dont la puissance brute semble déjà inscrire la catégorie des lourds dans le XXIe siècle, est déchu de son titre.
Ali-Frazier II voit tout de même le jour en janvier 1974, à nouveau au Madison Square Garden. La recette globale avoisine les 10 millions de dollars. Délirant, pour un combat sans titre mondial en jeu. Les deux champions sont interviewés ensemble par Howard Cosell à la télévision quelques semaines avant leurs retrouvailles. L'affaire tourne mal. Moqué et chauffé par Ali, Frazier lui tombe dessus devant les caméras.
Cet affrontement-là, diront les mauvaises langues, aura été plus intéressant que l'acte II sous la voûte du Garden, il est vrai très décevant. Ali s'est imposé aux points. Lourd, emprunté, il n'a pourtant convaincu personne. Dans le New York Times, le journaliste Red Smith les juge sévèrement : "La promotion du combat disait donc vrai : il opposait bien deux anciens champions du monde. Deux battus, deux types dépassés, dont l'époque est révolue. Ils n'ont plus rien à faire là."
Il faudra un troisième duel, la belle, pour les mettre d'accord. Ali va d'abord faire mentir Red Smith et la meute des sceptiques. Dix mois après la revanche contre Frazier, il redevient champion du monde en matant le présumé invincible Foreman à Kinshasa lors du mythique Rumble in the Jungle.
Un an plus tard, après trois défenses victorieuses de son titre, sonne l'heure des retrouvailles avec son vieil ennemi Smoking Joe. Ce sera le Thrilla in Manilla. Il définira les deux hommes pour le reste de leur vie. Un des plus grands combats de tous les temps. Peut-être les 14 rounds les plus sauvages de l'histoire de la boxe, qui laisseront le souffle coupé aux observateurs et des meurtrissures aux corps des deux combattants. "Joe et moi sommes arrivés à Manille en champions, nous en sommes repartis en vieillards", dira Ali.
It will be a killa, and a thrilla and a chilla, when I get the gorilla in Manilla
Tout sera hors normes dans cette histoire, jusqu'à l'identité de l'arbitre, Carlos Padilla Junior, un… acteur philippin, arbitre sur le ring à ses heures perdues mais qui n'avait jamais officié à un tel niveau. Sauf que le clan Frazier, convaincu d'avoir été volé lors de la revanche à New York, ayant récusé le trio arbitral initialement prévu, il a fallu aller dépêcher Padilla en toute urgence à la veille du combat.
Après Kinshasa et Mobutu, Don King poursuit sa tournée mondiale des dictatures avec Ferdinand Marcos. C'est tout le paradoxe. Le pouvoir en place utilise à des fins promotionnels un évènement sportif d'envergure mondial, mais le peuple, sans être dupe, s'y retrouve lui aussi. "Pendant un moment, nous avons été reconnaissants au président Marcos, avait confié à l'AFP Joey Romasanta, vice-président du comité olympique philippin, lors du 40e anniversaire du combat. Le 'Thrilla' a uni les Philippins et leur a fait momentanément oublier leurs problèmes".
L'épouse du dictateur, Imelda, ancien mannequin et ex-chanteuse, tombe sous le charme d'Ali. Le champion sait y faire. "Vous êtes plus belle que ma femme", lui souffle-t-il lors de sa visite au couple présidentiel. Sauf que Veronica Porche n'est pas (encore) sa femme. Son épouse, Belinda Boyd, débarque à Manille en assistant à la scène à la télé alors que les autorités musulmanes tombent sur le champion.

Imelda Marcos en 1975.

