Ils arrivent après une heure de course, boueux, crottés des pieds au casque, presque méconnaissables. A côté d’eux, les coureurs d’un Paris-Roubaix pluvieux sembleraient presque se livrer à une partie de plaisir. Devant son écran, en attendant que le public puisse revenir dans les sous-bois, on découvre ou redécouvre le bonheur de regarder le cyclo-cross, ce sport sans oreillette qui privilégie l’audace plutôt que l’attentisme et fait les yeux doux aux puncheurs, aux attaquants, aux plus malins, aux plus habiles, bref à ceux qui donnent tout ce qu’ils ont dans les tripes.
Les deux cadors du moment, Wout van Aert et Mathieu van der Poel, lui ont redonné le lustre qu’il avait perdu, du moins en France car, en Belgique, le cyclo-cross demeure une sorte de religion, assurant des succès d’audience pharaoniques à la télévision et des dimanches de fêtes où la bière coule à flot comme dans toute kermesse flamande qui se respecte, hors période de confinement.

Poulidor et Anquetil sont passés par les sous-bois

Cyclo-cross
Brand : "S'il y a une course où mes qualités peuvent être utiles, c'est Paris-Roubaix"
23/03/2021 À 10:20
Jadis, quand on me disait : "cyclo-cross", je pensais : "De Vlaeminck" . Les frères De Vlaeminck, Eric et Roger, régnaient alors sur la discipline, se partageant les championnats de Belgique et du monde. Entre 1966 et 1975, ils avaient raflé huit titres mondiaux à eux deux, dont sept pour Eric. Roger, le "gitan" aux rouflaquettes, est ensuite allé quérir la gloire sur route, s’imposant à onze reprises dans les cinq Monuments (Milan-Sanremo, Tour des Flandres, Paris-Roubaix, Liège-Bastogne-Liège et Tour de Lombardie), dont quatre fois sur le vélodrome roubaisien. Mais, sur certaines routes où il s’agissait d’abord de piéger Eddy Merckx, l’habileté manœuvrière des deux frères faisait merveille et leur venait du cyclo-cross.

Marc Demeyer, Francesco Moser, Roger De Vlaeminck - Paris-Roubaix 1976

Crédit: Imago

L’hiver venu, quasiment tous les coureurs passaient de la route aux sous-bois. Sur une photo du 30 janvier 1966, on peut voir Raymond Poulidor devant Jacques Anquetil, chacun le vélo sur l’épaule, au cyclo-cross de Fontenay-sous-Bois. Puis, au fil des ans, le cyclo-cross a semblé devenir l’apanage des spécialistes. Quand un Français, Dominique Arnoult, est devenu champion du monde de la discipline en 1993, il n’est pas devenu une star. On raconte même que, dans le peloton, ceux qui sont venus le féliciter pouvaient se compter sur les doigts d’une seule main. Idem pour les médaillés de bronze aux Mondiaux que furent, au fil des années, Christophe Lavainne (1987 et 1989), Bruno Lebras (1990, 1991) et Francis Mourey (2006).
Parce qu’ils se livrent un duel fratricide et qu’ils brillent aussi sur la route, le Belge Wout van Aert et le Néerlandais (un peu français) Mathieu van der Poel nous incitent à ne plus rater une seule manche de la Coupe du Monde et à chercher sur la carte où se trouvent Tabor, Termonde, Hulst ou Overijse, car le cyclisme est toujours un cours de géographie, et pas seulement au mois de juillet.
Ce 24 janvier, à Overijse, dans la Flandre néerlandophone, Van Aert l’a emporté sur van der Poel. Le 31 janvier, à Ostende, ils se retrouveront pour le championnat du monde, avec le Britannique Tom Pidcock en troisième homme. Avec trois maillots arc-en-ciel chacun, ils joueront peut-être la belle tant la route semble devoir ensuite les happer. En 2020, dans un Tour des Flandres disputé en octobre, c’est au sprint qu’ils s’étaient expliqués, avec avantage à Mathieu van der Poel.

