Le maillot jaune a 100 ans vendredi : Plongez au coeur d'un mythe

Le maillot jaune a 100 ans vendredi : Plongez au coeur d'un mythe

TOUR DE FRANCE - Objet de culte et de convoitise, le maillot jaune est devenu au fil des époques un des emblèmes du sport cycliste. Né il y a tout juste 100 ans, il a nourri les rêves de plusieurs générations de coureurs et sa force évocatrice n'a eu de cesse de se renforcer. Plongez avec notre Long format dans cent années d'histoires et de légende.

1. 1919, année zéro

Grenoble. Samedi 19 juillet 1919. L'acte de naissance d'un monument du sport mondial, bien au-delà des seules considérations vélocipédiques. Imaginé comme un signe distinctif, ce qu'il est toujours un siècle plus tard, le maillot jaune s'est mué au fil des époques comme un objet de culte, engendrant son propre imaginaire. Source de rêves d'enfants et d'adultes, la toison d'or cycliste possède aujourd'hui une force évocatrice inégalable. Sa légende s'est tissée au fil des exploits, des dépassements de soi, des intrigues et des drames, aussi, parfois.

En cet été 1919, alors que la préface du roman jaune s'écrit et que ses futurs chapitres restent à composer, il est pourtant davantage question de pragmatisme que de souffle épique. Ce 13e Tour de France apparait comme une forme de miracle. Au lendemain de la Première Guerre mondiale, la France, comme le reste de l'Europe, se relève péniblement de cette grande boucherie. Le cyclisme lui a payé un lourd tribut. Trois des premiers vainqueurs du Tour de France sont tombés au combat : Lucien Petit-Breton, François Faber et Octave Lapize. Ils ne forment que la partie émergée d'un sanglant iceberg, tant le peloton des premières années a été décimé.

Mais la France est aussi physiquement dévastée. Ses routes, laminées sous les obus, en ont plus le nom que l'allure. C'est une des raisons pour lesquelles ce Tour 1919, parti avec seulement 60 coureurs (le matériel, lui aussi, se fait rare), sera frappé par une foule d'abandons dès ses premières étapes. Mais au moins a-t-il eu le mérite de repartir. C'est un Tour de renaissance au moins autant que de souffrance, lancé... le lendemain de la signature du Traité de Versailles.

C'est un Tour gris, aussi. Pénurie oblige, les coureurs des rares équipes en lice, JB Louvet, Bianchi ou La Sportive, arborent tous un maillot où le gris domine. Cette terne uniformité tracasse Henri Desgrange, le patron de l'épreuve. Voilà pourquoi l'organisation va envisager un moyen de distinguer le leader du classement général du reste des forçats de la route, comme Albert Londres ne les a pas encore baptisés. L'idée a en réalité germé pour de bon dès le 5 juillet, aux Sables d'Olonne. Selon l'idée la plus communément admise, c'est à Alphonse Baugé que nous la devons, même si l'Histoire l'a souvent laissé injustement sur le bord de la route.

Homme aux multiples facettes, tout à la fois journaliste, écrivain et producteur de spectacles, Baugé est aussi un personnage clé du cyclisme professionnel de ce début de XXe siècle. C'est un faiseur de rois. De 1907 à 1926, successivement à la tête des équipes Labor, Alcyon, Peugeot ou La Sportive, il voit année après année un de ses coureurs sacrés sur le Tour. Personnage hors normes, à la fois charismatique et autoritaire (on le surnommait "Le Maréchal"), Baugé est avant tout un amoureux du cyclisme et de ses champions, qu'il sait bichonner à sa façon. "Le soir, il peut leur jouer du violon pour les détendre, et, pendant la guerre, il leur écrit pour leur remonter le moral", a dévoilé Serge Laget dans l'ouvrage "L'Equipe raconte le Tour de France".

Henri Desgrange dans son bureau.

Henri Desgrange dans son bureau.Getty Images

Au fil des ans, Alphonse Baugé est devenu proche de Desgrange, dont il a l'oreille. C'est donc lui qui, le 5 juillet 1919, aurait suggéré au patron du Tour et de L'Auto, lors d'une discussion face à l'Atlantique, de mettre en lumière l'homme fort de son épreuve. Nous devons les détails de cet épisode à Eugène Christophe. Le Vieux Gaulois vient justement de prendre le pouvoir aux Sables d'Olonne. Des années après, il a raconté dans une interview la genèse du maillot jaune :

" Aux Sables, Baugé a parlé à Desgrange. Il lui a dit 'écoutez, les gens essaient de voir où est le leader, mais il n'y a aucun moyen de le reconnaitre. Ce n'est pas possible. Le leader doit porter un maillot spécial. Peut-être en jaune, comme votre journal.' 'Vous avez raison, a répondu Desgrange. Commandez-moi des maillots jaunes.' Mais le temps qu'ils soient confectionnés et livrés, nous étions déjà à Grenoble. C'est donc là que j'ai reçu six maillots jaunes d'un coup."

A un siècle de distance, difficile de faire la part de la stricte vérité et de celle de la légende. Mais si l'hypothèse Baugé est la plus communément admise, c'est parce qu'elle tient la route. Le jaune était sa couleur fétiche. Bien des équipes qu'il avait eu à diriger portaient une tunique à dominante jaune. Et c'était donc également la couleur de L'Auto, le journal de Desgrange, ancêtre du quotidien L'Equipe.

Le samedi 19 juillet, le nouveau bébé doré, initialement attendu quatre jours plus tôt à Marseille, débarque ainsi à Grenoble. Avant le départ de la 11e étape, dans un salon du Café de l'Ascenseur, niché au cœur de l'hôtel du même nom, Eugène Christophe, toujours aux commandes du classement, reçoit le tout premier maillot jaune de l'histoire du Tour de France. "Aucun coureur ne le méritait davantage que vous", lui souffle Desgrange.

Le maillot jaune, ce non-évènement
Si le maillot jaune est devenu un véritable monument du sport mondial, sa naissance en 1919 s'est effectuée dans l'indifférence la plus totale. Loin de constituer un évènement, la remise du premier maillot jaune à Eugène Christophe n'a fait, au mieux, que l'objet de quelques lignes dans la presse. Il n'existe d'ailleurs pas une seule photo de cette première "cérémonie", comme si Henri Desgrange lui-même n'avait pas mesuré l'impact futur de sa création. Et dans les comptes-rendus des dernières étapes, le maillot jaune, même une fois présent dans la course, n'est quasiment jamais mentionné.

Pour son baptême, le maillot ne pouvait, il est vrai, rêver meilleur ambassadeur. Christophe est sans doute le coureur le plus populaire de son temps. Une sorte de Poulidor des années 10. Le parallèle entre "Cricri" et "Poupou" tient d'ailleurs aussi bien à leur cote auprès du grand public qu'à la poisse tenace qui a accompagné leurs carrières. Eugène Christophe et Raymond Poulidor sont peut-être les deux plus grands maudits de l'histoire du Tour, qu'ils n'ont jamais remporté alors qu'ils auraient pu, auraient dû, figurer au palmarès.

Malheureux lors du Tour 1913 (le fameux épisode de la fourche brisée et réparée pendant plusieurs heures par le coureur lui-même dans une grange de Sainte-Marie-de-Campan), Christophe ne sera pas plus chanceux avec le maillot jaune sur le dos. Deux jours après l'avoir enfilé, il doit le quitter à l'arrivée de l'avant-dernière étape, à Dunkerque, sur un nouvel incident mécanique. Au moins le Vieux Gaulois a-t-il, lui, porté le maillot jaune. En ouverture du spectacle, s'il vous plait.

Sur le coup, pas sûr pourtant qu'il ait vécu l'évènement comme une bénédiction. Le jaune, couleur ni valorisée ni valorisante, ne jouit alors pas de la plus noble des réputations. Il s'agit de la couleur des traîtres et des cocus. "Qu'est-ce que j'ai pris au départ, racontera Christophe en 1959 dans "Histoire du Tour de France" au sujet des moqueries vécues au cours de ses deux journées en jaune. Tout le monde me blaguait : 'qu'est-ce qu'elle fait madame Cricri ? Oh qu'il est beau le canari !' Et ça a duré comme ça tout le long du chemin."

Vidéo - Entre légende, gloire et drames : 100 ans de maillot jaune

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Cent ans après ces quolibets initiaux, il est juste de dire que le maillot jaune a contribué à redorer l'image de cette couleur en France. Grâce au Tour, elle est (re)devenue synonyme de grandeur, de pouvoir. La convoitise et l'admiration ont supplanté la raillerie. Eugène Christophe restera lui si attaché à son premier maillot jaune qu'à sa mort, en 1970, il sera enterré avec.

A l'échelle de l'Histoire, demeurer à jamais le premier porteur du maillot jaune vaut bien une victoire finale dans le Tour. Il n'est d'ailleurs pas aberrant de considérer que le nom d'Eugène Christophe est davantage ancré dans la légende du Tour que certains lauréats de l'époque. Leurs créateurs comme les premiers porteurs n'auraient pourtant sans doute jamais imaginé sa destinée et son impact. Mais la pragmatique idée s'est muée en coup de génie. Symbole de la grandeur du leader du Tour, il fut aussi celui de la renaissance de la jeune épreuve, stoppée dans son élan par la guerre. "Dans les gravats, il fallait un astre," a joliment résumé Christian Prudhomme à notre consœur Béatrice Houchard dans son livre "Le Tour de France et la France du Tour".

