"Félicitations au vainqueur d'hier même si nous sommes incapables de dire son nom correctement". Lundi dernier, alors que Tao Geoghegan Hart l'avait emporté la veille au sommet de Piancavallo, la formation Vini Zabu avait ironisé sur le patronyme de celui qui allait, six jours plus tard, devenir le cinquième vainqueur britannique d'un Grand Tour, le deuxième sur le Tour d'Italie après Chris Froome en 2018. Il va pourtant bien falloir apprendre à écrire et prononcer le nom de Geoghegan Hart, nouveau joyau britannique de la formation Ineos.

Tao Geoghegan Hart

Crédit: Getty Images

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25/10/2020 À 15:20

Quand, à quelques jours du départ de Sicile, nous avions demandé à Bradley Wiggins, à qui Geoghegan Hart est souvent comparé à cause de son style très londonien, de sa chevelure rousse et de ses tâches de rousseurs sur le visage, quel jeune coureur allait nous surprendre sur le Giro, "Wiggo" n'avait pas hésité une seule seconde: "Tao Geoghegan Hart". "Un peu comme Pavel Sivakov (9e l'an dernier) ?" avions-nous poursuivi. "Quelque chose comme ça oui". En Grande-Bretagne, le grimpeur d'Ineos était attendu. Pas si vite évidemment, mais la formation de Dave Brailsford avait un œil sur lui depuis bien longtemps.

Il a refusé un contrat chez Sky en 2015

A la fin 2015, Sky, où le coureur venait de passer quelques mois en tant que stagiaire, lui avait proposé un contrat longue durée. Mais Geoghegan Hart aime faire les choses dans le bon ordre. Offre refusée donc. La raison ? Il n'avait pas encore gagné chez les Espoirs et prenait cela comme un pré-requis avant de passer à l'échelon supérieur. "C'est très dur quand on vous offre cette opportunité, que c'est votre rêve, et que vous ne savez pas si vous aurez une deuxième chance, de dire que vous aimeriez attendre un an de plus", rembobinait-t-il en 2017 pour Cycling Weekly.

"Geoghegan Hart, on le voit venir depuis un petit moment"

Une année de plus dans la couveuse d'Axel Merckx, chez Axeon Hagens Berman, un succès d'étape sur le Tour de Savoie-Mont Blanc devant Enric Mas, et l'effronté était prêt à dire oui à l'équipe la plus puissante du monde. D'où vient cet homme capable de dire non à Dave Brailsford tout en croyant en son étoile et de décrocher à 25 ans la victoire dans un Grand Tour sur lequel il n'était pas venu pour être leader ?

Il aimait l'idée de faire du vélo. Il en avait marre d'être dépendant des autres

Du football et de la natation, raconte au Guardian Keir Apperley, entraîneur au Hackney Cycling Club dans l'est de Londres. C'est là que le jeune Tao a découvert un sport qui lui convenait bien mieux que ses premiers amours. "Il aimait l'idée de faire du vélo. Il en avait marre d'être dépendant des autres. Le cyclisme est un sport majoritairement individuel", narre Apperley. Tao aime surtout être un gamin comme les autres. Le cyclisme lui permet d'étancher sa soif de compétition tout en restant le même aux yeux de ses amis. "Je pouvais gagner une grande course, revenir en classe le lundi matin et me faire engueuler par le professeur pour avoir dessiné sur mes bouquins", appréciait-il.

Tao Geoghegan Hart

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Le voilà quelques années plus tard, vainqueur d'un Grand Tour. Il rejoint ainsi Chris Froome, Bradley Wiggins, Geraint Thomas et Simon Yates dans la caste des Britanniques lauréats d'une course de trois semaines. "Même dans mes rêves les plus fous, je ne pensais pas gagner le Giro quand j'ai pris le départ en Sicile, assure-t-il. J'ai toujours rêvé d'être dans le Top 10, le Top 5 peut-être de courses de cette envergure... Il va me falloir du temps pour l'intégrer."

Le temps, Tao Geoghegan Hart n'a cessé de courir après pendant ce Giro. Venu pour épauler Geraint Thomas, contraint à l'abandon en première semaine, il avait d'abord baissé la tête, repoussé à plus de trois minutes du maillot rose après l'Etna le troisième jour, avant de la relever. Samedi, il rendait encore 86 centièmes à Jai Hindley.

Inspiré par Wiggins et Thomas

C'était avant un contre-la-montre dans lequel il a évolué à son niveau, contrairement à son adversaire. Décrit comme mature, Tao Geoghegan Hart était en fait déjà prêt. Comme Egan Bernal ou Tadej Pogacar avant lui. "Brad (Wiggins) m'a donné un super conseil : me concentrer sur moi et ma course, raconte-t-il. 'G' (Geraint Thomas) m'a aussi envoyé un texto. J'ai admiré ces gars pendant presque la moitié de ma vie. Ils m'ont inspiré pour arriver ici."

"J'ai déjà l'équipe que je veux dans deux ou trois ans", assurait avec aplomb Dave Brailsford en juillet 2018 à L'Équipe. Egan Bernal était déjà là évidemment, Pavel Sivakov et Tao Geoghegan Hart aussi. Le premier et le dernier ont désormais le même total de victoires en Grands Tours. Le second attend toujours, mais il a semé des indices sur la route. Comme sur ce Tour des Alpes 2018 remporté devant Geoghegan Hart pour un doublé Sky à l'époque. Dave Brailsford devrait d'ailleurs se faire des jolis nœuds au cerveau quand il faudra coucher le nom d'un ou deux leaders sur le prochain Tour de France.

Tao Geoghegan Hart n'est lui pas prêt à changer. Peut-être espère-t-il d'ailleurs redevenir cet étudiant qui pouvait gagner une énorme course et rester anonyme. Désolé, Tao, ce temps là est terminé. "Je ne sais pas si c'est le début d'une histoire, je m'en fiche un peu aujourd'hui", renvoie-t-il. Je vais rester la même personne, le même coureur, concentré, faisant bien son boulot. Je vais continuer à profiter de l'énorme privilège d'avoir cette vie de coureur cycliste. Ce sport vous fait voyager dans des endroits incroyables et rencontrer des personnes fabuleuses. J'espère pouvoir pousser quelques gamins à Hackney à rêver plus grand."

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