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Il y a pile 20 ans, la folle histoire de l'improbable maillot jaune de Jacky Durand

Il y a pile 20 ans, la folle histoire de l'improbable maillot jaune de Jacky Durand

Le 01/07/2015 à 19:51Mis à jour Le 01/07/2015 à 23:46

TOUR DE FRANCE – Le 1er juillet 1995, il y a 20 ans jour pour jour, Jacky Durand remportait le prologue du Tour de France dans des conditions assez improbables. Et le plus cocasse était encore à venir pour le Mayennais. Deux décennies plus tard, il raconte ce moment de gloire pas comme les autres.

Il y a des anniversaires, comme ça, qui ne s'oublient pas. Enfin, normalement. Le 1er juillet 1995, il y a donc 20 ans jour pour jour, Jacky Durand vivait un de ces moments rares qui marquent une carrière. Pourtant, quand on lui demande à chaud où il était le 1er juillet 1995, il commence par souffler. "Où j'étais il y a 20 ans ? J'en sais rien !" Mais très vite, aiguillée par notre interrogation, la mémoire lui revient. "Si vous me posez la question comme ça, c'est que ça doit ressembler à un départ du Tour de France. 1995? Ça doit être Saint-Brieuc, non?" Gagné, Jacky.

Saint-Brieuc, là où l'ami Durand a remporté le prologue du Tour au nez et à la barbe des favoris, tel Miguel Indurain, et des purs spécialistes, comme Chris Boardman, pour endosser le premier maillot jaune de sa carrière. L'histoire n'aurait pas plus d'intérêt que son légitime bonheur personnel si le Mayennais n'avait décroché cette victoire au gré de circonstances rocambolesques. Invité à évoquer cette journée, Jacky sourit. "Ça peut être long…", prévient-il. Ça tombe bien, on a le temps.

" "Je voulais regarder le Tour peinard à la télé""

"Je faisais partie des outsiders, capables de terminer entre la 10e et la 25e place, commence-t-il donc par raconter. J'avais fait deuxième du prologue du Dauphiné donc j'étais dans de bonnes conditions. Puis je décide, avec l'accord de Cyril Guimard, mon directeur sportif, de partir dans les premiers. Pas pour des raisons climatiques, même si ça s'est avéré décisif, mais pour être tranquille. C'était en nocturne, je ne voulais pas prendre le départ à 20h, ça retarde le massage, etc. et puis je voulais regarder le Tour peinard à la télé, ce que nous, coureurs, n'avons que rarement l'occasion de faire."

De bonne heure, Durand signe donc le meilleur temps. Il va le garder jusqu'au bout, un terrible orage décidant de s'inviter sur le parcours briochin en début de soirée. Sur le bitume détrempé, personne n'améliorera son chrono. Une fois rentré à l'hôtel, à 20 kilomètres de Saint-Brieuc, il se cale donc devant la télé pour regarder la fin du prologue. "La pluie est arrivée, poursuit le double champion de France, les ténors sont passés... Jusque-là, honnêtement, je pensais que des gars comme Thierry Marie ou Boardman allaient me battre, même sous la pluie. Puis Boardman est tombé et j'ai compris... Là, mon téléphone a commencé à sonner et il ne s'est pas arrêté. Je crois que les premiers à m'avoir appelé, c'est France Télévisions. Il fallait que je retourne vite à Saint-Brieuc pour recevoir le maillot jaune."

Quand le futur maillot jaune se retrouve naufragé de la route et auto-stoppeur

Le plus drôle, c'est que le plus compliqué pour lui dans cette folle journée n'aura été ni son prologue, ni son retour sur la ligne d'arrivée pour la cérémonie protocolaire. Non, son moment épique, Jacky Durand l'a vécu... pour retourner à son hôtel après avoir bouclé le parcours. Car lui aussi a pris l'orage sur la tête. "Je décide de rentrer à l'hôtel, je me dis, les 20 bornes, je vais faire ça tranquille. Mais au bout de 10 km, l'orage est apparu. J'étais sur la quatre voies qui en est Bretagne. Une pluie diluvienne se met à dégringoler." Et voilà comment un vainqueur du Tour des Flandres, à quelques encablures de devenir maillot jaune du Tour, devient un naufragé de la route.

Le plus important pour lui à cet instant n'est pas de savoir s'il a toujours le meilleur temps, mais de se mettre à l'abri. "Je décide de me cacher sous un pont. J'ai fait du stop. Quelqu'un s'est arrêté, il a défait les sièges arrières pour que je puisse mettre mon vélo de contre-la-montre et il m'a ramené à l'hôtel." Le bon samaritain ne sait pas vraiment qui est à côté de lui. "On a discuté un peu, il connaissait un tout petit peu le vélo mais pas plus que ça. Et je pense qu'à sa grande surprise, le soir, il a vu que le gars qu'il avait pris en stop était maillot jaune du Tour de France." Le genre de souvenirs qu'on garde pour la vie, des deux côtés de la barrière.

L'anecdote aurait pu s'arrêter là mais, 13 ans plus tard, en 2008, le Tour est revenu à Saint-Brieuc. Jacky Durand, devenu consultant pour Eurosport, a alors retrouvé son "sauveur", qui avait répondu à l'appel lancé par RMC à la radio. "On s'était recroisés du coup, c'était vraiment sympa."

Jacky Durand avec Fabio Baldato lors du Tour de France 1995

Jacky Durand avec Fabio Baldato lors du Tour de France 1995AFP

" "Une victoire à la Durand""

Sportivement, ce n'est sans doute pas le souvenir le plus fort de sa carrière. "Quand on gagne le prologue du Tour, il n'y a pas cette joie intense qu'on connait quand on lève les bras sur la ligne, cette décharge d'adrénaline unique. Mais j'ai passé deux jours en jaune, avec des étapes de 230 bornes, soit près de 500 km en jaune, en Bretagne, un vrai pays de vélo, pas très loin de chez moi, la Mayenne. C'est un super souvenir."

Les gens, 20 ans après, se souviennent qu'il a eu le maillot jaune, mais pas forcément des circonstances. "De toute façon, plaisante-t-il, pour le grand public, Jacky Durand, c'est un coureur qui s'échappe sur le Tour de France et qui est repris dans les 5 derniers kilomètres."

Pourtant, au-delà de l'aspect cocasse de l'anecdote, sa victoire a laissé une trace dans le peloton. Même 20 ans après : "A l'époque, tous les spécialistes partaient à la fin. Maintenant, quand une équipe a deux ou trois bons spécialistes du prologue, elle essaie de les disperser, d'en faire partir un au début, un au milieu et un à la fin." C'est le legs de de ce que Jacky appelle, en rigolant, une "victoire à la Durand."

Miguel Indurain et Jacky Durand, Tour de France 1995.
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