Eugène Christphe en 1913.

Eugène Christphe en 1913.Eurosport

Reste une interrogation, tout sauf anodine : Eugène Christophe est-il réellement le tout premier maillot jaune du Tour de France ? Longtemps tenue pour indiscutable, cette certitude a été ébranlée en 1953 par Philippe Thys. Le Belge, premier triple lauréat de la Grande Boucle (1913, 1914 et 1920) a alors assuré l'avoir porté une journée lors de son premier sacre puis une autre l'année suivante.

Comme l'a souligné Pierre Chany dans La Fabuleuse histoire du Tour, Thys, alors âgé de 67 ans, "avait toute sa tête" et était unanimement réputé pour son honnêteté. Difficile, donc, de l'ériger en mythomane tardif. Mais aucun journal de l'époque ne fait mention de ce maillot. Henri Desgrange aurait-il tenté une expérience en 1913 et en 1914 avec l'idée de le pérenniser en 1915 ? Personne ne peut l'affirmer. Ce qui est certain, c’est qu'en 1915, il n'y eut pas de Tour. Au regard de l'histoire, Eugène Christophe reste donc le premier maillot jaune. Mais il flotte toujours sur la naissance du maillot jaune une ombre teintée de mystère. Et c'est sans doute très bien ainsi.

2. Merckx tout puissant

Eddy Merckx n'a gagné que cinq fois le Tour de France. La tournure résonne de façon curieuse. Mais on ne voit pas d'autre manière de le dire ou de l'écrire. Cinq fois. Pas davantage, donc, que Jacques Anquetil, Bernard Hinault ou Miguel Indurain, les autres co-recordmen. Ce fut même durant quelques années moins que Lance Armstrong avant la démolition rétroactive du septennat texan.

Oui, seulement cinq fois. Le champion le plus dominateur de toute l'histoire du cyclisme a régné sur la Grande Boucle, mais sa suprématie sur le palmarès n'apparait en surface pas plus imposante que d'autres champions. Sans doute parce qu'il n'était pas l'homme que d'un mois ou d'une conquête. Il les lui fallait toutes.

Avec une gestion différente de sa carrière au fil des saisons, le Belge estime qu'il aurait pu remporter sept ou huit Tours. S'il ne s'était dévoué qu'à lui, comme tant d'autres l'ont fait dans les décennies suivantes, Merckx aurait même pu dominer pendant dix ans en juillet. "Mais, que voulez-vous, je n'imaginais pas une saison sans les classiques du printemps, sans un deuxième grand Tour, sans les Championnats du monde", a-t-il confié dans le livre "Secrets de maillots jaunes".

Eddy Merckx triomphant à l'arrivée du Tour 1972.

Eddy Merckx triomphant à l'arrivée du Tour 1972.Eurosport

Reste que, s'il se montre partageur au panthéon du palmarès, il y a un domaine qui permet de mesurer l'ampleur de son joug et l'isole du reste des monstres du Tour. C'est précisément le maillot jaune. En la matière, monsieur Eddy détient tous les records.

Avec 96 jours en jaune, Merckx écrase même la concurrence. Soudain, même les autres géants de la Grande Boucle ont l'air petits. Bernard Hinault, son plus proche poursuivant, culmine à 75 jours. Viennent ensuite Miguel Indurain (60), Chris Froome (59) et Jacques Anquetil (50).

Cancellara, l'autre recordman
S'il est loin des 96 jours en jaune de Merckx, Fabian Cancellara détient un autre record, celui du plus grand nombre de maillots jaunes récoltés parmi ceux qui n'ont jamais remporté le Tour de France. Le Suisse a achevé sa carrière avec 29 jours en jaune, réparties sur... six éditions. Un total qui le place au 12e rang historique, devant bon nombre de doubles vainqueurs du Tour, comme Laurent Fignon, Gino Bartali ou Fausto Coppi et même devant un triple vainqueur, Greg LeMond. Dans cette hiéranchie des "non-vainqueurs", Cancellara devance René Vietto (26 jours), Thomas Voeckler (20) et André Darrigade (19).

Même avant sa déchéance, Lance Armstrong n'avait pu qu'approcher la marque du Cannibale. En dépit de la longueur inédite de son règne, l'Américain s'était arrêté à 83 jours, toujours à distance respectable de Merckx. Ce dernier n'a pourtant porté le maillot que pendant six Tours : les cinq qu'il a remportés, plus celui de 1975. 96 jours en jaune sur six éditions, voilà qui témoigne mieux de son emprise unique sur sa génération.

D'autant qu'à la faveur des demi-étapes, et même d'une journée saucissonnée en trois tranches lors du Tour 1971, Merckx a en réalité cumulé... 111 maillots jaunes. Un record absolu, évidemment, et sans doute inégalable. Il dit en avoir conservé "trois ou quatre, dans une penderie", ayant distribué tous les autres. Cela fait un bon paquet de veinards.

Une forêt de micros devant Eddy Merckx lors du Tour 1970.

Une forêt de micros devant Eddy Merckx lors du Tour 1970.Getty Images

Qui dit cyclisme dit Merckx et il en va de même pour le maillot jaune. L'association était à ce point évidente dans les années 70 que même ses rivaux ont eu du mal à s'en émanciper. Y compris celui qui mit fin au règne de l'Ogre de Tervuren. Si Bernard Thévenet n'a pas raconté cette anecdote cent fois, alors il ne l'a jamais raconté, mais elle est si révélatrice.

Lors du Tour 1975, le leader de l'équipe Peugeot déboulonne la statue belge à l'issue d'une étape mythique achevée à Pra-Loup. Il y endosse pour la première fois de sa carrière le maillot au détriment de Merckx, qui, lui, ne le reverra plus jamais. La nuit suivante, Thévenet s'endort donc en jaune. Une nouvelle expérience pour lui. Nanard a posé le maillot sur une chaise, au pied de son lit, pour bien le regarder avant de s'endormir. En pleine nuit, le nouveau patron se réveille. Pendant une fraction de seconde, sa réaction sera : "mais qu'est-ce que je fais dans la chambre de Merckx ?"

Parce que la légende fait bien les choses, le règne jaune d'Eddy Merckx a débuté en 1969, soit pour le demi-siècle d'existence du maillot le plus célèbre du monde. La légende belge se situe donc pile à mi-chemin entre la naissance du maillot jaune et cette édition 2019, qui ne pouvait que l'honorer. "Partir de Bruxelles, la ville d'Eddy Merckx, relevait de l'évidence", a ainsi souligné Christian Prudhomme.

Vidéo - "Eddy ! Eddy ! " : La Grand-Place de Bruxelles a mis les larmes aux yeux de l'idole Merckx

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Cette année-là, le Tour entrait dans le Merckxisme. L'ampleur d'une mainmise ne se mesure pas qu'à coups de statistiques même si, dans ce domaine-là, le Belge n'a donc pas d'égal. Si Merckx incarne le pouvoir en jaune mieux et plus que tout autre, ce n'est pas qu'une affaire de chiffres, mais aussi d'éclat.

Parmi les gloutons du palmarès juilletiste, personne, en dehors de Bernard Hinault dans une certaine mesure, n'a à ce point magnifié l'attitude conquérante du maillot jaune. De nos jours (depuis près de trente ans, la césure s'opérant avec Miguel Indurain), maillot jaune est bien souvent devenu un expert-comptable, un gestionnaire. Merckx et Hinault ne commençaient pas à compter sous prétexte qu'ils possédaient. Ils demeuraient des aventuriers et le pouvoir ne tarissait pas leur esprit de conquête.

Eddy Merckx lors de son premier Tour de France.

Eddy Merckx lors de son premier Tour de France.Getty Images

Aucune autre journée n'incarne mieux cette image que celle du 15 juillet 1969. A cinq jours de l'arrivée, il a course gagnée avec plus de huit minutes de marge sur Pingeon. C'est la fameuse étape de Mourenx. Par-delà le Tourmalet et l'Aubisque, Merckx signe une folle cavalcade dans laquelle il n'a rien à gagner, sinon ajouter de la légende à la victoire. Vainqueur en solitaire avec huit minutes d'avance sur le reste des ténors, il écrit alors une page devenue instantanément mythique.

Quelques heures à peine après une des plus célèbres victoires d'un maillot jaune, la mission Apollo XI décollait de Cap Canaveral. Cinq jours plus tard, Neil Armstrong poserait le pied sur a lune. Merckx, lui, venait de créer sa propre planète. Mais si cet extra-terrestre a fasciné (même si sa domination a pu finir par lasser une partie du grand public et des médias), c'est peut-être aussi parce, contrairement à un autre Armstrong, il n'y avait pas de morgue excessive dans ses désirs de conquête. Il voulait gagner, c'est tout, imposant à tous la glorieuse certitude du sport qu'est parfois la loi du plus fort.

A Mourenx, le génial chroniqueur Antoine Blondin écrira dans L'Equipe : "Exact au rendez-vous que sa jeune légende lui a prescrit, sans hargne, rogne ou grogne, par le jeu naturel des dons hors du commun, Eddy Merckx allait son petit surhomme de chemin." Le maillot jaune n'a peut-être jamais été aussi magnifié que par cet homme, en ce jour et en ce lieu.

