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Les grands récits - 27 mois et 8 secondes : la résurrection de Greg LeMond

27 mois et 8 secondes : la résurrection de Greg LeMond

Le 17/04/2018 à 12:30Mis à jour Le 17/04/2018 à 12:38

LES GRANDS RECITS - Greg LeMond est un miraculé. Au sens littéral du terme. En avril 1987, alors qu’il trône au sommet du cyclisme mondial, l’Américain est victime d’un terrible accident de chasse. Son beau-frère lui a tiré dessus. Vidé de 60% de son sang, LeMond s’accroche à la vie. Et s’en sort. Avant de redevenir le coureur qu’il était et de remporter un nouveau Tour pour huit secondes.

C'est mardi, c'est Grands Récits . Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les mois de mars et d'avril sont consacrés aux miraculés du sport. Sixième volet dédié à Greg LeMond, triple vainqueur du Tour de France.

Les Champs-Elysées sont un écrin à nul autre pareil. Cette avenue, dont la solennelle immensité n'a d'égale que la délicieuse perspective qu'elle dessine de la Place de la Concorde à l'Arc de Triomphe, fut il y a bientôt trois décennies le lieu fastueux d'une résurrection. Celle d'un homme, qui avait vu la mort d'assez près pour ne pas avoir envie de lier plus ample connaissance avec elle. Sa renaissance n'a pas été l'affaire d'un claquement de doigts. Elle a duré vingt-sept mois. Autant dire, une éternité.

Dans l'intervalle, ses (ré)apparitions ont été nombreuses. Mais à la différence du plus célèbre des ressuscités de l'histoire, elles n'ont pas convaincu grand-monde, ni même le principal intéressé qui a fini par se demander si le chemin de croix qu'il empruntait le mènerait quelque part et, surtout, ailleurs qu'au calvaire. Et puis, il y a eu ces huit minuscules secondes. Huit ridicules secondes qui ont climatisé l'enfer pour lui donner des faux airs de paradis sur terre. Greg LeMond venait de remporter son deuxième Tour de France. Le premier depuis son avènement en 1986. Le premier depuis l'accident de chasse qui a failli lui coûter la vie neuf mois plus tard.

Greg LeMond sur le Tour de France 1986

Greg LeMond sur le Tour de France 1986Imago

Revenu des abîmes

Il y a deux manières de disséquer ce qu'il s'est passé le 23 juillet 1989 entre Versailles et Paris, sur les 24,5 derniers kilomètres d'un Tour de France dont l’épilogue aurait semblé trop gros pour constituer le final d'un thriller crédible. On peut naturellement se lamenter sur le malheureux et aujourd'hui regretté Laurent Fignon. Se souvenir de lui, de sa blondeur lumineuse qui ne jurait pas avec la tunique étincelante qu'il portait ce jour et pour la dernière fois de sa carrière. Le revoir avec émotion, dossard 41, catogan au vent, souffrant le martyr et pédalant de travers sur ses roues lenticulaires, parce que diminué par une blessure à la selle qui le rongeait depuis deux jours.

On peut aussi s'émerveiller devant le radieux Greg LeMond, revenu des abîmes et bien au-delà, même. Se rappeler de sa cadence majestueuse de chevalier casqué, armé de son guidon Scott sur son destrier fendant le vent lors sa remontée victorieuse des Champs-Elysées. De sa descente vers la ligne d'arrivée, tel une épée entourée des voitures officielles qui donnaient à son allure celle d'un cortège royal. On le revoit fondre littéralement et symboliquement sur Pedro Delgado qui, l'année précédente après Stephen Roche en 1987, avait assuré la régence en l'absence du souverain. Alors oui, LeMond a passé trois semaines dans la roue de Fignon, qui était bien plus fort que lui quand la route s'élevait. Mais LeMond, leader d'une équipe ADR qui n'avait pas les épaules pour décrocher la lune, a réussi le tour de force ultime.

"Et si je vous dis que je peux le battre d'une ou deux secondes sur les Champs-Elysées ?", lançait-il vingt-quatre heures auparavant, à l'arrivée de l'avant-dernière étape. Tout le monde avait bien ri. Fignon en tête :"Greg pense qu'il peut gagner, c'est impossible. Je suis trop fort dans ma tête et dans mes jambes". Foi chevillée au corps, LeMond l’a pourtant fait.

LeMond, le pionnier

Ces huit secondes, qui ont injustement pollué la vie et l'héritage de Laurent Fignon à partir du moment où il s'est effondré sur les pavés élyséens, symbolisent à jamais le retour à la vie d'un coureur pas comme les autres. Parce que Greg LeMond est un pionnier. Un pionnier du nouveau monde qui ouvre un monde nouveau dans le cercle fermé de la petite reine. Quand l'URSS se prive d'envoyer son joyau Soukhoroutchenkov de l'autre côté du rideau de fer, l'Amérique, elle, applaudit des deux mains quand elle voit son brillant rejeton mettre l'Europe à sa botte. Ce rejeton, c'est un jeune skieur qui s'était mis au vélo pour parfaire sa condition physique. Comme souvent, le hasard fait bien les choses.

