Ses larmes nous avaient marqués. Quelques minutes après avoir tutoyé la victoire, lors de la 9e étape du Giro l'an passé, Geoffrey Bouchard s'exprimait péniblement, à notre micro. Aucun mot ne semblait pouvoir illustrer sa déception. Le coureur d'AG2R Citroën, repris dans le final par les cadors, Egan Bernal en tête, avait un maillot de meilleur grimpeur sur le dos, en lot de consolation. Mais c'était à des années-lumière de lui suffire. Ce qu'il voulait, c'était gagner.
L'ivresse du succès, Bouchard la chérissait lorsqu'il brillait dans les rangs amateurs. Passé professionnel sur le tard, à 26 ans, il en était depuis sevré. Ce lundi à San Martino di Castrozza, il y a enfin regoûté. "Je suis super content d'enfin gagner chez les professionnels. Les maillots de grimpeur, ce n'est pas le même sentiment. Compteur débloqué", se réjouit le lauréat de la première étape du Tour des Alpes, fier d'avoir "fait le vélo (qu'il) aime" pour y parvenir.

Bouchard y a cru très fort, il a fini en pleurs : "C'est comme ça, c'est le sport..."

Tour des Alpes
Enfin récompensé : En solitaire, Bouchard décroche la 1re victoire de sa carrière
18/04/2022 À 13:37

"J'avais peur que le scénario se répète"

Bouchard a repensé à sa mésaventure du dernier Tour d'Italie, lors de son échappée gagnante. "J'étais parti à 25 bornes de l'arrivée, j'avais lâché mes compagnons d'échappée (comme ce lundi, NDLR), et j'avais peur que le scénario se répète. Je me suis servi de cette journée", raconte-t-il. Un autre souvenir, plus récent, lui a été utile : Paris-Camembert, dont il a pris la 4e place mardi dernier : "Il fallait que je me remette en situation de gagner une course."
"J'avais de la confiance au départ de ce Tour des Alpes, après mon Top 10 au classement général de l'UAE Tour (8e, en février, NDLR), poursuit-il. Cela m'avait déjà débloqué. Je suis arrivé sur cette course ambitieux." Il comptait bien passer à l'attaque : "J'avais dit à mes copains, avec qui je roule à Chambéry, que je voulais être audacieux. J'ai eu la chance que cela sourit aujourd'hui." Pourtant, il n'avait pas coché cette première étape...

Geoffrey Bouchard a bien fait de se porter à l'avant de la course...

Crédit: Getty Images

"Il y a deux fils qui se sont touchés…"

"Aujourd'hui (lundi), ce n'était pas du tout prévu. Il y a deux fils qui se sont touchés. En trois secondes, j'ai remonté le peloton, j'ai suivi un mouvement et on est parti. On a pris du temps facilement et voilà", rapporte le coureur français de 30 ans. Il s'est retrouvé dans le bon coup presque par hasard… et a vite compris que le hasard faisait bien les choses cette fois-ci : "Quand on m'a dit qu'on avait 7'46" d'avance, à l'oreillette, je me suis dit : 'purée ! Cela peut le faire.'"
Geoffrey Bouchard s'est montré le plus en jambes dans le groupe de six fuyards qui a pris le large. Seul Ben Zwiehoff (Bora-Hansgrohe) semblait en mesure de lui tenir tête, quand la route s'élevait. Mais avec un long col dont le sommet était situé à 50 bornes de l'arrivée : que faire ? Quand partir en solo ou en duo ? "On s'est un peu mis le reste de l'échappée à dos… les mecs passaient un petit peu moins", débriefe Bouchard, concernant l'aisance dont il a fait preuve dans les portions montantes, avec Zwiehoff.
L'envie de se débarrasser de ses compagnons d'échappée lui a donc traversé l'esprit assez tôt : "Je me disais qu'il y avait beaucoup de descentes sur la partie finale…" Lorsque même son acolyte de la Bora-Hansgrohe a commencé à tirer la langue, Bouchard a mis les voiles : "Je l'ai peut-être mis un peu dans le rouge quand j'ai relancé. Il roulait moins… J'avais peur de me faire avoir. Alors j'ai tout lâché, j'ai attaqué !" Vingt-cinq kilomètres à tenir avec trois minutes de marge sur le groupe des favoris.

Geoffrey Bouchard (AG2R-Citroën) a remporté la première étape du Tour des Alpes 2022.

Crédit: Getty Images

Une dernière montée décisive

Le matelas de Bouchard a fondu comme neige au soleil, dans une portion en faux-plat descendant. "Je me suis dit que c'était parfait pour un peloton organisé…", a-t-il commencé à gamberger. Mais il est "resté calme", sachant que la bosse du final serait décisive : "Il ne fallait pas que je m'écrase." Avec une quarantaine de secondes d'avance au pied de ce kilomètre escarpé, le grimpeur d'AG2R Citroën a fait parler ses qualités physiques. Son mental, aussi.
Le meilleur grimpeur de la Vuelta 2019 et du Giro 2021 s'est donné une consigne : "On avait déjà fait la montée, plus tôt dans l'étape. Le pied était très raide. Après c'était un peu plus roulant. Je me suis mis en danseuse et je me suis dit : 'Si tu te rassois avant la bascule, tu es… un faible', en parlant poliment." Il a plongé dans une courte descente 15 secondes avant les ténors. C'était gagné : "J'ai senti que ça le faisait (…) j'ai pu profiter les 200 derniers mètres."

Le peloton ne l'a pas croqué : Bouchard tient son premier bouquet

Meilleur grimpeur et revers de la médaille

"L'audace a payé et c'est un peu notre philosophie dans l'équipe", analyse celui qui espère avoir vécu un "déclic" : "Je vais attaquer la suite de ma carrière décomplexé." Bouchard s'est parfois senti un peu piégé, dans son costume de roi de la montagne : "Cela m'a peut-être desservi dans l'optique de gagner une étape dans un Grand Tour. J'avais tellement envie d'être devant pour marquer des points, que je me retrouvais devant… mais j'avais vidé la cuve et les autres coureurs ne me disputaient pas les points."
Pendant ce temps-là, "des personnes dans l'équipe me (disaient) que j'avais le potentiel pour gagner des courses", insiste-t-il. "J'ai un profil un peu particulier, je peux faire les classements généraux parce que je ne grimpe pas trop mal (…) mais je suis toujours un peu battu si je suis avec les champions", d'où l'intérêt de leur fausser compagnie tôt et l'espoir d'un succès aux airs de tournant. Bouchard peut devenir un baroudeur d'élite.

Et maintenant… le classement général ?

Avant de penser à cette évolution sur le moyen terme, il y a aussi un Tour des Alpes de cinq étapes à terminer. Voire à s'adjuger, puisque le voici leader de l'épreuve. "Le général ? 5 secondes, 10 secondes, 20 secondes… je m'en moquais. Je voulais juste passer le vélo en premier sur la ligne d'arrivée, élude-t-il, alors qu'il devance son dauphin Pello Bilbao de 9 secondes. On va voir ce qu'on peut faire… mais pas de pression, ce n'est que du bonus."
Le message est clair… Mais si les fils se touchent et qu'il se met en tête de ne pas se rasseoir, quand les prétendants à la victoire finale attaqueront dans les prochaines étapes, le meilleur est peut-être à venir pour Geoffrey Bouchard.

Geoffrey Bouchard, soulagé à l'arrivée de la 1re étape du Tour des Alpes

Crédit: Getty Images

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