Vidéo - 15 juillet 1969 : Il y a 50 ans, Eddy Merckx inventait le "Merckxisme"

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3. Quand le jaune change la vie

"J'ai gagné au loto". Voilà comment Vincent Barteau résume son aventure du Tour de France 1984. Le maillot jaune, c'est ça. Un jackpot qui vous tombe sur la tête. Dans une carrière, il y a un avant et un après maillot jaune. Toujours. Si les grands leaders s'y préparent, pour les autres, c'est la totale découverte d'un territoire inconnu. Il faut tout accepter, tout gérer. Les bons côtés, de loin les plus nombreux, et ceux plus complexes à appréhender.

Intégrer la caste des maillots jaunes, c'est pénétrer à jamais une dimension différente. "Oui ça a changé ma vie", nous confie Tony Gallopin, le dernier Tricolore en jaune avant Julian Alaphilippe dans ce Tour 2019. En 2014, il avait passé une journée en tête du classement général avant de remporter une étape.

Pour lui, dans l'esprit des gens, il n'y a pas eu photo. "Les gens se souviennent plus de ça que de ma victoire d'étape, assure-t-il. J'ai eu la chance de vivre les deux à trois jours d'intervalle. Pour nous, coureurs, l'émotion est plus forte quand on gagne une étape. Mais on réalise ensuite, quand on porte le maillot jaune, la dimension qu'il vous donne auprès du public, des médias, et même du reste du peloton."

La joie Tony Gallopin lors du Tour de France 2014

La joie Tony Gallopin lors du Tour de France 2014AFP

Être en jaune, c'est gagner en popularité et en respectabilité. Et ce n'est pas qu'anecdotique, notamment vis-à-vis de ses pairs. Cédric Vasseur a pu le mesurer lorsqu'il a porté la tunique durant cinq jours en 1997. Dans les Pyrénées, il se retrouve en difficulté, quand il va bénéficier d'un coup de main de Pascal Lino. Il n'est pourtant pas son coéquipier mais, cinq ans plus tôt, Lino a porté le maillot durant dix jours. "Là, je me suis aperçu que le maillot jaune était hyper important", témoigne Vasseur.

Dans ce groupe de chasse, Lino va spontanément filer un coup de main au Nordiste. Les deux hommes sont compatriotes, ils s'apprécient, mais, ce jour-là, ce sont aussi deux maillots jaunes, l'actuel et un ancien, qui collaborent. "Quand on a porté le maillot jaune, relance Vasseur, on sait ce que ça représente. Pascal est venu me prêter main forte, et grâce à lui j’ai pu sauver quelques secondes supplémentaires. Ce sont des gestes gratuits."

"Je savais que c’était serré, il défendait son maillot, nous explique Lino. Et moi je défendais une place au général, je devais être 11e ou 10e. Je me suis dit que quand j’étais maillot jaune, j’aurais bien aimé qu’on vienne me donner un coup de main en cas de besoin. Je le voyais rouler, on a pris des relais. Il ne restait pas beaucoup de kilomètres, on s’est fait ça tous les deux à bloc." "Aujourd’hui encore, sourit Cédric Vasseur, quand on se croise, on en reparle."

Vidéo - 100 ans de maillot jaune : Pascal Lino, dix jours d'un rêve bien réel

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C'est donc bien le maillot qui fait le statut du coureur, pas l'inverse. Son impact se mesure instantanément, mais aussi sur la durée. Vincent Barteau peut en témoigner. Il y a 35 ans, après avoir pris le maillot en début de Tour à la faveur d'une échappée ayant collé près de vingt minutes au peloton, celui qui était alors le coéquipier de Laurent Fignon a passé douze jours en jaune. Il capitalise toujours dessus aujourd'hui : "On m'en parle toujours 35 ans après, les gens qui ont connu cette époque me reconnaissent, on me demande encore des autographes, ce qui est quand même assez dingue, parce que ça date un peu. Dans ma vie d'homme, ces quelques journées restent anecdotiques et, pourtant, j'y serai associé à jamais."

Il incarne à merveille le destin du coureur anonyme projeté en pleine lumière du jour au lendemain. "Je ne calculais rien, c'était mon premier Tour, j'étais tout jeune, et ne je savais pas combien de temps j'allais le garder", dit-il. Barteau pensait même le perdre lors du chrono au profit de Maurice Le Guilloux, présent avec lui dans l'échappée : "J'avais une minute de marge, mais sur 73 bornes de chrono, ce n'est pas grand-chose. D'ailleurs, mon père a dit à ma mère 'j'y vais demain, car Vincent va perdre le maillot.' Il est resté deux semaines." Il conserve de ces journées le souvenir d'une douce euphorie. "J'étais sur mon nuage, j'avais 22 ans, la vie était belle, je disais bonjour à tout le monde, j'étais très ouvert. J'ai même été élu coureur le plus sympathique du peloton par les médias."

Mais tout n'est pas toujours aussi simple. Le maillot jaune, s'il est un formidable cadeau, vous entraîne aussi dans la grande lessiveuse du Tour. Avant de remporter le Tour en 1988, Pedro Delgado avait découvert le maillot jaune lors de l'édition précédente. Au-delà de sa joie et de sa fierté, il en garde un souvenir mitigé, tant il avait vécu difficilement le fait d'être happé par quelque chose qui le dépassait, comme il nous l'a raconté :

" Tu finis l’étape, tu as le maillot jaune : sourires, joie, euphorie. Tu montes sur le podium. Mais tu es une marionnette, une poupée qu'on trimbale : "ici, et maintenant là..." Je pense que tu en profites très peu sur le moment parce que tu es dans un enchaînement. Conférence de presse, aller se reposer, manger à l’hôtel, le massage, la douche… C’est un protocole tellement serré que tu veux juste en sortir dès que possible. Tu es comme désorienté."

Tony Gallopin ne dit pas autre chose. Son expérience en jaune a été brève, mais comparable au ressenti du champion espagnol. "Ça a été très compliqué, avoue-t-il. Moi, c'était un dimanche, j'ai dû faire beaucoup d'émissions. J'avais eu le Président de la république au téléphone... On arrive à table une demi-heure après les autres, on en sort à 22h30 et c'est déjà l'heure d'aller se coucher."

Et encore vit-il à une époque où les coureurs sont surprotégés. "De mon temps, sourit Lino en évoquant le Tour 1992, on était gentil. On ne refusait jamais une interview. J’étais tout le temps sollicité : après les étapes, le soir à l’hôtel, pendant que je mangeais… On faisait des trucs de fous quand tu vois comment ça se passe aujourd’hui avec les attachés de presse. J’y ai laissé des forces, mais, avec le recul, c’était pour le bien. Ça fait partie de l’expérience que j’en garde aujourd’hui."

Il faut donc un peu de temps pour savourer pleinement le moment. Delgado, encore : "c’est plutôt dans les jours ou semaines qui suivent que tu profites. Quand tu es maillot jaune, il faut retourner au combat le lendemain. Tu n’as pas beaucoup de temps pour profiter. Tu l’obtiens mais ton corps est fatigué, ta tête est fatiguée. Mais quand tu as un moment de paix, après la course, tu te remémores ce que tu as vécu et c’est là que tu réalises. 'Ouah, ce que j’ai fait, la première marche du podium !’"

Pedro Delgado devant les micros lors du Tour de France 1988.

Pedro Delgado devant les micros lors du Tour de France 1988.Getty Images

Si le maillot jaune chamboule tout sur le coup, il est quelque fois tout aussi délicat d'en assumer la portée à plus long terme. Surtout quand il vous tombe dessus aussi jeune. L'analogie avec le loto tient la route, jusque dans la difficulté à appréhender ce changement. Personne n'est vraiment prêt à devenir richissime du jour au lendemain et, pour certains, cette nouvelle vie s'apparente parfois à une prison dorée. Il en va de même pour celui qui hérite du maillot jaune sans l'avoir ambitionné.

Vincent Barteau est de ceux-là. "Le maillot jaune m'a servi pour les critériums d'après-Tour, il m'a aussi aidé pour mon après-carrière grâce à la notoriété que j'avais acquise, mais sportivement, je ne sais pas si ça a été un bien, s'interroge aujourd'hui le Caennais avec trois décennies et demie de recul. Le problème, c'est que quand tu passes 12 jours en jaune, les gens attendent que tu refasses aussi bien après et peut-être que, toi aussi, inconsciemment, tu l'attends. J'aurais peut-être fait une autre carrière si je ne l'avais pas eu, mais c'est comme ça."

Aucune méprise, toutefois : pas question pour lui de cracher dans la soupe jaune. "Attention, ça a été une belle chose, précise Barteau. C'est fabuleux, des mecs comme Poulidor ne l'ont jamais porté. J'étais fier pour mes parents à l'époque, je suis fier pour mes enfants qui l'ont découvert après et je serai fier pour mes petits-enfants qui le découvriront demain. Mais pour ma carrière, je suis quand même dans obligation de me poser la question de savoir si j'aurais fait autre chose." Tout le paradoxe est là : le poids du maillot jaune est tel qu'il peut, aussi, lester un coureur, une carrière, après lui avoir donné des ailes.

Cédric Vasseur en jaune pendant le Tour de France 1997.

Cédric Vasseur en jaune pendant le Tour de France 1997.Getty Images

4. La cape jaune de super-héros

Du maillot jaune, il y a ce que l'observateur voit. Et ce que l'acteur sait. Pour un coureur, porter le maillot jaune, ce n'est pas seulement se distinguer du point de vue chromatique de ses comparses. C'est une façon de sortir du lot, certes, mais aussi de s'élever. Il permet de se faire repérer du plus grand nombre mais plus encore de se révéler à soi-même. Plus qu'un maillot, c'est une cape de super-héros. Dès les années 30, Antonin Magne l'assurait, "avec lui, on vaut deux fois sa valeur."