LeMond, c'est le premier de la classe. Premier champion du monde sur route US, en 1983, il devient un an après et pour ses débuts sur le Tour de France, le premier étatsunien à mettre le pied sur le podium, derrière son coéquipier d'alors, Laurent Fignon, et un certain Bernard Hinault. La route des deux champions français sera intimement liée au talentueux Californien qui va rejoindre le "Blaireau" dans les rangs de La Vie Claire. L'alliance, de circonstance et contre-nature, est imposée par le boss de l'équipe, Bernard Tapie.

Deux loups dans une même bergerie, ça n'a jamais donné autre chose qu'une boucherie. La passation de pouvoir, entre l'Empereur et le jeune Roi, est acrimonieuse. L'un voulant démontrer à l'autre qu'il est ou reste le plus fort. A Hinault le Tour 1985. A LeMond le suivant, au terme de trois semaines cauchemardesques. Et puis Hinault quitte la scène. A l'orée de la saison 1987, le Californien devient le patron du peloton. LeMond, 25 ans, a la vie devant lui.

Greg LeMond et Bernard Hinault en 1986
" Je pouvais à peine respirer"

La Grande Faucheuse a un défaut majeur que certains dépeignent comme une qualité : elle a une fâcheuse tendance à passer à l'improviste, à s'inviter au dernier banquet quand le couvert n'est pas dressé pour elle. Heureusement, il lui arrive, à de rares occasions, d'être magnanime et d'accepter de repasser un peu plus tard. Quand elle insiste, on peut essayer de lui claquer la porte au nez. C'est ce que Greg LeMond s'est permis de faire au printemps 1987. Ce n'était pas l'heure. Pas la sienne. La ponctualité, c'est sacré. Surtout pour un cycliste.

Ce 20 avril 1987, Greg LeMond finit de se remettre d'une fracture du poignet, occasionné par une chute lors de Tirreno-Adriatico. LeMond a profité de cette coupure forcée pour rentrer au pays et passer un peu de temps en famille. Ce jour-là, il s'est levé de bon matin pour aller chasser dans le ranch appartenant à son père, du côté de Lincoln, à moins d'une cinquantaine de kilomètres de Sacramento. LeMond est accompagné de son oncle Rodney Barber et de son beau-frère Patrick Blades, qui s'apprête à devenir son malheureux et bien involontaire bourreau.

Partis ensemble, les trois hommes se séparent pour trouver leur bonheur. Il est aux alentours de 8h50 quand Patrick Blades croit avoir repéré le dindon derrière lequel il court depuis le début de la partie de chasse. Un buisson bruisse. Il siffle pour prévenir qu'il s'apprête à armer. Personne ne répond à son avertissement. Il tire.

De l'autre côté de la scène, la décharge a fait mouche. Et atteint une cible. Pas la bonne. LeMond est touché dans le bas du dos et sur son flanc. Le vainqueur du Tour ne comprend pas instantanément le drame qui est en train de se nouer, et dont il est, bien malgré lui, l'acteur principal. "Je me suis rendu compte de ce qu'il m'était arrivé quand j'ai vu du sang sur l'annulaire de ma main gauche, décrie-t-il dans le livre 'LeMond: The Incredible Comeback of an American Hero'. Et puis j'ai commencé à m'engourdir. Quand vous vous faites tirer dessus, vous ne vous rendez pas compte ce qu'il se passe. J'ai essayé de marcher mais mon poumon droit s'était affaissé. Je pouvais à peine respirer."

" S’il n’y avait pas eu cet hélicoptère, j’étais mort"

LeMond entame alors le contre-la-montre d'une vie. L'invincible routier est redevenu humain et se vide de son sang, dont il ira jusqu'à perdre 60% de ses réserves. Son poumon est touché. Mais le reste de ses organes vitaux n'est pas en meilleur état. Le tir n'a pas été exécuté à bout portant, les plombs ont donc eu le loisir de s'éparpiller dans le corps du malheureux. Sa femme Kathy, alors enceinte de huit mois, parlera de "passoire" quand elle décrira le corps criblé de son mari.

Rapidement, Greg LeMond sait qu'il est sauvé. Et Sandy Beal, qui a participé à l'opération du champion, n'en doute pas une seconde : le cycliste qu'il était avant le drame sera bientôt de retour. "Il est jeune et en excellente condition, il devrait se remettre de toutes ses blessures et celles-ci ne devraient pas affecter ses performances de sportif de haut-niveau". Voilà pour le constat et la théorie. En pratique, la chirurgienne n'aura pas tort. Mais le retour aux sommets sera plus tortueux que l'âge et la force physique du patient ne le laissent alors présager.

Tapie le lâche… par courrier

Entre ce mois d'avril 1987 et son deuxième triomphe sur la Grande Boucle, la vie de Greg LeMond va ressembler à des montagnes russes. Mais des montagnes russes contrariées, qui emprunteraient plus de descentes que de montées. Si l'Américain, qui sort de l'hôpital au bout de six jours, a envie de remonter sur un vélo, cet accident a changé sa vision de la vie. "Ça vous fait comprendre, d'un coup, combien la vie est fragile. Tout va parfaitement et puis, boum, vous êtes mort. Cet accident est la raison pour laquelle je ne vouerai pas ma vie qu'au cyclisme. Je continue à m'entraîner aussi dur que personne mais j'ai d'autres priorités". LeMond s'en va pêcher dans le Montana. Le jeune Américain souffle. Mais cet élan de vie ne chasse pas son désir de reconquête.