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Ali a été accueilli comme une rockstar aux Philippines. Lorsqu'il descend de l'avion, un cortège l'escorte jusqu'à son hôtel. La foule s'est massée sur le bord des routes. Le lendemain, Frazier débarque dans l'indifférence. Mais Ali va peu à peu se mettre à dos une partie du public local. Trop outrancier, trop arrogant. Trop brutal, verbalement.
Il s'en prend encore à Frazier, repoussant les limites de sa propre cruauté. "Joe Frazier est juste un type ordinaire, lâche-t-il. Il n'a ni envergure ni intelligence. Si vous l'écoutez et que vous m'écoutez, vous verrez qu'il ne peut se comparer à moi intellectuellement. Il est victime des circonstances. Ce n'est qu'un pantin, il fait de son mieux, mais il ne sait pas où il est, ni ce qu'il cherche."
Après l'Oncle Tom, il compare cette fois son rival à un primate. Le champion du monde se fait filmer en train de martyriser à coups de poings un petit gorille en peluche. Puis, face caméra, scellant pour la postérité le nom par lequel ce combat sera pour toujours connu de tous : "It will be a killa, and a thrilla and a chilla, when I get the gorilla in Manilla". Ce sera saignant, ce sera glaçant, ce sera terrifiant quand je vais me faire le gorille à Manille. L'auditoire, sur mesure, rit et applaudit. Le Thrilla in Manilla était né.
Non seulement il est moche, mais en plus on peut le sentir depuis un autre pays
Ali insiste, jusqu'à l'écœurement. "Pour me préparer pour ce combat, je vais au zoo tous les jours, s'amuse-t-il. Joe devrait donner son visage au WWF. Il est tellement laid que même les aveugles font demi-tour quand ils le croisent. Il est laid ! Laid ! Laid ! Non seulement il est moche, mais en plus on peut le sentir depuis un autre pays. Que vont penser les gens de Manille en le voyant ? Que nous autres, les noirs, sommes des animaux, ignorants, stupides, laids et qui puent."
L'affaire vire même au harcèlement. Il débarque à la salle pendant que Frazier s'entraîne et hurle pendant dix minutes, fait mine de jeter une chaise sur le ring et va jusqu'à se planter au bas du Hyatt, où loge son rival, avec une un pistolet d'alarme à la main, lui intimant de descendre se battre.

Mohamed Ali lors de la cérémonie de la pesée avant le "Thrilla in Manilla".

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L'attitude d'Ali finit par choquer les Philippins et retourne à nouveau contre lui la presse américaine, plutôt complaisante à son endroit depuis sa victoire sur Foreman. Une fois encore, c'est sur le ring qu'il doit aller chercher sa rédemption. Mais s'il assimile "l'hideux" Frazier à un gorille, Ali est déjà apparu plus sémillant. Pour la première fois de sa carrière, il dépasse le quintal à la pesée. "Le plus grand" n'est plus très loin de devenir "Le plus gros". La presse moque d'ailleurs gentiment une affiche entre deux trentenaires un peu défraichis.
Reste que l'évènement est colossal et, plus que jamais, planétaire. Des écrans géants sont installés un peu partout dans le monde. On estime que 500 millions de personnes ont regardé le combat dans ces conditions. En France, une nuit spéciale est organisée sur Antenne 2. Léon Zitrone à la présentation. Alain Delon, passionné de boxe, en décrypteur du combat avec à ses côtés sa compagne Mireille Darc, Jean-Claude Bouttier et Omar Sharif.

Alain Delon, Mireille Darc et Jean-Claude Bouttier en guest stars avec Léon Zitrone en maître de cérémonie pour une soirée spéciale sur Antenne 2 lors du Thrilla in Manilla.

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Au matin du 1er octobre 1975, ils sont 25000 à se masser dans l'Araneta Coliseum. Matin, car le choc est prévu à 10h45 heure locale, afin de satisfaire aux besoins du "prime time" nocturne à la télévision américaine, décalage horaire oblige. Il fait une chaleur du diable. 52 degrés, selon Frazier. Il a sûrement exagéré mais, avec un taux d'humidité extrême, les conditions sont réellement dantesques. Malgré tout, le combat sera superbe, haletant et, dans son dénouement, poignant.

Ali s'est vu mourir

Oubliant le "Rope a dope" de Kinshasa, Ali surprend en acceptant le combat de rue que veut lui imposer Frazier. On ne l'a plus vu aussi agressif sur le ring depuis ses années de jeunesse. Il domine les trois premières reprises, après quoi il est malmené, à tel point qu'au 10e round, soit aux deux tiers du combat, il est distancé aux points. "Ali s'est vu mourir, témoignera en 2007 son médecin Ferdy Pacheco dans le documentaire Des coups au-delà du ring. A la fin du 10e round, il m'a dit 'c'est ça, mourir.'"
Frazier veut au moins autant lui faire mal que remporter ce combat. Il veut punir son bourreau vocal, ce traitre, son ancien ami, coupable de toutes les humiliations. Alors il travaille presque exclusivement au corps. Le foie. Le cœur. Les reins. L'estomac. "Pas besoin de viser la tête, il fallait abimer les organes", confiera-t-il dans un aveu glaçant. Smoking ne fait pourtant qu'appliquer ce qu'il avait annoncé : "Je ne veux pas le mettre K.-O. Je veux lui faire mal. S'il tombe, je le relèverai moi-même, pour continuer. Je veux lui arracher le cœur."
Dans la partie finale du combat, Ali se montre grandiose de courage, d'audace et de talent. Il avance, encore, et Frazier décline, reprise après reprise. Les coups pleuvent, il ne peut plus les endiguer. Fin du 14e round, au cours duquel Joe a manqué d'aller au tapis. Midi approche. Les deux hommes sont à bout de force sous la canicule de Manille. On l'ignore à cette époque, mais Frazier est quasiment borgne de l'œil gauche depuis des années. Le droit est en train de se fermer. Ces trois derniers rounds, c'est presque un aveugle qui a boxé.