La théorie confine à l'image d'Epinal mais si certains clichés ont la peau dure, d'autres traduisent simplement une réalité : oui, le maillot jaune transcende et pousse celui qui l'endosse à accomplir ce qu'il n'aurait même jamais envisagé. "Ça vous permet de faire des trucs que vous ne feriez jamais si vous ne l’aviez pas sur les épaules et ça, c’est formidable", nous assure Cédric Vasseur. Mais il faut le vivre pour le mesurer. "Tant qu'on ne l'a pas eu, on ne peut pas comprendre la force qu'il donne", témoigne Thomas Voeckler.

Cela vaut d'ailleurs surtout pour le bon coureur plus que pour l'immense champion. Le second n'a généralement pas besoin de découvrir qui il est. Il se sait et se sent fort. Le maillot jaune renforce ses convictions, assoit ses certitudes, mais ne l'épanouit pas comme une fleur. La grande et longue histoire du Tour regorge en revanche de garçons transcendés par cette tunique. Dietrich Thurau n'aurait jamais fini 5e du Tour 1977 s'il n'avait eu le maillot jaune d'entrée avant de le garder deux semaines. Idem pour Voeckler en 2004 et plus encore en 2011 ou bien Pascal Lino en 1992. Eux aussi termineront dans le Top 5 à Paris après avoir mené les débats durant une moitié de Tour.

Le tout jeune Dietrich Thurau, 17 jours en jaune lors du Tour de France 1977.

Le tout jeune Dietrich Thurau, 17 jours en jaune lors du Tour de France 1977.Imago

Il y a d'abord l'aspect le plus visible, et le plus évident : en poussant son locataire (on n'en est jamais propriétaire) à défendre sa position, le maillot jaune le rapproche des meilleurs dans les temps les plus forts de la course, en haute montagne ou sur un chrono, bref, partout où se noue la grande bagarre entre les ténors.

Lors du Tour 1992, après sa prise de pouvoir à Bordeaux, Pascal Lino fait ses comptes. Il espère ainsi conserver le paletot six jours, jusqu'au grand contre-la-montre de Luxembourg. Là, sur 65 kilomètres, il s'attend à passer à la moulinette navarraise du maitre du temps Indurain. En arrivant dans le Grand-Duché, il dispose d'une marge a priori insuffisante de cinq minutes et demie sur le tenant du titre espagnol.

Ce jour-là, sur le chrono, Indurain repoussera son dauphin à trois minutes. Sans doute le plus grand chef-d'œuvre chronométrique du roi Miguel. Mais Lino résiste, rivalise avec Gianni Bugno ou Greg LeMond et devance des rouleurs comme Alex Zülle ou Pedro Delgado. "Je sors le chrono de ma vie, motivé comme jamais, nous dit-il. Je fais 6e. J’arrive à garder le maillot alors que ce n’était pas gagné avec Indurain."

Sans le maillot, Lino aurait sans doute pris huit minutes. "Le lendemain, poursuit-il, j’ai LeMond qui vient me voir et me dit avec son accent : 'Si tu es capable de rouler comme ça dans les chronos, tu peux monter les cols très vite, tu peux garder le maillot quelques jours... Je l'ai conservé dix jours, onze au total avec la journée de repos.'"

Pascal Lino en jaune lors du contre-la-montre de Luxembourg en 1992.

Pascal Lino en jaune lors du contre-la-montre de Luxembourg en 1992.Imago

Il flatte l'ego, aussi. On se sent plus grand, plus fort. Plus que le regard extérieur ne l'imagine. Cédric Vasseur se souvient ainsi avoir été piqué au vif. Leader du général depuis quatre jours lorsque le peloton pénètre dans les Pyrénées, le Picard ne veut pas rendre le maillot le 14 juillet, même s'il compte à peine plus de trois minutes de marge sur Jan Ullrich. Il raconte :

"Le matin, j'entends à la télévision : 'voilà, le Tour arrive dans la montagne. Cédric Vasseur va devoir céder le maillot, il n’est pas un grimpeur.' Ça m’avait un peu choqué. Non, je ne suis pas grimpeur. Mais c’est moi qui le porte et il va falloir venir le chercher. Je me faisais décramponner dans les montées mais avec le maillot, vous ne baissez pas les bras. Vous insistez, vous essayez de limiter la casse. J’essayais de rattraper du temps en me lançant dans les descentes comme un fou furieux. On ne voit pas le danger. Avec le maillot sur les épaules, plus rien n’est impossible. A l'arrivée, je le garde pour 13 secondes… Là encore, je pense que c’est le pouvoir du maillot."

Tout est là : son super pouvoir, c'est d'abord l'aide au dépassement de soi qu'il génère.

Plus près de nous, Thomas Voeckler est sans doute le cas le plus probant du coureur (presque) lambda transformé en (presque) super cador. Lorsqu'il l'endosse dans le Massif Central en 2011, personne n'imagine qu'il ne le rendra qu'à 48 heures de l'arrivée. Bien sûr, il était dans la condition de sa vie. Mais le maillot a fait le reste, c'est-à-dire l'essentiel du travail. "Je me souviens de Thomas Voeckler qui monte le Galibier et défend son maillot jaune de façon incroyable face aux meilleurs grimpeurs du monde, évoque Pedro Delgado. Il aurait pu gagner ce Tour. Et c’est la force que te donne le maillot jaune. Il te donne le sentiment d’écrire l’histoire, de faire quelque chose d’unique."

Thomas Voeckler au Plateau de Beille en 2011

Thomas Voeckler au Plateau de Beille en 2011Getty Images

Si le maillot jaune rend fort, s'il confère des droits, c'est aussi parce qu'il impose des devoirs. "Il représente une responsabilité", juge Bernard Thévenet dans Secrets de maillots jaunes. Quand on l'a, impossible de faire n'importe quoi, de se comporter n'importe comment. Parce que vous n'êtes plus n'importe qui. Vous n'êtes plus seulement un coureur, un nom et un prénom. Vous êtes le maillot jaune. Il modifie ainsi jusqu'à l'approche de la course.

"Le maillot jaune m’a aidé à me concentrer, est convaincu Pascal Lino. Dans le vélo, tu as les moments où tu es bien concentré, et puis les moments où tu as besoin de te relâcher. Tu te laisses reculer, tu es en 100e position dans le peloton et tu ne vois pas trop ce qui se passe devant, tu es moins dans la course. Le fait d’avoir le maillot, j’étais tout le temps devant, concentré, dans les 10-15 premiers..."

Il y a tout de même deux revers à cette médaille dorée. Un double prix à payer : c'est une drogue dure, et, si elle décuple l'énergie, elle en consomme aussi bien plus qu'en temps normal. Comme évoqué plus haut, il y a tout ce à quoi le coureur passé de l'ombre à la lumière découvre. Les sollicitations, le protocole, l'intérêt, l'engouement. Tout ceci irrigue mais pompe. D'où l'importance de savoir gérer au mieux cet imposant privilège.

"En 2011, dit Thomas Voeckler, j'avais la chance d'avoir déjà vécu ça quelques années plus tôt. J'ai beaucoup mieux maitrisé tous les à-côtés." Les innombrables avantages, sans les menus inconvénients, en somme. Mais il est rarissime de vivre deux fois pareille aventure, surtout aussi longue. Voeckler est même un cas unique depuis la Deuxième Guerre mondiale : aucun autre coureur n'ayant jamais gagné le Tour a porté deux fois le maillot jaune pendant dix jours.

Vidéo - 100 ans de maillot jaune : Voeckler, le trublion

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Pascal Lino, lui, n'a pas eu de seconde chance. En 1992, comme les autres, il a appris sur le tas. Il a goûté à cette addiction qui euphorise. Tout réside alors dans l'équilibre à trouver pour ne pas se laisser griser. Lino a traversé cette frontière et l'a payé. C'était dans la fameuse étape de Sestrières, celle de l'invraisemblable numéro en solitaire de Claudio Chiappucci. Dans l'Iseran, antépénultième ascension du jour, le leader de l'équipe RMO est distancé après une accélération des favoris. Il revient et là, les fils se touchent.

"Je me fais la peau pour remonter, se souvient-il et, quand je reviens à l’avant du groupe, je ne sais pas ce qui me prend, je leur en mets une. Tactiquement, c’était une méchante erreur. Il y a un mec qui m’a dit 'mais tu ne te rends pas compte, tu m’as fait rêver devant ma télé.' Ouais, mais c’était une grosse connerie. Sur le moment, peut-être que c’était du panache, tout ce que tu veux, mais tactiquement, c’était zéro. Il aurait fallu que je reste bien sage à côté de Miguel. Après l'attaque, je retombe sur Richard Virenque (son coéquipier chez RMO, NDLR) qui était dans l’échappée. Mais on n’a jamais trop creusé. Et quand on s’est fait reprendre, Indurain et Bugno ont mis en route et là je n’étais plus très bien... A l’arrivée à Sestrières, c’est 10 minutes." Et la fin de son aventure en jaune. Un de ces moments où la cape de super-héros se retourne pour dévoiler son côté obscur.

Pascal Lino et Thomas Voeckler ou les super pouvoirs du maillot jaune.

