Chris Froome gagnera peut-être un deuxième Tour de France dans 10 jours à Paris. Sûrement, même. Il est le plus fort, les Pyrénées l'ont prouvé, même si, à leur sortie, l'ampleur de sa domination n'est pas colossale au plan chronométrique. Mais en dépit de ce triomphe annoncé, l'ami Froomey a déjà perdu une bataille, indépendamment du destin sportif de ce Tour 2015 : pour une (immense) majorité d'observateurs (et j'englobe là-dedans des suiveurs, de près, comme des téléspectateurs, de loin), il est un vainqueur-tricheur. L'énième nouveau-symbole d'un sport toujours gangréné par le dopage. Voilà l'idée largement répandue. Le déferlement massif qui souffle sur le Tour et son principal personnage depuis mardi s'apparente à une véritable lame de fond médiatico-sociale.
L'histoire de Froome, c'est celle d'un type condamné avant même d'avoir été mis en examen pour quoi que ce soit. Il est dopé. C'est comme ça. Et contrôle positif ou pas (ou pas, en l'occurrence, mais on a pu il est vrai mesurer leur efficacité depuis deux décennies), preuve ou pas (ou pas, bis), peu importe. C'est comme ça. Il y a des raisons objectives à cette défiance (euphémisme). Certaines lui sont imputables. D'autres non.

Chris Froome à l'attaque.

Crédit: Panoramic

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Etre soupçonné n'est pas une fatalité

Froome est d'abord la victime collatérale du passé. Même si beaucoup s'accordent à dire que les pratiques délirantes du peloton du début des années 90 au milieu des années 2000 sont derrière nous, le cyclisme n'en a pas fini avec le dopage. Et la quasi-virtualité du palmarès, de Bjarne Riis (au moins) en 1996 à Lance Armstrong en 2005 (au moins, là encore), pèse sur tous les successeurs de la génération noire du cyclisme. Même si ce fut dans des proportions moindres, Vincenzo Nibali y a eu droit l'an dernier quand il dominait le Tour de la tête et des épaules. Cette année, Vincenzo souffre, retrouvant le rôle du gentil, plus confortable médiatiquement, même s'il préférait sans aucun doute celui de 2014. Le public n'est pas prêt à accorder sa confiance et comment le lui reprocher après des années de cocufiage ?
Mais Froome ne paie pas que les errements d'un passé dont il n'est à l'évidence pas responsable. Etre soupçonné n'est pas une fatalité. Cadel Evans n'a jamais été enquiquiné même si l'Australien fait davantage office d'exception que de règle en la matière. Chez Froome, il y a peut-être une part de délit de sale gueule. Son style n'est pas orthodoxe. Il n'est pas beau à voir et un type simultanément si dominateur et si laid, c'est rare. La double caractéristique de Chris Froome, à savoir cadence de pédalage hallucinante + maigreur extrême, rappelle quant à elle deux personnages sombres du passé récent, Lance Armstrong (pour la cadence) et Michael Rasmussen (pour la peau sur les os). Ces deux ombres planent sur son maillot jaune.

Le poids de l'Histoire et de sa propre histoire

Au-delà de l'impression visuelle, qui reste ce qu'elle est, à savoir une impression, vient ensuite le fond du débat : ses performances. Froome domine et c'est forcément suspect. Froome donne l'impression de pouvoir lâcher qui il veut comme il veut quand il veut. Froome a collé une raclée à tout le monde à La Pierre Saint-Martin, à Ax 3 Domaines ou au Ventoux. Or jusqu'en 2011, l'année de ses 26 ans, Froome n'était rien ou presque. Son ascension météorique intrigue, pour ne pas dire plus.
Dernier élément en date au dossier, ces vidéos qui circulent avec ces fameuses "datas", notamment dans son ascension tonitruante du Ventoux, en 2013. Personne ne sait exactement comment interpréter ces données, en tout cas pour matérialiser tout cela en preuve de dopage, mais, incontestablement, elles interpellent.
Que peut faire Froome face au poids de l'Histoire et de sa propre histoire ? Rien. Qu'il s'impose en solitaire comme à la Pierre-Saint-Martin et on crie à l'inhumanité. Qu'il gère tranquillement le lendemain vers Cauterets ou au Plateau de Beille, et le même "on" vous expliquera qu'il a levé le pied pour "que ça ne se voit pas trop". Gagner, c’est louche. Ne pas gagner aussi. Vainqueur tyrannique ou gestionnaire tranquille, c'est toujours la main du dopage qui façonne l'attitude du leader du si controversé Team Sky. Une équipe qui pèse, elle aussi, dans ce soupçon. Si Geraint Thomas, coureur de classiques, ne grimpait pas avec allégresse pour pointer au 5e rang du général, si Porte n'avait pas déposé Quintana à La Pierre Saint-Martin, peut-être (peut-être, seulement) les réquisitoires seraient-ils moins rugueux envers le Kenyan blanc.

Sa parole ne vaut rien

Il reste sa parole. Mais franchement, elle ne vaut rien. Et plus il insistera, plus ce sera suspect. Le jour de sa victoire sur le Tour 2013, il avait assuré que son "maillot jaune résisterait à l'épreuve du temps". Mardi soir, après sa démonstration à La Pierre Saint-Martin, il a encore martelé à quel point il était "fier d'être arrivé à ce niveau en étant propre." Il faudrait une bonne dose de cynisme pour insister à ce point là-dessus tout en se dopant à côté. Mais ce cynisme, d'autres en ont usé et abusé dans un passé récent, à commencer par Armstrong.
On se souvient aussi de Floyd Landis, éphémère vainqueur vite déchu du Tour 2006, expliquant avec sa maman à ses côtés qu'après avoir été élevé dans une société mennonite et avec l'éducation qui avait été la sienne, le recours au dopage aurait été un reniement de sa culture et de tout ce qui l'avait construit. A l'époque, on avait failli le croire. Dans le cyclisme, la culture du mensonge a été si fortement ancrée que le tricheur finit toujours par s'auto-persuader que son mensonge constitue l'unique vérité. En martelant son innocence, Froome creuse un puits sans fond.

Pour le bannir, il faudra plus qu'un lynchage sur Twitter

Alors, est-il dopé ? Très franchement, je n'en sais rien. Et vous non plus. Vous pouvez le penser, vous pouvez même le crier sous tous les toits mais jusqu'ici, il n'a pas été démontré par A + B que Chris Froome a triché. Pour le punir, pour le bannir, il faudra en passer par là. Le "lynchage social" que le maillot jaune subi ces derniers jours est un témoignage grandeur nature de la défiance à son égard, en particulier, et à l'égard du cyclisme, d'une manière générale. Mais pas une preuve de sa culpabilité.
Pour l'heure, c'est donc affaire de conviction. A vrai dire, j'envie ceux qui parviennent à s'en forger une avec une foi inébranlable. Pour ma part, en matière de cyclisme, que je n'aime pas moins qu'un autre, je suis devenu agnostique. Pas encore athée. Je refuse de ne plus croire en rien ni en personne. Tant pis pour moi, peut-être. Que Froome me laisse perplexe, c'est peu dire. Mais je ne me sens le droit ni ne ressens l'envie de le brûler en place publique. Je reste avec mon doute, conservez vos certitudes. Les deux postures sont pratiques, chacun la sienne.
Au fond, de conviction, je n'en ai qu'une : Froome aura perdu. Même s'il gagne. Surtout s'il gagne.

Christopher Froome

Crédit: AFP

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