C’était mieux avant. L’antienne vaut partout, toujours, reprise génération après génération par les anciens prétendant éduquer la jeunesse à la grandeur passée (et à la médiocrité contemporaine). Déjà l’ère d’Eddy Merckx, célébrée en grandes pompes cette année, était dépeinte comme bien pâle à l’aune des duels d’éditions précédentes, et Jacques Anquetil gagnait en 1961 face à des “Nains de la route”, tristes successeurs des “forçats”, ce qui n’empêche pas sa domination écrasante d’alors d’être aujourd’hui légendaire.

C’était mieux en 2019, vais-je prétendre ici. Mieux que quand ? Mieux que très souvent ces 30 dernières années, pour commencer. L’édition 1989 était extraordinaire, je le sais à cause des 8 secondes, parce que j’ai vu et revu la détresse de Laurent Fignon, parce que je l’ai lu, encore très récemment dans notre Grand Récit et il y a quelques années dans la superbe autobiographie de Fignon, "Nous étions jeunes et insouciants". C’était grand, mais je ne l’ai pas vécu.

Tour de France
Russo : "Ça fait plaisir d'arriver à la maison"
12/09/2020 À 11:29

Pour ma génération (mes premiers souvenirs identifiables remontent à l’été 1998, Richard Virenque en pleurs, Marco Pantani sous la pluie, mon grand-père qui se désole devant ces coureurs qui ne courent pas), il y a l’été caniculaire de 2003, les soubresauts de 2006 ou encore les courses très ouvertes de 2008 et 2011… et désormais 2019. Surtout 2019, opus venu balayer l’immense palette d’émotions que le sport peut susciter, tout en poussant ces émotions dans leurs extrêmes.

Loulou, Thibaut, Egan et Bernal

Pour un grand Tour, il faut un terrain approprié. Jusqu’à un final tronqué par des aléas impondérables, les organisateurs ont réussi en 2019 le pari qu’ils avaient raté l’an dernier : parsemer les pièges sur trois semaines et pousser les coureurs à mener bataille tous les jours ou presque. Les 18 étapes en ligne (en ignorant celle achevée sans vainqueur à l’Iseran) ont consacré 15 vainqueurs différents, autant d’incarnations d’une course débridée.

Avant même le Tour, on imaginait francs-tireurs et héros du printemps nous faire vibrer sur tous ces terrains, et Alaphilippe se vêtir de jaune après quelques jours de course. On n’imaginait pas à quel point "Loulou" est un package "tout en un", capable de faire bouger les lignes et insuffler à la course au Maillot Jaune, souvent étouffée, le bouillonnement des grands rendez-vous d’un jour.

Pour un grand spectacle, il faut des acteurs d’exception, dont le talent irradie. Cet été, Alaf était de ces hommes, avec Thibaut Pinot, Egan Bernal et, dans un autre registre, Caleb Ewan, brillant néophyte.

Au final, Ineos signe le doublé au classement général. Et Geraint Thomas a beau jeu d’expliquer que, face aux critiques, lui et son équipe ont adapté leur stratégie pour un final plus explosif. Le Gallois faisait moins le malin quand Alaphilippe le dominait dans le chrono de Pau ou quand Pinot matraquait la concurrence dans les Pyrénées. Les deux Français ont illuminé l’été, au-delà de nos frontières, suscitant un enthousiasme et une empathie que j’ai rarement observés.

Vendredi, plusieurs collègues italiens me disaient "pleurer" avec Pinot. Pendant le Tour, je travaille avec les équipes sud-africaines de NTT (ex-Dimension Data), partenaire technologique d’ASO. Moins initiés à l’histoire de la Petite Reine, eux aussi étaient sous le choc de l’abandon de Pinot. Eux aussi ont vécu le plus grand Tour qu’ils ont connu.

Vive le Tour, même Pinot le dit

L’engouement qui transpirait chez les suiveurs comme sur le bord des routes est aussi mesurable en chiffres. Le “Racecenter”, “live” officiel sur le site du Tour, a explosé la barre des 10 millions de visiteurs uniques, samedi vers Val Thorens, quand l’affluence avait plafonné à 7,7 millions pour l'ensemble du Tour 2018 (ce qui marquait déjà une progression, alors que la Coupe du monde empiétait largement sur la Grande Boucle). Le premier contingent de visiteurs était français, le second colombien. Le dénouement de ce Tour peut laisser un goût amer mais il consacre un champion historique dont le succès résonne bien loin de Paris.

Il faudrait que tous ces suiveurs et fans voient le documentaire “Avec Thibaut”, diffusé dimanche soir sur France 2 et rythmé par les séquences hors-normes tirées d’un Tour extraordinaire. De l’assaut de Saint-Étienne aux offensives pyrénéennes, en passant par la réaction violente après la bordure d’Albi : le Franc-Comtois se battait pour la victoire, comme aucune Français depuis Fignon en 1989.

Prendre une dimension inédite depuis 30 ans, surlignée par la dramaturgie des succès et échecs, ça vous offre une place de choix dans les coeurs mais aussi dans la légende du Tour. Le palmarès ne retient que les vainqueurs, l'humain a une bien meilleure mémoire. "T’es presque au bout mon grand", assure Marc Madiot quand Pinot balance son désespoir, son envie de tout lâcher. Plus tard, dans la même journée, le grimpeur vosgien glisse un tout autre aveu face caméra, à l’opposé du rejet qu’il a longtemps exprimé : "Maintenant, le vélo, pour moi, c’est le Tour."

Il reviendra. Parce que le Tour, riche d’une si grande histoire, est surtout sublime quand il nous transporte au présent. Et puis, ce sera encore mieux demain.

Tour de France
Coquard : "Si on arrive groupés en bas des deux dernières bosses, Bennett passera"
12/09/2020 À 11:02
Tour de France
Gautier sur le scénario du jour : "Une grosse échappée ou une Bora-Hansgrohe ultra-décidée"
12/09/2020 À 10:57