Pascal Lino et Thomas Voeckler ou les super pouvoirs du maillot jaune.Eurosport

Le plus dur, comme avec toute drogue, reste le sevrage. Une fois le maillot rendu, "le retour de baïonnette", comme dit Lino, peut s'avérer violent. "Le problème, nous souffle Delgado, c’est quand tu arrives à sec. Tu peux t’effondrer de manière encore plus brutale que si tu ne portais pas le maillot."

En 1984, Vincent Barteau a quitté le sommet de la hiérarchie au soir de la 17e étape, à l'Alpe d'Huez. Il pointait alors encore au deuxième rang derrière Laurent Fignon, son successeur… et leader chez Renault. Il ne restait que cinq jours de course, mais Barteau ne finira que... 28e à Paris. Oui, redevenu simple équipier, il avait dû se mettre au service de Fignon, mais il n'avait surtout plus rien dans les mollets, ni dans les nerfs, vides eux aussi.

Pascal Lino, comme Thurau, Voeckler ou d'autres, a donc nettement mieux limité la casse. Mais lui aussi a fini rincé. Sur les Champs-Elysées, celui qui a goûté au maillot aussi longtemps termine à l'agonie. "Quand ça m’a lâché à 2-3 jours de l’arrivée, je ne te dis pas… J’étais exténué, je n’avais plus de force. Le Tour, je le finis vraiment cramé. Les deux derniers jours, je n’en pouvais plus."

Un bien faible prix à payer pour avoir touché de près aux super-pouvoirs du jaune. On n'a d'ailleurs encore jamais trouvé un ancien maillot jaune pour se plaindre.

Julian Alaphilippe, centre d'attention du public avec le jaune sur le dos, sera-t-il transcendé par la tunique dorée, comme d'autres avant lui ?

Julian Alaphilippe, centre d'attention du public avec le jaune sur le dos, sera-t-il transcendé par la tunique dorée, comme d'autres avant lui ?Getty Images

5. Le jaune n'a pas voulu d'eux

Du pionnier Eugène Christophe en 1919 à Giulio Ciccone, le dernier en date à avoir rejoint la confrérie, 279 coureurs ont goûté au privilège ultime du Tour de France. Parmi eux, des géants de l'épreuve, Merckx, Anquetil, Hinault ou Indurain, aux plus éphémères qui ne l'ont revêtu qu'une fois. Moins de 300 en un siècle, c'est à la fois peu et beaucoup. En ôtant la page blanche due au second conflit planétaire dans les années 40, cela équivaut à un peu moins de trois porteurs par édition.

Autant dire que ceux qui ne l'ont jamais porté forment une famille bien plus nombreuse. Dans cette armée, il y a ceux qui, de par leur statut ou leur manque de moyens, n'avaient pas vocation à connaître le maillot jaune. Mais on y trouve aussi quelques anomalies. Des coureurs passés parfois près du sacre, ayant joué durablement un rôle majeur, présents à plusieurs reprises sur le podium final à Paris, sans jamais avoir eu les honneurs du jaune.

Parmi les coureurs en activité, personne n'égale Nairo Quintana dans cette liste peu enviable. Le grimpeur colombien totalise déjà trois podiums mais n'a jamais occupé la première place du général. Romain Bardet n'est pas beaucoup mieux loti. Depuis cinq ans, l'enfant de Brioude est un des leaders les plus réguliers sur les cimes de la hiérarchie juilletiste : 6e en 2014, 9e en 2015, puis 2e, 3e et à nouveau 6e en 2018. Il y a deux ans, il lui avait manqué 25 petites secondes après sa victoire à Peyragudes. S'en approchera-t-il à nouveau un jour ou vivra-t-il de regrets éternels ?

Nairo Quintana

Nairo Quintana Getty Images

Si, à 28 ans, Bardet n'a pas totalement renoncé à ses ambitions de victoire finale (même s'il devra sans doute les repousser d'une année), s'il rêve toujours de gagner la grande guerre, il lui manque toujours de remporter cette bataille a priori plus abordable. L'Auvergnat en parle peu, mais au sein de son équipe, AG2R La Mondiale, on ne cachait pas que combler ce manque-là ne constituait pas un objectif anodin, a fortiori en cette année de centenaire.

Julien Jurdie avait évoqué le sujet pour nous lors de la présentation du parcours 2019. "On a eu la chance de l'avoir dans l'équipe avec Rinaldo Nocentini ou Cyril Dessel par le passé, et ce sont des souvenirs magiques. Avoir le maillot jaune à table le soir à l'hôtel, pour toute l'équipe, les coureurs, le staff, ce sont des frissons garantis. Pour Romain, qui a gagné des étapes et connu le podium à Paris, ce serait un cap important, presque un passage obligatoire."

Romain Bardet vainqueur à Peyragudes devant Rigoberto Uran et Fabio Aru en 2017.

Romain Bardet vainqueur à Peyragudes devant Rigoberto Uran et Fabio Aru en 2017.Getty Images

Reste que les Bardet, Kuiper et Cie sont des nains de la malédiction comparé au géant absolu en la matière. Plus qu'une anomalie, Raymond Poulidor apparait comme une aberration dans le livre d'or du maillot jaune. Son absence au palmarès, déjà, interroge. Mais ne pas le trouver dans la liste des maillots jaunes sidère. Comment imaginer qu'un coureur ayant terminé à huit reprises sur le podium et onze fois parmi les dix premiers ait pu passer à côté de la fameuse tunique ? Cela n'a presque aucun sens, tant il s'est souvent retrouvé en position de prendre le pouvoir.

En toute logique, le Limousin, qui fut à la fois le dauphin d'Anquetil, de Gimondi et de Merckx, aurait dû trouver le moyen de porter au moins une malheureuse journée le maillot jaune. "C'est vrai que ça parait incroyable de penser que je n'ai jamais porté le maillot, s'était-il amusé il y a quelques années dans un entretien qu'il nous avait accordé. Je l'ai même raté pour une seconde une fois !"

Poupou fait référence au Tour 1973 et à son prologue aux Pays-Bas. Mais il se trompe ou, du moins, est imprécis. Ce jour-là, à Scheveningen, il lui a manqué... moins d'une seconde : huit dixièmes exactement. Voilà ce qui le séparera de Joop Zoetemelk. Jamais il ne fut aussi près du pactole. Mais buter sur Zoetemelk, ou sur Anquetil, comme au sommet du Puy-de-Dôme en 1964, où 14 petites secondes lui avaient fait défaut pour arracher la toison des épaules de son rival normand, passe encore. La plus immense frustration du peuple poulidorien, la "Vox populidor" comme l'écrivait Blondin, date du 29 juin 1967.

Raymond Poulidor après sa chute dans le Portet d'Aspet le 15 juillet 1973.

Raymond Poulidor après sa chute dans le Portet d'Aspet le 15 juillet 1973.Getty Images

Une journée pas comme les autres, puisqu'il s'agit du tout premier prologue de l'histoire du Tour. Au crépuscule, dans les rues d'Angers, le spectacle est sublime. Pour Poulidor, c'est sûr, ce soir, c'est le grand jour. L'idole de Saint-Léonard-de-Noblat a maté tous les autres favoris du Tour. Aimar, le tenant du titre. Gimondi. Janssen. Jimenez. Pingeon. Tous derrière et Raymond devant. Les uns après les autres, tous se cassent les dents sur son chrono.

Il ne reste plus qu'un homme susceptible d'effacer son temps de référence. Il n'est pas un candidat à la victoire finale dans le Tour, mais c'est un redoutable rouleur. Il s'appelle Jose Maria Errandonea. Trois mois plus tôt, il a déjà enlevé le prologue de la Vuelta, juste devant Janssen et Poulidor. Raymond s'inquiète. Il a raison. Sur la ligne, l'Espagnol lui colle six secondes. Si ce n'est pas la fois où il fut le plus proche du maillot jaune, c'est sans doute celle où le Français, et son armée de supporters avec lui, y ont le plus cru. Le lendemain, Errandonea abandonnait...

L'aberration, plus que l'injustice, ne sera jamais réparée. Après un dernier podium à 40 piges, le "quadragêneur" Poulidor tourne définitivement le dos au Tour en 1976. Paradoxalement, l'ampleur de sa popularité, unique en son genre, doit sans doute beaucoup à cette double faille : ne jamais avoir gagné le Tour, ne jamais avoir porté le maillot jaune.

Vidéo - Poulidor, jaune maudit

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L'intéressé en est convaincu. "Cela a fait ma gloire, nous avait-il confié. Si j'avais gagné deux ou trois Tour de France, je ne serais pas là aujourd'hui. On ne parlerait plus de moi. On m'a souvent dit que c'était mon destin de ne jamais avoir le maillot jaune. Comme si c'était le prix de ma popularité en quelque sorte. Franchement, je n'en sais rien du tout, mais c'est peut-être vrai..."

S'il avait hérité ne serait-ce qu'une journée du maillot jaune, Poulidor serait aujourd'hui un cas parmi tant d'autres. Sevré jusqu'au bout de ce privilège, il demeure des décennies après une figure identifiable au regard de l'Histoire. "Avec Thévenet, Hinault et Fignon, Jacques (Anquetil) s'est trouvé des successeurs. En revanche, personne ne m'a vraiment remplacé", disait-il dans les années 80.

