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Un Tour pour grimpeurs, jusqu'à la caricature : Qui veut tuer le chrono ?

Un Tour pour grimpeurs, jusqu'à la caricature : Qui veut tuer le chrono ?

Le 15/10/2019 à 13:39Mis à jour Le 15/10/2019 à 15:27

TOUR DE FRANCE - Il n'y aura qu'un seul contre-la-montre sur la Grande Boucle en 2020. C'est devenu une habitude, mais la logique a été poussée plus loin encore puisque cet unique chrono s'achèvera par la montée de la Planche des Belles Filles. Les purs spécialistes sont donc totalement laissés de côté. Une tendance lourde, et regrettable.

Ami rouleur, range ton casque profilé, ton guidon de triathlète et tes roues lenticulaires. Tu n'en auras pas besoin sur le Tour 2020. Le tracé de la 107e édition, dévoilé mardi à Paris, entérine avec une outrance certaine la tendance de ce début de XXIe siècle : le contre-la-montre n'a plus la cote sur la Grande Boucle. Mais jamais les organisateurs n'avaient osé pousser le bouchon aussi loin. Là, nous ne sommes plus très loin du bras d'honneur à un exercice qui demeure, qu'on le veuille ou non, un des juges de paix d'une épreuve de trois semaines.

Il n'y aura donc qu'une seule épreuve chronométrée l'été prochain. C'est tout sauf une surprise. C'est même devenu une forme de norme. Mais la nature de cet unique effort solitaire amenuise encore l'impact de cette discipline. Il se tiendra la veille de l'arrivée, entre Lure et la Planche des Belles Filles. Un chrono partiellement en montagne, donc, avec une montée classée en première catégorie à gravir. Certes, Christian Prudhomme a précisé mardi que la partie initiale de cette étape serait plate et favorable aux purs rouleurs. Mais l'alibi est mince : un tiers d'étape pour les spécialistes, 14 kilomètres au total...

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Contrairement à certaines années, il n'y aura même pas un prologue ou un contre-la-montre par équipes (même s'il s'agit là d'un exercice différent) pour contrebalancer cette (très) faible part des chronos. Si attaché à la grande Histoire de l'épreuve dont il est à la tête, Christian Prudhomme n'hésite pourtant pas à s'asseoir sur un élément majeur de celle-ci. Un Tour comme celui de 2020, sans véritable contre-la-montre destiné aux spécialistes, offre donc non seulement un tracé destiné aux grimpeurs, ce qui n'est pas un souci en soi, mais un Tour destiné aux seuls grimpeurs, ce qui est beaucoup plus problématique.

Mauvaise presse

Je ne crois pas à l’argument d’un tracé de circonstance destiné à favoriser les leaders français, comme Thibaut Pinot ou Romain Bardet. D’abord parce que l’unique chrono de 2019 avait été dominé par un certain Julian Alaphilippe qui, jusqu’à preuve du contraire, fut le meilleur Tricolore à Paris. Ensuite parce que cette tendance est trop lourde et durable pour s’apparenter à de l’opportunisme.

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Au fond, que reproche-t-on au contre-la-montre ? Deux choses : de ne pas être assez spectaculaire et de figer la course au classement général. Le premier point peut se discuter. Rien ne vaudra jamais une magistrale bagarre en haute altitude. La dramaturgie est incomparable en montagne. Mais un duel chronométré peut aussi être générateur d'émotions. Quelqu'un se souvient, au hasard, du Tour 1989 ? Puis la petite montée en pression qui précède l'annonce des pointages intermédiaires possède aussi son charme. Mais admettons l'argument, après tout, c'est là davantage affaire de goût qu'autre chose.

La vraie question, maintenant : les chronos tuent-ils l'intérêt du Tour de France ? Si nous en sommes là aujourd'hui, c'est d'abord parce que, il y a un gros quart de siècle, un coureur nommé Miguel Indurain laminait la concurrence dans des proportions insupportables dès le premier chrono. A l'époque, la part du contre-la-montre individuel avoisinait régulièrement les 140-150 kilomètres. C'était, déjà, une baisse sensible par rapport aux décennies précédentes.

A partir d'Indurain, le chrono a commencé à avoir mauvaise presse. Jusqu'à atteindre aujourd'hui un niveau de désamour inquiétant. Mais ne se trompe-t-on pas de cible ? Le problème n'est pas d'avoir 20, 30 ou 60 kilomètres de contre-la-montre. Si la course est cadenassée aujourd'hui, ce n'est pas à cause des chronos, mais d'une approche uniforme de la course de la part des principaux leaders, ou de la mainmise de certains, d'un certain collectif, rendant délicate et périlleuse la moindre initiative d'envergure.

Miguel Indurain

Miguel IndurainImago

Le droit et le devoir d'être bon en chrono

Quelle est la prochaine étape ? La suppression totale du contre-la-montre ? L'extrémité d'une telle décision aurait au moins le mérite de la clarté. Nous n'en sommes de toute façon plus très loin. C'est d'autant plus dommage qu'à côté de cela, je trouve le parcours assez formidable dans la manière dont il a été dessiné. Il sort des sentiers battus (pas de Tourmalet, de Galibier, d'Alpe d'Huez ou de Ventoux), a le sens du rythme, notamment dans cette première semaine qui alterne intelligemment étapes de plaines et celles plus musclées et traversera les cinq massifs montagneux. Il a tout pour plaire mais l'absence de vrai contre-la-montre "plat" a quelque chose de gênant.

"Le Tour doit pouvoir se gagner partout", disait Christian Prudhomme en 2012. Il ne peut plus se gagner dans les chronos traditionnels. Est-il vraiment impossible d'insérer un chrono pour spécialistes, même de 20 ou 25 kilomètres, sans tuer l'intérêt de trois semaines de course comme les détracteurs de cet exercice le prétendent ? En trente ans, nous sommes passés d'un extrême à l'autre.

Comme on a le droit d'être fort en montagne, on a le droit d'être fort en contre-la-montre. Lorsqu'on prétend gagner le Tour, on en a même le devoir. On devrait, en tout cas. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment nécessaire. En 2020, ce sera même totalement inutile. Je ne doute pas que certains (une majorité, même, sans doute) s'en réjouiront. On peut aussi trouver cela triste qu'il n'y ait plus besoin d'être un coursier complet pour ramener le maillot jaune à Paris.

Christian Prudhomme lors de la présentation du parcours du Tour de France 2020.

Christian Prudhomme lors de la présentation du parcours du Tour de France 2020.Getty Images

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