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Il était une fois le Tour

Il était une fois le Tour (14)
Par Eurosport

Le 19/07/2009 à 11:00Mis à jour

Chaque jour, découvrez ou redécouvrez une grande page de l'histoire du Tour de France. Dimanche, lointain retour dans le passé, aux heures des forçats de la route. Gros plan sur Eugène Christophe, le plus grand poissard de l'histoire de la Grande Boucle.

Le Tour de France a ceci d'extraordinaire que, par la force de son histoire séculaire, il a inscrit sa propre géographie au coeur même du paysage hexagonal. Pour tout amoureux des choses du cyclisme, chaque lieu, chaque village, chaque col évoque un lien avec la plus grande course du monde. Comme autant de madeleines de Proust disséminées aux quatre coins de l'hexagone. Impossible, ainsi, de remonter les Champs-Elysées sans avoir une pensée pour Laurent Fignon. Comment ne pas traverser Mourenx sans évoquer le triomphe d'Eddy Merckx il y a tout juste 40 ans. On pourrait citer de la sorte des dizaines d'exemple, savoureux ou malheureux, ancrés en chacun de nous.

Nul besoin d'avoir vécu ces pages d'histoire du cyclisme pour se sentir imprégné des évènements. Prenez Eugène Christophe et Sainte-Marie-de-Campan. Le petit bourg des Hautes-Pyrénées reste lié pour toujours à l'ancien champion. Avec Raymond Poulidor, Eugène Christophe mérite sans aucun doute le titre, honorifique et peu enviable, de champion le plus poissard de l'histoire du Tour. Par deux fois, en 1913 et en 1919, il a vu la victoire finale lui filer sous le guidon par la faute d'une série d'incidents devenus célèbres. Tout amoureux du cyclisme a donc entendu parler de cette étape Bayonne-Luchon en 1913, au cours de laquelle Christophe répara lui-même sa fourche chez un forgeron à Saintes-Marie-de-Campan. A l'époque, l'assistance aux coureurs était interdite. Eugène Christophe, malheureux d'entre les malheureux, n'a jamais gagné le Tour.

Quatre heures perdues

C'est le 9 juillet que cette étape de légende, considérée comme la plus dure de ce Tour 1913, que Christophe va écrire sa légende, malgré lui. Elle relie Bayonne à Luchon, sur plus de 300 kilomètres, via l'Aubisque, le Tourmalet, Aspin et Peyresourde. Un festin de rois. Eugène Christophe occupe alors la deuxième place du classement général à un peu moins de cinq minutes d'Odile Defraye. Un écart relativement faible pour l'époque. Dès l'Aubisque, Eugène Christophe attaque, avec le seul Philippe Thys, futur triple vainqueur de l'épreuve, à sa poursuite. Thys revient dans le Tourmalet, que les deux hommes franchissent ensemble. L'affaire est excellente pour Christophe, car le Belge est distancé au général. Tout se passe pour le mieux pour Christophe car Thys est beaucoup plus loin au général. Il est donc en passe de réaliser une affaire en or quand il va être conjointement victime de la poisse et du règlement.

Dans la descente du Tourmalet, Eugène Christophe est heurté par une voiture suiveuse. Il est indemne, mais sa fourche, elle, est brisée. Henri Desgranges, le patron du Tour, impose à chaque participant de ne pas solliciter la moindre extérieure. Christophe doit donc se débrouiller. La raison devrait le pousser à abandonner. Des spectateurs sur le bord de la route lui indique la grange d'un forgeron à Sainte-Marie-de-Campan. Là, il pourra tenter de réparer sa machine. Petit souci, quand même, Sainte-Marie-de-Campan est encore à 10 kilomètres… C'est donc en portant son vélo brisé que Christophe entame sous le cagnard une improbable marche. Il finit par y arriver. Il doit encore ressouder sa fourche, seul. Trois commissaires de course veillent afin de s'assurer que le coureur oeuvre bien en solitaire. Epuisé, désespéré et passablement agacé, il finira par leur lancer une phrase désormais célèbre. "Si vous avez faim, mangez du charbon...Je suis votre prisonnier et vous resterez mes geôliers !". Finalement, plus de quatre heures après son accident, Christophe repart. Thys a déjà achevé et remporté l'étape. Sur cette seule journée, le héros malheureux du Tour a perdu 3h50 sur le vainqueur...

L'homme qui ne renonçait jamais

Six ans plus tard, le 19 juillet 1919, il entre à nouveau de plain-pied dans la légende en devenant le premier porteur du maillot jaune. C'est en effet ce jour-là, au départ de Grenoble, que la célèbre tunique dorée fut pour la première fois portée par le leader du classement général. Le journal L'Auto, organisateur de l'épreuve, avait décidé de distinguer le plus emblématique des coureurs de la Grande Boucle? Sur une idée d'Alphonse Baugé. Le jaune étant les couleurs du papier du quotidien, il fut choisi. 90 ans plus tard, ce maillot fait toujours rêver les cyclistes du monde entier. Celui qu'on surnomme le Vieux Gaulois a alors 35 ans. Eugène Christophe portera le maillot pendant trois jours, avant de le perdre à deux jours de l'arrivée. Comme en 1913, c'est un bris de fourche, sur un pavé du Nord, qui va ruiner les espoirs du pauvre Christophe. "Je suis arrivé dernier de l'étape à Dunkerque, complètement écoeuré ", racontera-t-il. Il lui faudra 70 minutes pour réparer sa machine. Il n'en comptait que 23 d'avance sur le Belge Firmin Lambot. A Paris, il doit se contenter de la troisième marche du podium.

Eugène Christophe a pris sa retraite à 41 ans, avec 11 Tours de France à son actif, malgré la coupure de la Grande Guerre. Bien des années plus tard, à l'automne de sa vie, il est revenu sur ses malheurs passés qui l'ont rendu si célèbre. " On m'a dit et répété que j'étais le vainqueur moral des Tours 1913 et 1919. Ca me fait une belle jambe! Ce sont deux Tours que j'étais sûr de gagner. Mais j'ai toujours eu la poisse." C'est vrai, pas un autre coureur dans l'histoire de ce sport peut se targuer d'affiche une telle galerie de pépins. "En 1922 encore, raconte-t-il, j'ai cassé mon vélo dans la descente du Galibier en faisant une embardée pour éviter une grosse pierre. J'ai dû marcher encore plus d'une heure pour arriver à Valloire où j'ai emprunté le seul vélo du village, celui du curé! C'était un vélo de femme... C'était la première année où on avait le droit de changer de machine. J'aurais pu abandonner, mais, même à 37 ans, je n'ai pas voulu renoncer. Je suis arrivé huitième à Paris." Mais Eugène Christophe, jusqu'à sa mort, a conservé près de lui ce maillot jaune du 19 juillet 1919. Un peu rétréci, un peu délavé, mais tellement légendaire. C'était son morceau d'éternité que les palmarès lui ont toujours refusé. Obstinément.

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