Où Primoz Roglic a-t-il perdu le Tour ?

  • Christophe Gaudot
Tour de France
"Dur à voir", "un choc", "on avait préparé la fête" : Pour Roglic et Jumbo, la douche froide
19/09/2020 À 18:45

Ce samedi, sur La Planche des Belles Filles ! On pourra toujours se dire qu'il a trop contrôlé, trop joué à l'épicier pendant trois semaines mais qui peut affirmer, si ce n'est lui, qu'il était en mesure de faire plus dans les Pyrénées, dans le Massif Central ou dans les Alpes ? Primoz Roglic a mené son Tour comme il l'avait prévu : avec l'équipe la plus solide du peloton et en grappillant du temps ici et là quand les circonstances de course le lui permettaient.

Cette stratégie, si elle a profondément ennuyé les suiveurs, a porté ses fruits. Arriver sur l'ultime contre-la-montre du Tour avec 57 secondes d'avance sur votre plus proche poursuivant, quand vous êtes un spécialiste de l'affaire, c'est une situation confortable. Et d'ailleurs, peu de gens auraient parié ce samedi matin sur un tel dénouement.

Mais le sport est ainsi fait, il prend parfois le contre-pied, et heureusement. Primoz Roglic a fait un bon chrono ce samedi, il en aurait fallu un excellent car en face, Tadej Pogacar a réalisé une performance extraordinaire. L'écart final a quoi de surprendre, il donne surtout l'impression que le maillot jaune a craqué quand il a compris que le Tour lui échappait.

A 4km du sommet, Roglic avait déjà perdu son maillot jaune

  • Simon Farvacque

On ne perd que ce que l’on a. C’est surtout Tadej Pogacar qui s’apprête à remporter, ce dimanche, le Tour de France. Mais l’impression que Primoz Roglic l’a "perdu" en route reste prégnante, à l’issue de 20 jours de course. Parce qu’il a porté le maillot jaune du début de la deuxième semaine à la veille de l’arrivée, parce qu’il a dégagé une impression de maîtrise croissante, parce que la surpuissance de son équipe l’a exonéré de bien des frayeurs.

Toutes ces cases cochées font une belle jambe à Roglic, ce samedi, à l’issue d’un retournement de situation qui s’inscrit en bonne place au panthéon de la Grande Boucle. Comment l’expliquer ? La tentation est de l’attribuer à l’attentisme du leader de la Jumbo-Visma. On a beaucoup parlé de la forme resplendissante qu’il tenait depuis plusieurs semaines, arguant que l’idéal pour lui était de capitaliser au maximum sur elle, avant un potentiel déclin rappelant celui du Tour d’Italie 2019 (3e après avoir été maillot rose).

Alors, oui, Roglic n’a sans doute pas exploité pleinement son avantage quand celui-ci semblait manifeste, se contentant d’accumuler les bonifications en début de Tour, puis d’asseoir légèrement sa domination au sommet du col de la Loze. Oui, il regrettera sans doute d’avoir laissé revenir Pogacar dans le jeu comme il avait laissé Richard Carapaz prendre le large lors du dernier Giro. Mais il a tout de même abordé ce contre-la-montre final avec un matelas de près d’une minute sur son dauphin (57"). En tenant compte de ses immenses qualités dans l’exercice du chrono, il était en position de force. Il a flanché et doit au moins autant sa défaite à cette relative contre-performance qu’à une gestion discutable des trois semaines d’épreuve.

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Quelle est la plus grosse surprise de ce chrono ?

  • Christophe Gaudot

J'ai hésité à choisir Wout Van Aert, quatrième du contre-la-montre avec le troisième temps sur la seule montée de la Planche des Belles Filles. J'ai un temps pensé à Rémi Cavagna, sixième sur la ligne après un raid solitaire vendredi. Finalement, mon choix s'est arrêté sur ce qui m'impressionne le plus dans la performance de Tadej Pogacar : l'écart qu'il a créé avec Tom Dumoulin et Richie Porte.

Pour rappel, celui-ci est de 81 secondes. J'ai fouillé dans l'histoire récente du Tour de France et je suis remonté à 2016 pour trouver trace d'un gouffre semblable sur un chrono. A la Caverne du Pont d'Arc, Tom Dumoulin, déjà lui, avait devancé Chris Froome de 63 secondes. Mettre plus d'une minute à tout le monde sur un contre-la-montre, c'est rare. Tadej Pogacar l'a fait sur son premier Tour de France, après avoir bataillé au plus haut niveau pendant trois semaines et face à Tom Dumoulin et Richie Porte, deux spécialistes de l'exercice.

Il y avait lui et les autres dans les Vosges ce samedi. Sept coureurs, de Tom Dumoulin à David de la Cruz se tiennent en 1'19'' derrière lui. Tadej Pogacar a enchanté le Tour de France mais comme tout bon showman qui se respecte, il avait gardé le meilleur pour la fin.