Thrilla in Manilla : Mohamed Ali martyrise le visage de Joe Frazier.

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La bouche éclatée, le nez fracassé, les yeux fermés, Frazier veut se relever pour la dernière bataille, mais Eddie Futch, son entraîneur, a jeté l'éponge, pour le protéger. C'est fini. "Reste assis, fils, tu as assez donné. Crois-moi, personne n'oubliera jamais que tu étais sur le ring aujourd'hui." Ce qu'il ignore, c'est qu'à cinq mètres en diagonale, Ali était lui aussi sur le point de renoncer. Mais Smoking Joe n'a pas protesté devant la décision de Futch. Il n'en avait plus la force et peut-être plus l'envie. C'est surtout l'incompréhension, plus que la déception, qui l'habite. "Je ne comprends pas, je lui ai envoyé des coups qui auraient pu faire tomber un immeuble", soupire-t-il avec ce qu'il lui reste de vie.
Avec cette victoire, Mohamed Ali surpasse sa propre légende. Impossible de ne pas le saluer. Même Red Smith, si souvent critique envers lui, tire son chapeau en posant sa plume sur son compte-rendu dans le New York Times : "Lorsqu'il est devenu champion du monde pour la première fois il y a onze ans, il n'était qu'une grande gueule. Aujourd'hui, il est devenu un immense champion qui mérite un immense respect."
Il a reconquis les Philippins, admiratifs, à commencer par le maître des lieux, Jorge Araneta, lequel lui demande s'il peut utiliser son nom pour baptiser le nouveau centre commercial qu'il va ouvrir. Ali accepte, sans demander un centime. Construit tout près de l'Araneta Coliseum, ce sera le "Ali Mall", entre magasins et sanctuaire à la gloire du champion.
Epuisé, marqué, Ali n'est plus n'est plus à même de jouer les grandes gueules à la sortie du ring. Il répète face à la presse les mots soufflés à Pacheco dans son coin : "C'est terminé entre Joe et moi. Nous avons soldé nos comptes. C'est le combat le plus dur de ma vie. J'ai cru apercevoir la mort." Et ce n'était pas qu'une image.

Mohamed Ali, vainqueur mais épuisé. "The Greatest" dit avoir aperçu la mort à Manille.

Crédit: Getty Images

Lui aussi devrait être malade, avec tous les coups que j'ai mis dans sa tête d'abruti
Près d'une décennie plus tard, le journaliste Mark Kram lui rendra visite dans le cadre de la préparation de son livre Ghost in Manilla, The fateful feud between Mohamed Ali and Joe Frazier. Il demande à l'ancien champion du monde s'il est prêt à visionner le combat avec lui. Ali grimace. "Seulement vos meilleurs rounds, si vous le souhaitez", suggère alors Kram. "Quels meilleurs rounds ?" répond Ali, avant de décliner. Invité à expliquer son refus, il dira : "Je ne veux pas revoir l'enfer."
Auprès de Kram, c'est aussi la mélancolie d'Ali, dont la maladie de Parkinson venait tout juste d'être diagnostiquée, qui s'exprime : "Regardez-moi, je suis malade, ça ne tourne pas rond chez moi. Lui aussi devrait être malade, avec tous les coups que j'ai mis dans sa tête d'abruti. Rien ne dure. On ne fait que passer, non ?"

Mohamed Ali en septembre 1984.

Crédit: Imago

Ali s'était demandé à Manille si tout ceci valait vraiment la peine. "Un jour, expliquait-il après le combat, on a demandé à un marathonien ce qu'il avait en tête dans les derniers kilomètres. 'Pourquoi' je suis là ?', avait-il répondu. Voilà ce que je pensais moi aussi à la fin. Pourquoi je suis là, à me battre contre cet homme ? C'est tellement douloureux. C'est tellement dur mentalement. Je dois être fou."
Pourtant, il repartira de plus belle. Prisonnier de sa gloire, de son image et plus encore des millions de Don King dont il n'a que trop besoin, Ali boxera encore dix fois. Dix fois de trop. Frazier ne remontera plus qu'à deux reprises sur un ring, dont une revanche contre George Foreman. Une dernière défaite.
Parce qu'ils partagent ensemble, et seulement tous les deux, la compréhension de ce qu'ils ont enduré durant ces 14 rounds, le Thrilla in Manilla fera jaillir chez l'un comme chez l'autre un rare élan de respect mutuel. Le jour même, Ali a ces mots : "Joe Frazier m'a obligé à me dépasser comme personne auparavant. Je peux le dire au monde entier, c'est un grand homme, que dieu le bénisse."
Il n'y avait cette fois pas le début d'une pointe d'ironie chez lui, pas plus qu'il n'y en aura chez Frazier à l'évocation de Manille, bien plus tard. "Il m'a secoué là-bas, écrira-t-il. Nous étions comme des gladiateurs. Je ne demandais aucune pitié et lui non plus. Je n'aime pas l'admettre, mais sur le ring, c'était un grand. Je l'ai frappé, frappé, encore et encore, il est toujours revenu. Je dois respecter cette partie de lui."
Ce sera, pour longtemps, une des rares entorses de Joe Frazier à la haine qu'il voue à Ali. Vingt ans plus tard, de son autobiographie à une séance d'autographes, il ne manquait donc jamais une occasion de rappeler son ressentiment, avant que celui-ci ne s'apaise. Un peu.

