Getty Images

Finie la Vieille Europe, la mondialisation a pris le pouvoir dans les Grands Tours

Finie la Vieille Europe, la mondialisation a pris le pouvoir dans les Grands Tours

Le 18/09/2019 à 10:16Mis à jour Le 18/09/2019 à 12:10

Tour de France, Giro et Vuelta ont échappé aux coureurs des "pays fondateurs". Une tendance qui pourrait bien se confirmer dans les années à venir.

"Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi !" s’exclamaient les soixante-huitards en lançant des pavés boulevard St Michel. Le peloton de la vieille Europe peut toujours mettre le grand braquet, c’est trop tard : le nouveau monde a pris le pouvoir.

Les coureurs des "pays fondateurs", comme on dit pour la construction européenne, n’ont gagné aucun grand Tour cette année. Un Equatorien au Giro, un Colombien au Tour de France et un Slovène à la Vuelta leur ont sans vergogne piqué la plus haute marche du podium. Déjà, en 2018, le trio britannique Froome-Thomas-Yates avait tout trusté pile au moment, ironie de l’histoire, où le Brexit faisait trembler le petit monde de Bruxelles.

Avant la Seconde guerre mondiale, c’était simple. Français, Italiens, Belges, Luxembourgeois se partageaient podiums et bouquets : rien que pour le Tour de France, 15 victoires pour la France, 12 pour la Belgique, 3 pour l’Italie et 3 pour le Luxembourg. Les Suisses Kubler et Koblet rejoignent le club en 1950-51, même si la Suisse reste Neutre. Puis ce sont les Espagnols avec Federico Bahamontes en 1959, les Néerlandais avec Jan Janssen en 1968, les Irlandais avec Stephen Roche (doublé Giro-Tour en 1987) et les Allemands avec Jan Ullrich en 1997.

33 coureurs de pays différents ont franchi la ligne d’arrivée en vainqueurs

En 1986, Greg LeMond a fait exploser le monde ancien en amenant l’Amérique à la conquête du vase de Sèvres sur les Champs-Elysées, ouvrant la voie à un autre Américain rayé des tablettes et, plus inattendu encore, à un Australien en la personne de Cadel Evans, jusqu’à la victoire cet été d’Egan Bernal.

Andy Schleck, Cadel Evans, Tour de France 2011

Andy Schleck, Cadel Evans, Tour de France 2011Eurosport

Le Giro, lui, est resté 100% italien jusqu’en 1950 et la victoire d’Hugo Koblet, avant d’être gagné par un Canadien (Ryder Hesjedal) en 2012 et un Colombien (Nairo Quintana) en 2014, jusqu’à Richard Carapaz au printemps. La Vuelta, enfin, s’est ouverte à la Colombie dès 1987 avec Luis Herrera, à l’est en 2006 avec le Kazakh Alexandre Vinokourov puis le Russe Denis Menchov en 2007 et aux Etats Unis avec Christopher Horner (né au Japon) en 2013, jusqu’à Primoz Roglic. Mieux : sur le podium du Tour d’Espagne, un autre Slovène, ce pays de deux millions d’habitants, est monté cette année sur la troisième marche du podium. Il y a fort à parier qu’on reparlera de Tadej Pogacar, vainqueur du Tour de l’avenir en 2018, un an après Egan Bernal et un an avant le Norvégien Tobias Foss.

Sans triompher à Paris, des coureurs de plusieurs pays du nouveau monde cycliste ont porté le maillot jaune, de la Pologne à l’Estonie, de la Norvège à l’Ukraine, de la Slovaquie à l’Afrique du sud. Quant aux victoires d’étapes sur le Tour, elles se sont plus encore internationalisées : des coureurs de 33 pays ont franchi une ligne d’arrivée en vainqueurs.

A quand l'Afrique et l'Asie ?

Dans le Top 10 du Tour de France, on compte cette année trois Colombiens, deux Français, deux Espagnols, un Néerlandais, un Britannique et un Allemand. Dans le Top 10 de la Vuelta, trois Espagnols, deux Colombiens, deux Slovènes, un Polonais, un Norvégien et un Néerlandais. Et c’est le Top 10 du Giro qui bat le record avec neuf nationalités représentées : un Equatorien, un Colombien, un Slovène, un Espagnol, un Néerlandais, un Britannique, un Polonais, deux Russes et un seul Italien, Vincenzo Nibali, un dauphin qui a dû se sentir un peu seul, en juin, dans les arènes de Vérone.

Vincenzo Nibali, vainqueur du Tour d'Italie 2016

Vincenzo Nibali, vainqueur du Tour d'Italie 2016AFP

Le cyclisme, que l’on a longtemps décrit comme replié sur lui-même, conservateur, rural, franchouillard et, tant qu’on y était, en voie de disparition progressive, s’ouvre au monde comme le reste des activités économiques ou culturelles de la société. L’Europe du vélo regarde vers l’Est et l’Amérique du Sud, en attendant les premiers maillots jaunes de Chine et du Japon. Le directeur du Tour, Christian Prudhomme, ne cache pas son rêve : "Voir, dans dix ans, le même Tour, qui continue de passer à Craponne-sur-Arzon mais avec une équipe d’Afrique noire et une équipe chinoise."

Sur le seul Tour de France, le pays organisateur et pionnier reste en tête : depuis 1903, les Français ont gagné 36 Tours sur 105 et 708 étapes sur 2202. Quelque chose nous dit que ça ne va durer, que c’est même déjà fini. C’est la vie, on ne va pas pleurer. L’Europe des "pères fondateurs" s’est construite à 6 et compte désormais 27 membres. Vous me direz qu’elle marche de moins en moins bien. Exact. On espère que le cyclisme et les trois Grands Tours sauront, mieux qu’elle, profiter de toutes ces fenêtres qui s’ouvrent.

Béatrice Houchard (Auteur de Le Tour de France et la France du Tour, Editions Calmann-Lévy, 2019)

0
0