Le BinckBank Tour s’élance de Blankenberghe mardi et tout le monde espère y trouver une ambiance plus apaisée que lors de l’édition 2019. Il y a un an, les coureurs avaient dû hausser le ton sur un sujet essentiel : leur sécurité en course. "Avant l’étape, nous avons observé une minute de silence en l’honneur de Bjorg Lambrecht [décédé une semaine plus tôt sur les routes du Tour de Pologne] et cinq minutes plus tard, on devait jouer des coudes sur des routes étroites avec un million de virages", dénonçait le Flandrien Tim Declercq (Deceuninck-Quick Step) après la 3e étape.

"Devons-nous attendre un autre incident pour que les choses changent ?", embrayait son partenaire luxembourgeois Bob Jungels. L’Union cycliste internationale avait finalement infligé une amende à l’organisation du BinckBank Tour et exigé des améliorations, faisant planer la menace d’une rétrogradation de l’événement qui figure au calendrier World Tour depuis 2005.

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03/10/2020 À 15:55

Bjorg Lambrecht

Crédit: Getty Images

Un an plus tard, le Wolfpack a été frappée par plusieurs autres accidents graves en course, notamment les chutes de Remco Evenepoel en Lombardie et Fabio Jakobsen en Pologne. Et l’UCI se débat toujours avec la question de la sécurité, qui se décline en multiples équations difficiles à résoudre. Ces dernières semaines, on a pu voir des routes en trop piteux état sur le Dauphiné, une conductrice anonyme qui met un coureur à terre dans le final du Tour de Lombardie, une grève des coureurs après plusieurs incidents sur le Tour du Luxembourg...

Ce court recensement est difficilement exhaustif. "À partir du moment où on est en course, il y a toujours une petite part de danger", euphémise Marc Sarreau (Groupama-FDJ), lui-même victime d’une rupture des ligaments de l’épaule droite en étant pris dans la chute traumatisante de Fabio Jakobsen. Le compteur du sprinteur français affichait alors 81,7km/h.

Des journées où même ceux qui ne tombent pas ont peur du métier

À cette vitesse, Marc Sarreau n’a pas eu le temps de voir le danger venir. "En règle générale, les chutes ne sont pas forcément les moments où on a le plus peur", nous expliquait-il au moment d’attaquer sa convalescence, à la mi-août. "Si on est une ou deux secondes derrière, on peut avoir le temps de voir un peu, d’anticiper, de commencer à freiner et partir à gauche ou à droite. Tu as le réflexe d’esquiver. Mais là, ça a été tellement rapide pour moi que j’ai juste eu le temps de dire : ‘Aïe, il se passe quelque chose’ ; et l’instant d’après j’étais par terre."

Quelques minutes plus tard, il était dans l’ambulance. "J’ai tout de suite demandé à ce qu’on donne des nouvelles à mes proches", explique-t-il. Au même moment, Thomas De Gendt (Lotto-Soudal) appelait sa femme et ses enfants pour leur dire qu’il les aime.

Pour Sarreau, "ce sont des journées où même ceux qui ne tombent pas ont peur du métier. On se dit que demain ça peut être notre tour de tomber et que malheureusement ça se finira de la manière la plus grave. Ces derniers temps il y a eu pas mal d’accidents, il y a même eu des décès. Et je pense que chaque coureur du peloton finit par se dire dans sa chambre : ‘Il faut que je prenne le temps aujourd’hui de faire les choses essentielles, parce que demain il y aura peut-être une chute fatale.’"

"Lui, tu ne veux pas être dans sa roue"

Majeur ou mineur, le danger peut adopter de nombreuses formes. Lors de sa grave chute, Sarreau a été victime d’un geste inconsidéré de Dylan Groenewegen, qui a envoyé Jakobsen et ses confrères sprinteurs dans les barrières. "On est obligé de faire attention soi-même, mais aussi d’anticiper ce que vont faire les autres", explique le sprinteur français, habitué à jouer des coudes dans les pelotons. "À force de courir, on connaît les trajectoires de certains, leurs réactions face à un danger : est-ce qu’ils vont tout piler, tenter d’esquiver, avoir un freinage plus progressif… Ça devient un réflexe et on est plus ou moins sécuritaire selon le coureur derrière lequel on se trouve."

"Lui, tu ne veux pas être dans sa roue", expliquait ainsi l'Autrichien Bernhard Eisel en regardant un coureur en difficulté dans une descente lors du Tour de France 2018. L’instant d’après, la transmission basculait sur Julian Alaphilippe, bien plus à l’aise sur sa monture. "Lui non plus, tu ne veux pas le suivre !", s’amusait Eisel, aujourd’hui consultant pour Eurosport. "Il est tout le temps en train de changer de trajectoire, de regarder à gauche, de faire un mouvement vers la droite… Il n’a pas l’air de faire attention et ça te déconcentre."

Julian Alaphilippe

Crédit: Eurosport

"Ça fait partie du métier" : inéluctable fatalisme ?

Une concentration de tous les instants est impossible à tenir et il n’est pas rare de voir les coureurs pester contre une chute “bête” mais lourde de conséquences. "De ce que les coureurs nous racontent, il y a des fois où ils jouent presque leur vie", nous expliquait Virginie Dallla-Costa, psychologue et préparatrice mentale pour AG2R-La Mondiale, lors de notre dossier sur la santé mentale du peloton. "Dans un peloton, vous êtes en hyper vigilance. Vous avez peur au fond de vous. Il y a une prise de risque. Le funambule, il a peur, et heureusement : ça lui permet d’être ultra attentif. Mais par contre, quand vous faîtes ça tous les jours, à un moment donné, ça fatigue."

"Ça fait partie du métier", expliquent toujours les coureurs après une méchante gamelle, mais le métier est suffisamment difficile comme ça et charge à l'UCI de garantir les meilleures conditions pour l'exercer, à travers la mise en place d'un cahier des charges pour l'organisateur et l'envoi d'un "délégué technique" qui reconnaît le parcours avant l'homologuer. Il s'agit souvent d'anciens coureurs, à l'image de Jérémy Roy, tout frais retraité, qu'on a pu voir à l'oeuvre sur certains événements d'Amaury Sport Organisation.

D'autres anciens pros montent sur la moto pour accompagner la course en tant que régulateur. "On gère la circulation des véhicules autour des coureurs et on identifie les passages les plus dangereux", explique Paolo Longo Borghini, ancien coureur de Liquigas, aujourd'hui régulateur sur différents événements de RCS (Giro d'Italia, Tirreno-Adriatico, Milan-Sanremo...) et de l'UCI, qui assure être à l'écoute des coureurs.

Ces derniers temps, les débats se sont plutôt enflammés autour de la représentation de ces coureurs dans les débats. En conflit avec les dirigeants de leur sport, les coureurs n'ont pas gand chose pour se rassurer. L'UCI a tout de même tenu dans un récent communiqué de presse à "rappeler que la sécurité, si elle reste de la responsabilité de l’organisateur, doit être garantie par un effort conjoint de toutes les familles du cyclisme". Y'a plus qu'à !

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