Des excuses, mais pas de grand pardon

En 2001, Mohamed Ali finit par présenter ses excuses. "Je regrette que Joe soit toujours en colère après moi, glisse alors l'ancien roi des rings lors d'une interview au New York Times. D'une certaine manière, Joe a raison. J'ai dit beaucoup de choses, utiliser des mots que je n'aurais pas dû utiliser. Je lui présente mes excuses pour ça. C'était du show, pour promouvoir nos combats, mais ça l'a blessé et je ne le comprenais pas à l'époque. Joe est un mec bien, et un guerrier. Si j'avais dû partir à la guerre, ça aurait été avec lui à mes côtés."
En réponse, Frazier soufflera le chaud et le froid, acceptant d'abord les excuses d'Ali, avant de rétropédaler quelques semaines plus tard : "C'est à moi, en face, qu'il devrait présenter des excuses, pas dans un journal. Ou qu'il s'excuse auprès de mes enfants." Son fils, Marvis, a raconté comment, gamin, dans les années 70, il se faisait tabasser à l'école parce que son père était un "Oncle Tom". Pour Ali, tout ça n'était qu'un grand jeu, mais ses paroles avaient du poids. Et des conséquences.
C'était plus fort que lui, Joe. Sans doute aurait-il voulu pardonner tout et pour toujours, mais ce n'était pas aussi simple. "Il y a des hématomes sur mon cœur à cause des mots qu'il a employés, confiait-il encore en 2007. Il a passé des années à peupler mes nuits et dans ces rêves, je voulais lui faire du mal. Il faudrait arriver à se débarrasser de ça mais... Je l'ai vraiment haï, même si Dieu ne doit pas aimer m'entendre dire ça." Ces excuses venaient peut-être trop tard pour générer un grand pardon.
Devant la volte-face de Smoking Joe, Ali finira par lâcher dans la presse un vachard "Si vous voyez Frazier, dites-lui qu'il est toujours un gorille." On les verra tout de même poser ensemble, souriants, lors de la cérémonie des ESPY Awards, en 2002. Presque complices, le temps d'une séance photo. Quelques hauts et beaucoup de bas suivront dans leur relation à distance jusqu'à la mort de Joe Frazier le 7 novembre 2011.

2002. Aux ESPY Awards à Hollywood, Joe Frazier et Mohamed Ali s'affichent ensemble, souriants.

Crédit: Getty Images

Une semaine plus tard, affaibli et tremblant, Mohamed Ali se rend à ses obsèques et prend place dans l'immense Enon Tabernacle Baptist Church de Philadelphie. Ils sont plus de 4000 mais c'est vers lui, toujours, que les regards se portent. Comme s'il lui volait encore la vedette. Ali ne parlera pas. Mais il écoute les discours successifs. Et quand le révérend Jesse Jackson, rappelant que le vrai héros de Philadelphie était Joe Frazier et non Rocky Balboa, parce que Rocky "n'a pas combattu Ali et Foreman et n'a pas senti le goût de son propre sang dans sa bouche", conclut son éloge funèbre en demandant à tout le monde de se lever et d'applaudir pour rendre hommage au disparu, Ali s'exécute.
S'il avait pu voir ça, Smoking Joe aurait apprécié. Ou pas. Voyant Ali à son propre enterrement, peut-être lui aurait-il dit de dégager et d'aller se faire foutre. Et Ali aurait répliqué. Cela leur aurait davantage ressemblé. Rien ne dure, Ali avait raison. Le temps les a emportés et toute une époque avec eux. Mais leur légende commune leur survit. Irréconciliables, mais indissociables.

Mohamed Ali - Joe Frazier.

Crédit: Getty Images

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