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«Tous les soirs, je me couche en me disant que je suis mauvais», François Nicolle

«Tous les soirs, je me couche en me disant que je suis mauvais», François Nicolle

Le 02/05/2019 à 15:26

Grande Course de Haies d’Auteuil, Prix la Haye Jousselin, Prix Cambacérès. Entraîneur public depuis plus de trente ans, François Nicolle a quasiment tout gagné… si ce n’est une épreuve le Grand Steeple-Chase de Paris à Auteuil! Méthodes, année 2018 record, chevaux à suivre, le mentor des cracks De Bon Cœur et Bipolaire s’est raconté à eurosport.fr dans son centre installé à Royan.

Vous sortez d’une année 2018 fantastique, avec pas moins de 210 victoires, ce qui vous a permis de détrôner Guillaume Macaire de la première place au classement des entraîneurs. Quel est votre sentiment?
Beaucoup de personnes me disaient que j’allais battre Guillaume Macaire mais je n’y croyais pas. Maintenant, celui qu’il faut battre c’est moi (rires)! Pour autant, je ne tiens pas à terminer tête de liste pendant vingt ans. Je ne fais rien pour cela, j’ai simplement des chevaux de grande qualité.

Comment résumeriez-vous vos méthodes d’entraînement?
À Royan, je possède environ 15 hectares qui appartenaient à mes parents. Je suis l’un des rares à entraîner mes chevaux sur du sable noir. Il s’agit d’un sol assoupli, un peu comme de la terre maraîchère. Cela permet au cheval de s’endurcir et moins se blesser. Le seul souci est la vitesse, que l’on ne peut pas trop travailler. Néanmoins, plus on travaille vite, plus on a de chance de blesser son cheval. En outre, à trois ans, mes pensionnaires ne courent qu’une ou deux fois durant la saison, puis ils rentrent chez leur éleveur pour s’endurcir.

Comment dresse-t-on un cheval destiné aux courses d’obstacles?
On a besoin de chevaux aux ordres, qui puissent avancer, reculer, etc. Cela demande plus de travail que pour les chevaux de courses de plat. Les nôtres sautent une fois par semaine. On leur apprend la technique, notamment à ne pas faire d’efforts (outre mesure, ndlr) lorsqu’ils franchissent un obstacle. Par exemple, un bon cheval respire lorsqu’il saute. Ils sautent énormément à l’entraînement afin de disposer de toute la technique une fois sur l’hippodrome. Peu importe la hauteur de l’obstacle, ils savent comment le franchir. Au bout de deux haies, le cheval qui a bien travaillé le matin sait qu’il n’a qu’à appliquer ce qu’il a appris à l’entraînement.

« Angelo Zuliani deviendra un crack »

Avec quels jockeys travaillez-vous?
Il y a Théo Chevillard, Angelo Zuliani, Gaëtan Masure et David Gallon. C’est une belle équipe (rires)! Théo Chevillard est déjà un excellent jockey. Angelo Zuliani deviendra un crack car il fait les bons choix. Et Gaëtan Masure est toujours là dans les grands rendez-vous.

Quel genre de patron êtes-vous?
Les gens qui travaillent avec moi disent que je suis dur et pas très gentil. Quand je ne dis rien, c’est que cela me plaît. Je ne suis pas du genre à faire trop de compliments. Si l’on a pas une belle équipe, on ne s’en sort pas. Il y a un vrai esprit de famille. Même si parfois le social ne paie pas, je ne changerai pas. J’ai envie qu’ils soient heureux de venir travailler ici et de côtoyer des champions comme De Bon Cœur ou Bipolaire.
Si, plus jeune, j’avais connu ces chevaux chez mes parents, j’aurais couru pour venir les voir tous les jours. J’ai attendu des années pour avoir des cracks de cette trempe. Il faut profiter de les avoir dans nos écuries. C’est une chance de les voir évoluer, manger, respirer, souffler. Un vrai bonheur.