Une chose est sûre, Poulidor a capitalisé sur ce manque. Depuis des lustres, chaque été, vous pouvez l'apercevoir sur le Tour, tunique jaune sur le dos. Et pour cause, il est l'ambassadeur de LCL, le partenaire du maillot jaune.

Ce n'est pas nouveau. Dès 1971, il avait tourné une pub pour la Samaritaine, le grand magasin parisien, dont le slogan était "on trouve tout à la Samaritaine." On y voit le champion descendre les Champs-Elysées à vélo, dans une tenue rouge, entrer dans le magasin et en ressortir un paquet à la main, dans lequel se trouve un maillot jaune. Poulidor l'enfile, et récite le fameux slogan. Sacré Raymond.

Homme serein, en paix avec lui-même, il ne s'est jamais torturé l'esprit avec ses regrets. Il a même trouvé le moyen de devenir une figure aussi légendaire que ce mythe qui s'est refusé à lui.

Raymond Poulidor, tout de jaune vêtu, sur le podium en compagnie de Wout Van Aert, lors du Tour 2019.

Raymond Poulidor, tout de jaune vêtu, sur le podium en compagnie de Wout Van Aert, lors du Tour 2019.Getty Images

6. Partir en jaune, la déchirure

"Quand les gens me parlent de mon maillot jaune, ils me parlent presque toujours en premier de mon abandon. C'est ce qui les a le plus marqués." Stéphane Heulot a trôné en tête de la hiérarchie pendant trois jours lors du Tour de France 1996, mais l'image à laquelle il est systématiquement associé, c'est bien celle de son abandon. Logique. Voir un maillot jaune quitter le Tour demeure un fait rare, donc marquant. En un siècle, de François Pélissier à Tony Martin ils ne sont que quinze à avoir dû renoncer alors qu'ils pointaient en tête du classement général. Quinze déchirures, même si leurs destins varient grandement selon les circonstances.

S'il y a un point commun à presque tous ces cas, c'est la brutalité. La fin prévient rarement. Elle arrive. Elle marque les esprits, ceux du coureur concerné comme des suiveurs et du public. Pour Stéphane Heulot, tout s'est arrêté dans le froid du Cormet de Roselend, lors d'une étape folle, appelée à entrer dans la légende, puisqu'elle précipita la fin du long règne de Miguel Indurain. C'était son premier Tour, à 25 ans. Il avait troqué son maillot bleu, blanc, rouge de champion de France, conquis juste avant le Tour, pour le jaune. La vie était belle. Puis une tendinite au genou l'a condamné.

Sur le coup, beaucoup ont cru à une défaillance. Mais c'est une tendinite au genou qui a mis fin à son rêve. "Je pédalais sur une jambe. J'avais l'impression qu'on m'enfonçait un couteau, dira-t-il après avoir mis pied à terre, en larmes. Je ne pouvais plus. Mais Roger (Legeay, son directeur sportif chez GAN) m'a incité à repartir. Il m'a dit : essaie de basculer au sommet... Tout le monde sur la route m'encourageait à repartir. Ils n'étaient pas au courant, ils croyaient à une défaillance."

Stéphane Heulot dans l'étape des Arcs, qui lui sera fatale.

Stéphane Heulot dans l'étape des Arcs, qui lui sera fatale.Getty Images

Si on ne choisit ni le moment ni le lieu de sa déchéance, le Cormet de Roselend a renforcé le chemin de croix du jeune Heulot. "Je jette l'éponge dans ce col que je connais par cœur, reprend-il. Les autres années, pendant le Tour que je ne faisais pas, je venais chez mon copain Franck Piccard aux Saisies, et je le montais tous les jours. Et c'est là que j'abandonne…"

Peu importe qu'il le veuille ou non, près d'un quart de siècle plus tard, cela reste l'image la plus forte de la carrière de Stéphane Heulot. Pas sûr que cela soit une consolation, mais personne ne vous oublie quand vous abandonnez en jaune. Sans doute parce que vous intégrez un cercle aussi fermé que peu enviable, fait de larmes et de douleur.

La souffrance est une des mamelles du sport cycliste, contribuant à sa légende. Quand elle touche le maillot jaune, son ancrage mémoriel n'en est que plus fort. L'histoire de Wim Van Est concentre à elle seule tout ce que ce sport engendre de montagnes russes émotionnelles. En 1951, il endosse à Dax le maillot jaune à la faveur d'une longue échappée. Ce grand bonheur individuel se double d'une page d'histoire : Van Est devient à jamais le premier Néerlandais en jaune.

Le lendemain, le Batave est victime d'une chute effrayante dans la descente de l'Aubisque : tombé dans un ravin, il dévale 70 mètres de pente rocailleuse à pic avant de s'immobiliser. On le croit mort, mais Van Est va s'en tirer indemne, sans même une fracture. Il y gagnera un surnom, "le miraculé de l'Aubisque" et une place dans la petite légende du Tour.

En 1992, un film dévoilé pour la première fois dévoilera des images de son accident. On le voit en larmes et on y découvre la manière dont il est sorti de ce qui aurait pu devenir son tombeau : des spectateurs avaient confectionné une corde en joignant bout à bout des chambres à air avant de le hisser jusqu'à la route. A toute chose malheur est bon : la marque de montres Pontiac, sponsor de l'équipe de Van Est à l'époque, exploitera l'incident en lui faisant tourner une publicité. On y voit le Néerlandais raconter au second degré sa mésaventure : "J’ai fait une chute de soixante-dix mètres, mon cœur a cessé de battre, mais ma Pontiac marchait toujours !"

Chacune de ces quinze histoires a des allures de crève-cœur pour leurs protagonistes. Même si certains ont suscité moins de compassion que d'autres. On songe surtout à Michel Pollentier et Michael Rasmussen. Eux ont la particularité d'avoir été poussés dehors. Pas de chute, de maladie ni même d'abandon. Le drame se meut alors en une assez pathétique tragi-comédie.

Le Belge venait de chaparder le maillot jaune à l'Alpe d'Huez en 1978, à seulement cinq jours de l'arrivée, lorsqu'il se fit prendre en flagrant délit de tricherie au contrôle antidopage, avec une poire remplie d'urine propre. Technique bien connue, artisanale mais souvent efficace à l'époque. Sauf quand, comme ce fut le cas de Pollentier, la poire est obstruée. Celle de l'éphémère leader du Tour aurait, dit-on, été sabotée...

Vingt-neuf ans plus tard, Michael Rasmussen a lui a été mis hors course par sa propre équipe, Rabobank. Le Danois filait vers le sacre à Paris après sa démonstration au sommet de l'Aubisque. Le soir-même, pour s'être soustrait à des contrôles avant le Tour et avoir menti sur son emploi du temps, il rentrait chez lui. Il n'y eut pas grand-monde pour pleurer sur son sort.

Tout l'inverse d'autres leaders du Tour qui furent, eux aussi, en position de le remporter. L'épisode le plus douloureux, et sans doute le plus célèbre, reste celui de Luis Ocana, l'homme qui, au plus fort de la domination d'Eddy Merckx, a bousculé comme personne le géant belge.

Luis Ocana accidenté dans le col de Menté - 12 juillet 1971

Ce Tour 1971, l'Espagnol l'aurait-il gagné ? Personne ne le saura jamais, mais sa chute dans la descente détrempée par l'orage du col de Menté l'a inscrit dans le gotha, au moins autant que sa victoire, deux ans plus tard (sans Merckx). Son masque de douleur dans cette ambiance de fin du monde compte parmi les images les plus célèbres de l'histoire de l'épreuve. Ainsi va le Tour, dont les grands drames frappent autant la mémoire, si ce n'est plus, que les immenses joies.

Contrairement à Ocana, Pascal Simon, lui, a eu le temps de se voir partir. Sa petite mort en jaune fut une lente agonie. Au pouvoir dans les Pyrénées, le Troyen évoque un "sentiment de puissance", mais chute dès le lendemain lors d'un banal accrochage. Même pas à haute vitesse. Omoplate fracturée. Suivra un chemin de croix d'une semaine, dont l'issue ne fait aucun doute. Le héron va abandonner. Reste à savoir où et quand. Ce sera au matin de l'étape de l'Alpe-d'Huez, dans l'anodine côte de la Chapelle-Blanche.

Pascal Simon et Laurent Fignon en 1983.

Pascal Simon et Laurent Fignon en 1983.Getty Images

Pascal Simon n'approchera plus jamais le maillot jaune. Comme pour Heulot, c'est l'image de sa carrière. Celle qu'on lui ressert et ressort, aujourd'hui encore. Devenu chauffeur de taxi, il a dû raconter la scène mille fois à ses clients de passage. "J'aurais évidemment préféré qu'on me célèbre comme un vainqueur et pas comme une sorte de martyr", soupire-t-il.

Bernard Hinault n'a pas ce problème. Quintuple vainqueur du Tour et vainqueur d'à peu près tout, le Breton est un des plus vivaces symboles du champion triomphant. Mais le Blaireau a connu en 1980 la douleur de renoncer en jaune. Mais à sa manière. Le genou en flammes, à mi-Tour et à la veille de l'étape des Pyrénées, Hinault décide de s'en aller.

Sa sortie sera à la hauteur du personnage. Il échafaude un stratagème avec son directeur sportif Cyrille Guimard. Pendant que l'équipe Renault dîne dans son hôtel à Pau, son coéquipier Hubert Arbes va l'exfiltrer par la sortie des cuisines. Il habite à Lourdes et a abandonné quelques jours auparavant. Quand le vent amène la nouvelle de l'abandon du double tenant du titre jusqu'aux médias, le désormais ex-maillot jaune est déjà chez son ami. Même dans sa façon de quitter le Tour, Hinault était unique. Comme s'il lui fallait toujours garder le dernier mot.

