GO PODGACHAR”. Le public de la Vuelta doit encore se familiariser avec Tadej Pogacar, en témoigne ce graffiti observé lundi matin dans l’ascension de l’Alto de la Cubilla. Quelques heures plus tard, le prodige d’UAE Team Emirates se mettait en évidence avec une nouvelle démonstration de son talent éclatant : après avoir répondu aux accélérations de Miguel Angel Lopez (Astana), Pogacar franchissait la ligne d’arrivée premier des prétendants au général. La perspective de le voir accompagner son compatriote et aîné Primoz Roglic (Jumbo-Visma) sur le podium de Madrid dimanche se renforce.
La performance serait historique pour la Slovénie, mais aussi pour l’ensemble du cyclisme : Pogacar, plus jeune coureur de la Vuelta, est en lice pour devenir le dixième coureur à monter sur le podium d’un Grand Tour avant ses 21 ans (il les célèbrera le 21 septembre), le premier depuis Gianbattista Barronchelli en 1974 selon les statistiques compilées l’an dernier par Tour de Gila. Pas de quoi perturber le jeune homme à la tête visiblement bien faite. "Je ne panique jamais, expliquait-il au sommet de l’Alto de la Cubilla, parce que je donne toujours tout ce que j’ai.”
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Une semaine plus tôt, cette même tranquillité caractérisait la rencontre entre Pogacar et trois journalistes dans les jardins de l’hôtel palois où il profitait de la journée de repos au lendemain d’une victoire dans l’étape reine de la Vuelta 2019, en Andorre. L’exercice médiatique ne l’attire pas vraiment mais il l’accepte (déjà) comme une partie incontournable de son métier et déroule les présentations : “Je m’appelle Tadej Pogacar. Je viens de Slovénie. J’ai commencé le cyclisme plutôt jeune, quand j’avais 9 ans. Ma carrière a progressé, progressé, et maintenant je suis là et je suis vraiment content de ce que j’ai réussi.”

Tadej Pogacar lors de la Vuelta 2019

Crédit: Getty Images

Tadej est jeune mais il faut le traiter comme un champion
Le talent n’attend pas, et celui de Pogacar est rare, même à cette époque où jeunes et Slovènes bousculent les grands du monde cycliste. “Tadej n’est pas un bon coureur, c’est un champion”, nous explique Joxean ‘Matxin’ Fernandez, directeur général de l’équipe UAE, réputé pour son travail de détection de jeunes talents depuis une vingtaine d'années. “Ça ne s’explique pas, c’est une intuition. Tadej est jeune mais il faut le traiter comme un champion parce qu’il est déjà prêt à gagner.”
De là à imaginer le vainqueur du Tour de l’Avenir 2018 imposer son talent tout au long de sa première saison professionnelle… “Il serait audacieux de dire que je n’ai pas été surpris même si je savais qu’il serait compétitif”, reconnaît “Matxin”. Mais pour le manager espagnol, le jeune Slovène se distingue par un potentiel physique exceptionnel et “une grande relaxation qui lui permet de se concentrer sur ce qui importe véritablement et éviter les blocages mentaux”. Quant à Pogacar, il dit s’être surpris dès le Tour Down Under, sa première course professionnelle, achevée à la 13e place.
La suite a été plus impressionnante encore : vainqueur du Tour d’Algarve, il enchaîne avec de très solides performances sur le Tour du Pays basque (6e) et, dans un registre différent mais particulièrement significatif à son très jeune âge, à Liège-Bastogne-Liège (18e). Direction le Tour de Californie, où, pour la première fois, l’équipe lui fixe un objectif précis : la victoire au général. Sur le podium final à Pasadena, il est le plus jeune vainqueur d’une course par étapes dans l’histoire du World Tour. Si jeune qu’il est privé de champagne par l'organisation : l’âge légal pour consommer de l’alcool aux États-Unis est de 21 ans.

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Il ne devait même pas courir la Vuelta

Tout en bousculant ses aînés, Pogacar grille les étapes établies par ceux qui croyaient le plus en son talent. “Quand il est arrivé, on a établi le calendrier de sa carrière sportive”, explique encore Matxin. “Il devait faire 65-70 jours de compétition cette année. La deuxième année : comme il veut, Vuelta ou Giro. La troisième année, on tente le Tour, pour pouvoir en faire un véritable objectif l’année suivante. C’était un planning sportif progressif pour faire attention à son évolution. Mais il a tellement avancé dans sa première année qu’on s’est adapté pour qu’il fasse La Vuelta.”
Une dizaine d’années après ses premiers coups de pédales, dans le sillage de son frère, le prodige encore plus pressé qu’Egan Bernal impose son talent au monde entier - Pogacar est, par exemple, le plus jeune coureur à remporter deux étapes de montagne sur un Grand Tour. Arrivé sur la route relativement tard, le Colombien vainqueur à 22 ans du Tour de France a fait ses gammes sur les pistes de VTT d’Amérique du Sud. Pogacar se souvient lui de “l’excitation” des dimanches de course en Slovénie. “C’étaient des petites courses, mais l’adrénaline était à fond”, décrit-il avant d’être invité à se projeter sur son futur. Où se voit-il dans 3 ans ? “Chez UAE Team Emirates, à gagner des courses.” Et dans 10 ans ? “Peut-être avec une famille, dans un bel endroit tranquille. Toujours dans le cyclisme ? Je ne sais pas.”
D’ici là, il espère “gagner un Grand Tour”, et son émergence fulgurante suggère qu’il peut viser les succès au pluriel. “Non, je n’ai jamais vu ça”, assure Matxin, réputé pour son rôle dans l’émergence de talents comme Carlos Sastre, Oscar Freire, ou plus récemment Rémi Cavagna. “Sincèrement, pendant mes 20 ans comme manager, j’ai vu beaucoup de coureurs avec énormément de talent, beaucoup de coureurs avec des fulgurances de grande qualité, beaucoup de coureurs avec une classe impressionnante. Lui, à 20 ans, a la récupération la plus époustouflante de tous ceux que j’ai vus. Il n’a pas seulement des fulgurances mais aussi la capacité à répéter les grandes performances.”
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