Il manque une grande épreuve à votre palmarès: le Grand Steeple-Chase de Paris. L’année 2019 sera-t-elle enfin la bonne?
Cette année, nous sommes bien armés pour le Grand Steeple-Chase de Paris. Pour autant, cela reste une course d’obstacles… donc rien n’est fait. Normalement, Bipolaire ne tombe pas. L’an passé, il a sauté un peu fort, s’est retrouvé sur les talons de ses adversaires et n’a pu éviter la chute. Il s’est retrouvé au mauvais endroit, au mauvais moment… Il faut de la chance pour gagner ces courses et également avoir un bon parcours, un bon jockey et un bon cheval.

Que ressent-on quand on dispose du meilleur cheval sur les haies d’Auteuil?
Je préfère que De Bon Cœur soit chez moi que chez un voisin (rires). Je suis vraiment très heureux. Il faudra peut-être prouver un jour chez les Britanniques qu’il s’agit bien de la meilleure jument d’Europe. Ce n’est pas une obligation. Le travail a été très bien fait par toute l’équipe.

« La jument la plus impressionnante de l’histoire des courses »

Comment percevez-vous les propos de personnes estimant qu’elle ne bat pas de champions?
Elle bat ce qu’on lui donne à battre. Quand on gagne de quinze longueurs la Grande Course de Haies d’Auteuil face aux Anglais et Irlandais, on prouve qu’on est une championne. Elle a été impressionnante. Je n’ai pas le souvenir d’un cheval ayant gagné cette course de telle façon. Je pense qu’il s’agit de la jument la plus impressionnante de l’histoire des courses. Elle restera dans les mémoires.

Craignez-vous la période d’après?
Nous la craignons tous. Je ne retrouverai sûrement jamais un cheval du niveau de Bipolaire et De Bon Cœur. Cependant, il y a les jeunes qui nous feront vivre. J’ai de bons poulains dans mes écuries. Ils se révéleront dans le Prix Cambacérès à l’automne. Dans le lot, il y aura peut-être un futur Bipolaire, mais je pense qu’il sera difficile d’avoir une autre De Bon Cœur.

« Je suis plutôt comme Bipolaire »

En termes de caractère, êtes-vous plutôt De Bon Cœur ou Bipolaire?
Je suis plutôt comme Bipolaire. Je bosse énormément. Le type qui se prétend champion prendra toujours un coup derrière la tête. Tous les soirs, je me couche en me disant que je suis mauvais. Même quand je gagnais une course en tant que gentleman, mon père me disait: «Ne prends pas la grosse tête». Je n’aime pas que l’on fasse de moi une vedette. Les stars sont les chevaux.

Thomas Gueguen a arrêté sa carrière de jockey d’obstacle il y a quelques mois. Comment avez-vous réagi à cette annonce?
J’ai pris une claque. Je le connais depuis tout jeune. Il a besoin d’être reboosté et n’a pas très confiance en lui. Lorsqu’il est au top, il réussit des choses incroyables, dont je le félicite moi-même. Mais quand il doute, ce n’est pas bon. Ce qui lui a mis un coup psychologiquement, c’est la perte de De Bon Cœur, car il était absent, Bipolaire qui est tombé dans le Grand Steeple-Chase de Paris et Polirico, avec lequel cela s’était mal passé. Et puis il a connu un meeting de Pau moyen comme moi et il a aussi eu beaucoup de problèmes physiques. À mes yeux, il demeure un crack jockey. 

Comment voyez-vous la suite de la saison 2019?
J’ai une vingtaine de chevaux susceptibles de courir au niveau Groupe. Fogo de Chao et Father James sont mes meilleurs pensionnaires de quatre ans. Pour De Bon Cœur, nous aimerions que les Britanniques viennent participer à la Grande Course de Haies d’Auteuil pour se mesurer à elle. Je pense que ce sont les seuls à pouvoir nous battre. J’aimerais qu’il y ait dix ou douze partants plutôt que six ou sept. Et je pense que nous pouvons réussir une nouvelle belle année.

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