LeMond tire évidemment un trait sur 1987. Année au terme de laquelle Bernard Tapie lui annonce la fin de leur aventure commune. Par un simple courrier. Quand il se remet en selle, deux mois après l'accident, la machine est prête à repartir. Mais quand il tourne la clé de contact, le moteur, aussi performant fut-il, a changé et n'est pas encore prêt à tourner à plein régime. Après une nouvelle opération, LeMond se teste à la fin de l'été. Amaigri et musculairement amoindri, l'Américain, qui a perdu sept kilos, repart de zéro. "Plus bas que zéro même", jure-t-il. Ses deux premières sorties, sur des petites courses, sont des fiascos : il ne tient pas plus de deux kilomètres sur la première. A peine 17 sur la deuxième. "Le plus dur quand vous revenez, c'est que vous vous souvenez toujours de vous à votre pinacle". Et à ce moment-là, LeMond n'en a jamais été aussi éloigné.

Bernard Tapie en 1985 avec son équipe La Vie Claire

Bernard Tapie en 1985 avec son équipe La Vie ClaireGetty Images

"Il s'est rendu compte que c'était dur quand il s'est remis à rouler, nous a confié Patrick Chastagner, ancien mécanicien et surtout ami très proche de l'Américain depuis 1984. Il avait perdu énormément de musculature et des cuisses. Une fois, il se sentait bien. Une autre fois, mal." Arrive 1988, année perdue également. LeMond n'est pas au niveau et c'est son tibia, cette fois, qui lui pourrit la vie. Malheureux chez PDM, qui l'a signé à l'intersaison mais n'a plus confiance en lui et veut raboter son salaire, Greg LeMond décide quitter la formation néerlandaise pour la petite ADR, qui l'accompagnera en 1989 sur la route de sa rédemption. Plus grand monde ne croit en lui et LeMond s'accroche à la rare bouée de sauvetage qui lui a été lancée. LeMond croit alors avoir tout connu. Mais sur la selle, le pire reste à venir.

L’envie de tout balancer

Greg LeMond ne peut pas prétendre à grand-chose quand débute l'année 1989. Mais l'Américain retrouve ses jambes, petit à petit. Jusqu'au Tour d'Italie, qu'il terminera à la 39e place. A près d'une heure du lauréat, Laurent Fignon. Un coup d'arrêt. Durant l'épreuve, le champion du monde 1983 est à la rue. Son point bas ? Il l'atteint au soir de la 11e étape quand, sur les routes du Tre Cime di Laverado, il concède dix-sept minutes aux leaders. En revenant à l'hôtel, les larmes aux yeux, il appelle sa femme et lui annonce sa décision, irrévocable. Il arrêtera à la fin de la saison s'il ne retrouve pas le rythme. A 28 ans.

"J'ai passé quatre ou cinq jours avec lui durant le Giro. Il m'avait demandé de venir, explique son confident, Patrick Chastagner. J'ai pris la voiture et suis descendu en Italie. Il me dit 'ma carrière est finie, je ne marche plus…'. Il commençait à baisser les bras. Se voir dans le gruppetto était trop dur…" Et puis, le déclic. Le jour de l'arrivée, LeMond tente le tout pour le tout sur son épreuve favorite, le contre-le-montre. "Comme il partait dans les derniers, il a repris douze ou quatorze coureurs partis avant lui. Il prenait le gruppetto tous les jours, il était dans la gestion de l'effort. Pour lui, ce chrono, c'était un test. Ça lui a donné un boost au moral", explique Chastagner. LeMond se classe deuxième derrière Lech Piasecki. La machine est relancée. Le Tour des Vallées Minières, auquel il prend part en juin, le conforte. Il est sur la bonne voie. Quand arrive le Tour de France 1989, le doute reste permis. Mais l'espoir est revenu. Et ça fait toute la différence.

A Rennes, à l'arrivée de la 5e étape, Greg LeMond profite des 73 kilomètres du contre-la-montre pour décrocher un premier succès depuis son accident. Le paletot jaune sur les épaules, il va livrer un formidable mano a mano avec Fignon, jusqu'aux Champs. La suite est entrée dans l’histoire. Le Tour de France, un deuxième titre mondial en août, LeMond est redevenu LeMond. Il le sera encore en 1990, pour accrocher une troisième Grande Boucle à son palmarès. Une trentaine de plomb dans le corps. Et une leçon de vie : "Vous pensez que vous êtes habitué à la douleur sur votre vélo. Mais ce n'est pas ça la souffrance. Cette souffrance n'est rien quand vous la comparez à la véritable douleur." Chaque fois qu’il remontera sur son vélo, LeMond l’aura dans un coin de la tête.

Greg LeMond - Tour de France 1989
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