Dumoulin : "Roglic a fait un bon chrono, Pogacar était à un niveau supérieur"

  • Simon Farvacque

J’ai longtemps cru Tadej Pogacar capable de renverser Primoz Roglic. Mais j’admets que je ne l’imaginais plus en mesure de le faire, ce samedi au départ de l’ultime bataille entre cadors de ce Tour de France. Sa victoire, qui plus est retentissante, est en cela une surprise. LA surprise de ce chrono, parce qu’elle est celle qui compte le plus. Mais pas la plus grosse.

Le résultat qui a suscité le plus d’étonnement chez moi est l’écroulement de Miguel Angel Lopez. Le voir perdre le podium sur le fil au profit d’un Richie Porte plus aguerri dans l’exercice du contre-la-montre : pourquoi pas. Le voir concéder 6’17" au vainqueur du jour, se faire doubler par Mikel Landa et Enric Mas, et retomber à la 6e place : non, cela ne m’avait pas traversé l’esprit.

L’impression de forme olympique que "Super MAL" avait dégagée au sommet du col de la Loze donne encore plus d’ampleur à ce camouflet. Dans le même genre, Alejandro Valverde a lui aussi vécu un calvaire (47e à 6’26") qui devrait le priver d’un vingtième (!) Top 10 sur un Grand Tour. Mais Valverde a 40 ans et n’a pas donné de gages d’une condition exceptionnelle sur cette Grande Boucle. Au contraire donc d’un Lopez dont la défaillance me semble inexplicable.

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La bordure de Lavaur a-t-elle été une bénédiction pour Pogacar ?

  • Christophe Gaudot

Au soir de la 7e étape, Tadej Pogacar pointait à 1'25'' de Primoz Roglic. Deux semaines plus tard, son avance de 59 secondes va lui permettre de remporter son premier Tour de France. Il s'est passé tant de choses entre Lavaur et la Planche des Belles Filles pour que Pogacar puisse se trouver sur le trône du Tour à la veille de l'arrivée… Je pense néanmoins que, d'une certaine manière, sa victoire prend racine dans la bordure de Lavaur.

Quelque part, elle a permis à Pogacar de voler sous les radars. Il reprend du temps à Loudenvielle ? Roglic l'a laissé faire. Il fait jeu égal en montagne avec son adversaire ? Oui, mais le temps perdu à Lavaur lui sera fatal à l'heure des comptes après le contre-la-montre.

Pensez un instant que Tadej Pogacar soit sorti des Pyrénées avec le retard qui était le sien (4 secondes) sur Roglic en y entrant ? Que se serait-il passé s'il avait dû contrôler la course à partir du Massif central, avec pour seuls équipiers solides en montagne, David de la Cruz et Jan Polanc ? Et comment aurait-il réagi avec le maillot jaune à portée de main ? Cette tunique peut faire tourner la tête à n'importe qui. Confortablement installé à bonne distance d'elle, Pogacar l'a cueillie le moment venu. Son destin devait s'écrire ainsi.

Comment Pogacar et Landa ont perdu plus d'une minute sur un coup de bordure

  • Simon Farvacque

Non, je ne pense pas. Les 81 secondes perdues sur la route de Lavaur ont certainement eu un impact sur la stratégie de Tadej Pogacar. Mais je doute de l’influence qu’elles ont eue sur le dénouement du Tour de France. L’explication passe par un instant "science-fiction". Rembobinons donc la pellicule de cette Grande Boucle.

Sans le coup de bordure de Castres, Tadej Pogacar aurait certainement abordé le week-end pyrénéen à la troisième place du classement général, devancé de 4 secondes par Primoz Roglic (2e). Puis il l’aurait achevé au deuxième rang, dans le sillage de ce même Roglic, qui ne lui a concédé qu’une seconde au jeu des bonifications lors de ces deux étapes, et ne lui aurait sans doute pas laissé de bon de sortie.

En deuxième semaine, la Jumbo-Visma ne se serait alors peut-être pas exposée à perdre le maillot sur des bonifications, laissant par exemple le loisir aux baroudeurs de s’expliquer au sommet du Grand Colombier. Et si elle avait pris le risque de favoriser une arrivée entre ténors, rien ne dit que Pogacar aurait dominé Roglic dans ce contexte.

Enfin, même avec un Pogacar éventuellement en jaune avec une avance ténue sur Roglic, la formation néerlandaise aurait pu se transformer en allié de circonstance. Je suis certain qu'elle aurait continué de courir en équipe qui a le paletot, compensant pour le leader d’UAE Emirates les pertes de Davide Formolo et de Fabio Aru. Bordure ou pas, ce Tour me semblait voué à une explication finale slovène sur la Planche des Belles Filles

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Tadej Pogacar et Primoz Roglic, le duel de ce Tour de France

Crédit: Getty Images

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