Sprint royal et photo finish : entre van der Poel et Van Aert, c'était chaud

On se demande bien pourquoi la France n’aime pas davantage le cyclo-cross, même si certains coureurs de la nouvelle génération le pratiquent ou l’ont pratiqué : Julian Alaphilippe a même été vice-champion du monde junior en 2008, deux ans après un autre acrobate du vélo, Peter Sagan. Romain Bardet a été deux fois champion d’Auvergne de la discipline, en 2010 et 2011, et aime parfois replonger dans un exercice qui, dit-il, le rajeunit.

En France, une discipline qui a du retard

Clément Venturini, quatre fois champion de France de la spécialité, note dans Vélo Magazine qu'’il y a un changement d’air ces derniers temps" en faveur du cyclo-cross, ajoutant qu’'on sait depuis toujours que c’est une bonne école pour la route." Steve Chainel, qui a lancé l’équipe 100% cyclo-cross, Cross Team Legendre, avec dix coureurs, ne cache pas son bonheur quand on l’interroge sur le sujet : "Le duel entre Van Art et Van der Poel fait du bien. Pour nous, c’est une pub géniale !" Pour les coureurs et pour les sponsors, qui semblent avoir envie de revenir vers une discipline que Steve Chainel décrit comme "télégénique, facile à retransmettre" et qui pourrait selon lui donner des idées aux chaînes de télévision régionales.
Un peu partout en France, malgré de nombreuses annulations cet hiver pour raisons sanitaires, les clubs se mobilisent, des bénévoles font le forcing pour faire vivre le cyclo-cross. En revanche, la Fédération française de cyclisme, de l’avis général, traine les pieds. Cyrille Guimard, lui-même en campagne pour la présidence de la FFC, le dit à sa manière et donc sans ambages, dans Presse Océan : "On a une Fédération qui n’a rien à faire du cyclo-cross. Ils ne jurent que par la piste, pourvoyeuse de médailles olympiques (…) Cela se fait au détriment du cyclo-cross. Tant que la Fédé n’aura pas la volonté d’imposer le cyclo-cross, on sera toujours la cinquième roue du carrosse." De fait, les budgets vont en priorité, comme dans d’autres sports, aux disciplines susceptibles de rapporter des médailles olympiques.

Van Aert écrasé, un deuxième succès et une jolie remontée au général : Van der Poel a tout gagné

Mais si beaucoup de grands champions se sont détournés du cyclo-cross, il y aurait une autre raison, qu’exprime Steve Chainel : "On ne prenait pas assez en compte les envies des coureurs. On a souvent oublié ce que veut l’athlète. Des gars comme Van Aert et Van der Poel, ils ont décidé de faire du cyclo-cross, c’est aussi pour ça qu’ils sont les meilleurs !"
Steve Chainel sera présent au championnat du monde d’Ostende, avec Joshua Dubau, Yan Gras et David Menut dans l’équipe de France. Un coureur tricolore se parera-t-il d’arc-en-ciel dans les prochaines années ? Après tout, en 1950, le premier champion du monde de cyclo-cross, Jean Robic, avait aussi gagné le Tour de France et, avec Roger Rondeaux (trois fois) et André Dufraisse (cinq fois), les Français avaient trusté les neuf premiers titres.
On ne peut certes pas comparer les époques ni nier l’internationalisation du cyclisme et l’allongement de la saison des courses. Mais on a le droit de rêver en regardant la liste des espoirs français présents à Ostende, de Théo Thomas à Rémi Lelandais, Joris Delbove, Ugo Ananie et Tom Maiguenaud. Sans oublier Marion Norbert Riberolle, championne du monde sortante, qui défendra son titre chez les Espoirs. Tous ces jeunes champions, rêve Steve Chainel, pourraient donner envie de se lancer dans le cyclisme à des gamins pour qui l’entrainement dans les sous-bois sera beaucoup moins dangereux et plus ludique que sur les routes. Et glorifier le sens du spectacle cycliste, ce dont personne ne se plaindra.
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