Bernard Hinault en 1978

Bernard Hinault en 1978AFP

7. Jaunes d'un jour ou le bonheur éphémère

Si le cas Poulidor apparait unique dans sa démesure, tout le monde n'a pas non plus la chance d'être Eddy Merckx et ses plus de trois mois cumulés en jaune. Beaucoup n'ont pas eu le temps de s'habituer à leur tunique avant de la rendre. Plus d'un quart (69 sur 276) des maillots jaunes ne l'ont été que pour une toute petite journée.

Ils forment un cercle dans le cercle. Une journée en jaune, c'est un grand bonheur. Toujours. Une immense frustration aussi. Souvent. Un goût de reviens-y jamais assouvi. Même si, comme nous le souffle Cédric Vasseur, "même si on ne le porte qu'une journée, il reste à jamais sur vos épaules, toute votre vie."

Il y autant d'histoires que de maillots jaunes et, dans la galaxie des "mono-yellows", chacun nourrit un rapport différent à cette journée sans lendemain. Mark Cavendish, lui, s'en est contenté. Il aurait signé des deux pédales pour vivre ce moment ne serait-ce que cinq minutes. Champion du monde en 2011, maillot rose du Giro en 2009, 2011 et 2013, maillot rouge sur la Vuelta 2010, vainqueur du classement par points et du maillot qui va avec sur les trois grands Tours, le sprinter de l'ile de Man avait depuis longtemps vu toutes les couleurs possibles dans le peloton. Mais le maillot jaune se refusait toujours à lui.

Cavendish ému pour son premier maillot jaune sur le Tour de France

Cavendish ému pour son premier maillot jaune sur le Tour de FranceAFP

Non que le Tour de France ne lui sourît. Quand débute l'édition 2016, le Cav' affiche 26 succès d'étape au compteur. Total qui le place d'ores et déjà sur le podium historique, avec Merckx et Hinault. En ajoutant quatre victoires en 2016, le Britannique dépassera le Blaireau pour se muer en dauphin du Cannibale. Mais le plus important est ailleurs. Lauréat de la 1re étape en Normandie, il décroche, enfin, son premier maillot jaune. "C'était le seul maillot distinctif que je n'avais jamais porté dans ma carrière et c'est le plus iconique de tous, dit-il en descendant du podium. C'est très émouvant pour moi et même si ça ne devait durer qu'une journée, peu importe." De fait, il n'y en aura pas d'autre, mais peu importe. Après dix ans de quête infructueuse, ce fut pour lui une libération.

Tout le monde ne l'a pas vécu ainsi. Contrairement à Cavendish, Sean Kelly n'avait pas envisagé son premier jour en jaune comme un aboutissement, mais davantage comme un tremplin. Immense coureur de classiques et de courses par étapes d'une semaine, l'Irlandais a également glané une Vuelta et a longtemps rêvé du Tour. Mais en dépit de quatre Top 10 à Paris, jamais il n'est parvenu à ses fins.

En 1983, capitalisant sur son bon prologue et sa 6e place dans le chrono individuel quelques jours plus tard, Kelly se met en position de conquérir la toison. C'est chose faite au terme de la 9e étape, à Pau, par le jeu des bonifications. Le lendemain, dans la grande étape pyrénéenne, avec Aspin, Peyresourde, l'Aubisque et le Tourmalet au menu, "Monsieur Paris-Nice" vit un cauchemar et termine à dix minutes. Il ne reverra jamais le maillot jaune.

Mais là n'est pas le pire pour lui. A l'arrivée du peloton à Paris, le dernier soir, Sean Kelly connait une amère mésaventure. "Comme j'avais été repoussé à plus de six minutes au général, je savais que le maillot jaune, c'était fini pour moi, raconte-t-il. Alors je l'ai gardé près de moi, avec le dossard toujours accroché dessus, jusqu'à la fin du Tour. A Paris, nous avions un repas organisé après la dernière étape. J'avais laissé ma valise dans la voiture. Elle a été fracturée et la valise a disparu. J'ai appelé la police, ils ont retrouvé la valise et certains effets quelques rues plus loin, mais pas mon maillot. J'étais triste d'avoir perdu le seul maillot jaune que j'avais eu, et le seul que je n'aurais jamais. Le Tour m'en a renvoyé un. Je l'ai encadré à la maison."

Tour 1983 : Sean Kelly a porté le maillot jaune une journé,e mais c'ets en vert qu'il rallie Paris. Ce soir-là, son maillot jaune disparaitra.

Tour 1983 : Sean Kelly a porté le maillot jaune une journé,e mais c'ets en vert qu'il rallie Paris. Ce soir-là, son maillot jaune disparaitra.Imago

Mais sentimentalement, ce n'était pas tout à fait la même chose. Comme un enfant qui aurait perdu son doudou. Vous pouvez lui en redonner un autre, à l'identique, ce n'est pas "le sien". Fait peu commun, Kelly a donc eu la douleur de perdre deux fois le maillot jaune, au sens figuré puis au propre.

Dans l'immense majorité des cas, le leader éphémère s'envisage comme un intérimaire. Il n'a pas vocation à gagner le Tour. Sa prise de pouvoir nait d'un prologue, d'un sprint et de bonifications, d'une échappée, mais la quasi-totalité des coureurs ayant porté le maillot jaune un seul jour a connu cet honneur en début ou en milieu de Tour. Jamais dans sa dernière ligne droite. Voilà pourquoi Jean-François Bernard est un cas.

Le trop sous-estimé Tour 1987 entre dans sa dernière semaine et a déjà avalé les Pyrénées et un chrono de 87 kilomètres (oui, 87 !) lorsque la 18e étape propose un nouveau contre-la-montre, de Carpentras au sommet du Mont Ventoux. Ce sera le jour de gloire et de grâce de Jeff, Saint-Bernard du mont chauve. Son changement de vélo en bas de la pente, son bandeau en éponge, son maillot de la performance (tunique furtive mais culte des années 80 qui mixait un bout de jaune, de vert, de blanc, de pois et même de rouge), cette mosaïque d'images l'a inscrit le temps d'une journée dans le gotha et nos mémoires. Au sommet du lunaire gros caillou provençal l'attendait la victoire, le maillot jaune et une part de légende.

Le jour de gloire de Jean-François Bernard, sur les pentes du Ventoux, en 1987.

Le jour de gloire de Jean-François Bernard, sur les pentes du Ventoux, en 1987.Getty Images

Après un moment si enivrant, Jean-François Bernard n'a pas pu ne pas s'imaginer en vainqueur du Tour. Certes, il restait les Alpes, copieuses, mais aussi un dernier chrono à la veille de Paris, qui servait ses desseins et qu'il ne manquera pas de remporter, d'ailleurs (son meilleur souvenir, plus que le Ventoux, dit-il souvent).

Mais c'est dès le lendemain de son coup de force au Ventoux que le successeur annoncé de Bernard Hinault va tout perdre, son maillot comme le Tour. Une crevaison au pire moment, un dépannage tardif, la concurrence qui embraie sans état d'âmes. Le Vercors n'a pas la majesté d'un Galibier ou d'un Tourmalet, mais c'est un nid à pièges. Ce fut le tombeau de ses illusions et de son maillot jaune. Voler sur le Ventoux pour tout perdre comme ça, ici, le jour d'après, quelle vie !

La fin de cette parenthèse enchantée de 24 heures d'un Bernard n'a donc que peu à voir avec celle d'un Gaviria en 2018, ou d'un vainqueur de prologue à la Errandonea. Plaie ouverte à jamais ou petite cicatrice, chacun gère au mieux la séparation. Mais s'ils n'ont pu prendre qu'une toute petite part du gâteau sans avoir le droit de se resservir, au moins ont-il croqué dedans. "Le jour où je l'ai porté, se souvient l'avant-dernier Français en jaune Tony Gallopin, c'était une des journées les plus dures du Tour, à la Planche des Belles Filles, avec une météo très dure. Pas l'idéal pour en profiter, mais ça reste quand même quelque chose d'inoubliable. J'ai été maillot jaune du Tour ! "

Tony Gallopin en jaune.

Tony Gallopin en jaune.Gioco Digitale

8. Mysticisme et puissance, le jaune ou le maillot ultime

Pour le coureur, le maillot est une deuxième peau. Son design, ses couleurs, ses motifs, rien de tout ça n'est anodin. Il y a celui que l'on porte au quotidien, et celui qui vous en extrait. On les appelle maillots distinctifs. Ils sont de deux nature : ceux distribués au sein d'une course par étapes aux leaders des divers classements, et ceux émanant d'une victoire sur une course particulière. Le maillot jaune appartient évidemment à la première catégorie, mais, à vrai dire, il serait plutôt "hors catégorie". De tous les maillots de la planète cyclisme, il y a lui et les autres.

Porter un maillot distinctif est toujours une satisfaction, voire un honneur. C'est plus prégnant encore sur les grands Tours. Dans la course à la légende, le maillot jaune a pour lui à la fois l'antériorité, droit d'ainesse non négligeable, et le lustre, celui d'un prestige inégalé. Créé en 1919, il a ensuite été suivi par le maillot rose sur le Giro, en 1931, et enfin celui de la Vuelta, en 1935. Ce dernier s'est beaucoup cherché : orange, puis blanc, puis "amarillo" (jaune, en gros) pendant près d'un demi-siècle, avant de basculer à l'or puis au rouge, pour s'éloigner de l'ombre imposante du jaune français. On n'imagine pas le maillot de leader du Tour de France changer ainsi de couleurs au gré des époques. Il est immuablement jaune.

Les maillots mythiques du cyclisme

Les maillots mythiques du cyclismeEurosport

"Pour moi, c’est le trophée suprême, lance Cédric Vasseur. C’est l’Oscar, la récompense ultime pour un coureur cycliste. Premièrement de par l’histoire. On va fêter les 100 ans du maillot jaune, le Tour a été créé en 1903... Quand on se lance dans une carrière cycliste, c’est forcément quelque part parce qu’on a vu des exploits sur le Tour de France, des champions qui nous ont fait vibrer."

La "supériorité" du maillot jaune sur tous les autres tient à celle du Tour, toujours l'épreuve la plus convoitée, la plus prisée. Celle qui génère la plus intense part de rêve. Même pour l'immense majorité des coureurs étrangers. "Miguel n'est l'homme que d'une conquête, le maillot jaune. Les autres, y compris le maillot rose, même s'il a gagné deux fois le Giro, ne sont que des passades", avait ainsi confié Jose Miguel Echavarri à L'Equipe en 1993 à propos de son poulain, Miguel Indurain.

Pedro Delgado, qui fut le leader d'Indurain avant d'en être l'équipier, ne nous dit pas autre chose. "Le maillot jaune est celui qui brise les frontières, dit-il joliment. Le maillot rose, ou le rouge ici en Espagne, ont une forte reconnaissance, mais plus à un niveau national." Enfants, Indurain et Delgado rêvaient de remporter le Tour. Pas la Vuelta.

Miguel Indurain lors du Tour 1994.

Miguel Indurain lors du Tour 1994.Imago

"Bien sûr que le maillot jaune t’apporte beaucoup plus que n’importe quel autre maillot distinctif, enchaine le Ségovian. Le Tour de France est la plus grande course cycliste au niveau mondial. C’est un tel événement que tu sais que tu vas être une information internationale (sic) en étant maillot jaune un jour. L’intensité médiatique, l’attention du public, c’est quelque chose que tu as vu avec d’autres coureurs, et quand tu le vis toi-même, c’est une sensation de joie immense."

Cadel Evans abonde dans le sens de Perico. Et l'Australien en connait un rayon niveau maillots distinctifs. Il a remporté le Tour, mais aussi eu la chance de porter le maillot rose sur le Giro et le rouge sur la Vuelta, sans oublier bien sûr le maillot arc-en-ciel conquis en 2009 : "Quand vous portez le maillot du Giro ou celui de la Vuelta, vous devenez le centre d'attention des fans de cyclisme. Mais quand vous portez le jaune, vous devenez celui de tous types de personnes."

Sur le Tour, chaque maillot possède son propre charme, sa propre force d'attraction. Le vert et celui à pois ont créé leur propre mythologie. Mais sans effleurer la puissance du roi soleil des maillots. C'est tout particulièrement vrai pour des nations qui y ont très peu goûté. La Colombie, par exemple.

Fernando Gaviria (Quick Step)

Fernando Gaviria (Quick Step)Getty Images

Depuis trente-cinq ans, les coureurs colombiens ont marqué le Tour de leur empreinte, cumulant des podiums via Fabio Parra, Nairo Quintana ou Rigoberto Uran. D'autres ont fini dans le Top 5 et/ou ramené le maillot à pois à Paris, tels que Lucho Herrera, Alvaro Mejia et Santi Botero. Mais la Colombie ne totalise que deux minuscules journées en jaune. L'une par Victor Hugo Pena, en 2003, l'autre grâce à Fernando Gaviria, pas plus tard que l'an dernier.

A l'occasion de sa furtive prise de pouvoir, le sprinter de La Ceja a décrit ce que représentait le maillot jaune aux yeux de ses compatriotes. "Il a une signification énorme chez nous, parce que les Colombiens tournent beaucoup autour mais l'ont souvent manqué de peu, expliquait-il. Nous avons signé de grands exploits sur le Tour mais c'est comme si le maillot jaune ne voulait pas de nous. C'est plus qu'un rêve pour moi, j'ai l'impression de rentrer dans l'histoire du cyclisme colombien et, un peu, dans celle du Tour."

En réalité, une seule tunique dans le monde du cyclisme peut rivaliser : le maillot de champion du monde. "Le plus beau de tous", juge Pedro Delgado, même si la beauté est une appréciation bien personnelle. Entre l'arc-en-ciel et le jaune existe une différence de nature, plus que d'importance. L'un se cantonne au mois de juillet, l'autre autorise à parader une année entière dans une prestigieuse tenue. Le mieux est de s'adresser à ceux qui ont eu l'extrême privilège de goûter aux deux. Comme Peter Sagan.

Peter Sagan, triple maillot arc-en-ciel

Peter Sagan, triple maillot arc-en-cielGetty Images

Triple champion du monde, le Slovaque a endossé le maillot jaune trois jours en 2016 et un autre en 2018. "Vous ne pouvez pas comparer, avait-il assuré l'an dernier. Ce sont deux honneurs immenses, mais le rapport n'est pas le même. L'un n'est là que pour quelques jours, l'autre vous accompagne toute l'année, et dans mon cas, trois années. Mais je suis toujours heureux d'avoir le maillot jaune, parce que je garde quand même les liserés sur les manches." Dans Secrets de maillot jaune, Cadel Evans, autre cumulard multicolore, a glissé exactement la même réflexion. Comme s'il avait eu, lui aussi, le sentiment de cumuler deux honneurs en un maillot.

Mais par définition, très peu de coureurs deviennent champions du monde. Le maillot jaune, d'une certaine manière, est potentiellement accessible à tous, et la probabilité de le porter demeure plus forte que celle de triompher au Mondial. Il n'est d'ailleurs même pas nécessaire de lever les bras pour être en jaune. "Je trouve le maillot arc-en-ciel magnifique, dit Gaviria, mais c'est plus une question d'opportunités, en fonction des parcours. Il faut aussi des circonstances particulières. On n'y pense pas trop. Alors que le maillot jaune, lui, fait rêver tous les coureurs du monde, à mon avis."

"C’est vrai qu’avec un titre de champion du monde, on arbore ces couleurs pendant au moins une année, mais le maillot jaune est vraiment le symbole de la puissance et de la réussite, renchérit Vasseur. Et c’est comme ça dans le monde entier. Le cyclisme s’est beaucoup internationalisé depuis l’arrivée de Greg LeMond, la victoire de Cadel Evans… On a un Équatorien qui vient de gagner le Giro. Je pense que Carapaz ne rêve que d’une chose maintenant : porter un jour le maillot jaune. Et je crois que tous les maillots distinctifs qu’un coureur peut porter dans sa carrière lui donnent encore plus l’envie de porter le maillot jaune. C’est celui qui dépasse tous les autres."

Sean Kelly, nous l'avons vu, n'a goûté que furtivement au maillot jaune. Pourtant, il place ce "trophée" au même niveau que ses plus grands accomplissements, ce qui en dit long. "Pour moi, il est à la hauteur de Milan-Sanremo, de Paris-Roubaix et de toutes les autres classiques que j'ai pu gagner", jure-t-il. De quel autre maillot porté une malheureuse journée un coureur pourrait-il dire cela ?

Tunique unique, le maillot jaune incarne une forme de relique sacrée. C'est en tout cas ainsi que le considère Bernard Hinault. Comme souvent jusqu'au-boutiste, le Blaireau, attaché à cette notion de confrérie, ne supporte pas de voir les "coureurs du dimanche" parader en jaune le long des routes. Il y a une trentaine d'années, il avait fulminé dans les colonnes de L'Equipe : "on ne devrait pas avoir le droit (…) Un maillot jaune, ça se gagne et le droit de le porter devrait être protégé". On ne badine pas avec un mythe qui vous contemple du haut de son siècle.

Bernard Hinault et ses cinq maillots jaunes.

Bernard Hinault et ses cinq maillots jaunes.Getty Images

Entretiens réalisés par Laurent Vergne, Benoît Vittek et Guillaume Di Grazia

Visuels par Quentin Guichard

Bibliographie :
Secrets de Maillots jaune, Sous la direction de Pierre Carrey et Luca Endrizzi (Editions Hugo Sport)
La Fabuleuse Histoire du tour de France, Pierre Chany et Thierry Cazeneuve (Editions Minerva)
Le Tour de France et la France du Tour, Béatrice Houchard (Editions Calmann Levy)
L'Equipe raconte le Tour de France, Gérard Ernault (Editions Robert Laffont)

IntroductionLe maillot jaune a 100 ans vendredi : Plongez au coeur d'un mythe
  • Chapitre 11. 1919, année zéro
  • Chapitre 22. Merckx tout puissant
  • Chapitre 33. Quand le jaune change la vie
  • Chapitre 44. La cape jaune de super-héros
  • Chapitre 55. Le jaune n'a pas voulu d'eux
  • Chapitre 66. Partir en jaune, la déchirure
  • Chapitre 77. Jaunes d'un jour ou le bonheur éphémère
  • Chapitre 88. Mysticisme et puissance, le jaune ou le maillot ultime