C'est mardi, c'est Grands Récits. Notre série vous propose de vous plonger dans la folle histoire du sport, entre pages de légendes, souvenirs enfouis et histoires méconnues. Toujours à hauteur d'hommes. Après les héros improbables, les mois de mars et d'avril seront consacrés aux miraculés du sport . Deuxième volet dédié à Rocky Bleier.

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Les Grands Récits
De la rue au Super Bowl : Michael Oher, un destin hollywoodien
08/06/2020 À 22:16

Nom : Bleier. Prénom : Robert Patrick. Surnom : Rocky. Comme un clin d'œil, les deux derniers ont une puissante évocation cinématographique. Robert Patrick est l'acteur qui incarnait dans Terminator 2 le terrifiant T-1000, un androïde quasiment indestructible, capable de se relever de tout. Quant à Rocky, le personnage créé et incarné par Sylvester Stallone, il demeure un symbole de l'outsider parti de rien pour arriver au sommet, contre toutes les prédictions.

"Indestructible". "Parti de rien pour arriver au sommet contre toutes les prédictions". On ne pourrait mieux résumer Rocky Bleier, d'ailleurs devenu à son tour le héros d'un long métrage. Logique. Son histoire est de celle dont on fait les héros de roman et de cinéma. Son histoire, c'est celle d'un type à qui l'on répète qu'il n'y arrivera pas. Qu'il ferait mieux, dans son intérêt, de laisser tomber. Mais qui, n'écoutant que lui, finira par donner tort à tout le monde.

La vie de Rocky Bleier a basculé en trois temps, entre l'hiver 1968 et l'été 1969. A l'époque, il est un tout jeune joueur de la NFL en passe d'achever son année de rookie. Sorti de l'Université de Notre Dame, ce running back sous-dimensionné, aux capacités physiques limitées et perclus de blessures lors de ses quatre années à la fac (au hasard, une rupture des ligaments croisés du genou et un rein lacéré) a tout de même été drafté en 1968 par Pittsburgh au... 16e tour, en 417e position. Le scepticisme règne déjà quant à son avenir en NFL. Mais au moins a-t-il mis un pied dans la Ligue. Un premier pas.

Le baiser de la mort de l'Oncle Sam

Mais ça, c'était avant de recevoir, trois semaines avant Noël, un cadeau empoisonné. "Une lettre signée de l'Oncle de Sam", a-t-il raconté dans son autobiographie, "Fighting back", qui sera adaptée en téléfilm en 1980. "Le baiser de la mort, comme il nomme son ordre d'incorporation pour le Vietnam. Nous étions au pic de la guerre, 500 000 Américains étaient là-bas, et il leur fallait encore et toujours plus de corps".

Son erreur ? Ne pas avoir, comme beaucoup de jeunes athlètes incorporables, rejoint la "Garde nationale" en tant que réserviste, ce qui permettait de répondre à ses obligations militaires sans partir au combat. "J'étais naïf, admet-il, et je pensais que juste en étant en NFL, je pourrais éviter l'incorporation."

Cinq mois plus tard, en mai 1969, Rocky Bleier s'envole pour le Vietnam et intègre la 196e Brigade d'infanterie légère, 4e Bataillon, Compagnie C. Son avenir footballistique devient alors dérisoire. Il n'a plus qu'un seul objectif : rester en vie. "En NFL, il y avait toujours le week-end d'après. Au Vietnam, je ne savais pas si je serais encore en vie dans deux heures."

De son court séjour au Vietnam, Rocky Bleier a retenu "l'humidité, la solidarité entre soldats et... le chocolat chaud". "Ça va vous paraitre idiot, sourit-il, mais la nuit, la température passait de 45 à 20, c'était brutal, ça nous donnait une impression de fraicheur. Du coup, je demandais toujours à ma famille de m'envoyer des sachets de chocolat chaud instantané." Mais ce qui reste ancré dans sa mémoire, comme le point de fixation de toute son existence, c'est cette journée du 20 août 1969.

Rocky Bleier au Vietnam en 1969. (Photo http://www.rockybleier.com)

Crédit: From Official Website

"Nous étions des soldats parmi d'autres, tous dans la même merde"

Au moment même où s'achève le festival de Woodstock, "trois jours de paix et de musique", selon la formule publicitaire, son orchestre à lui est rythmé par les pales d'hélicoptères et les mitrailleuses. Ce 20 août, lors d'une patrouille de routine à Hiep Duc, il plonge en plein cauchemar : "J'ai senti une douleur dans la jambe, comme si quelqu'un m'avait frappé très fort ou m'avait envoyé une pierre. J'ai cru que c'était ça, d'ailleurs puis j'ai regardé ma cuisse gauche : j'avais pris une balle. Ça me faisait mal, mais l'adrénaline vous fait tenir."

Pas une grande journée donc, ce 20 août, pour Rocky. Mais bientôt, cette balle sera un souci mineur. Bientôt, son pied droit sera en charpie. "J'étais au sol, en train de mettre un bandage autour de ma jambe, poursuit-il. Les grenades pleuvaient. L'une d'elles a rebondi sur le dos du Capitaine Murphy qui était allongé juste à côté de moi. Elle a atterri entre mes jambes. Je n'ai pas eu le temps de me dégager avant qu'elle n'explose."

Une unité est envoyée pour secourir la sienne. Mais dans ce contexte, le temps et les distances se trouvent décuplés. Il faudra trois heures pour que l'aide arrive, quatre de plus pour évacuer la zone. Installé sur un grand drap transformé en brancard de fortune, Bleier est porté par quatre camarades qui finissent par tomber d'épuisement. Un autre soldat le prend alors par-dessus son épaule et l'emmène jusqu'à une zone sécurisée. Une scène qui a marqué Bleier, comme il l'a raconté à Fox Sports en 2015, à l'occasion du 40e anniversaire de la fin de la guerre du Vietnam :

Je ne connaissais même pas son nom et je ne l'ai jamais su. C'était un noir. Nous étions à la fin des années 60, les tensions raciales étaient énormes aux Etats-Unis. Mais au Vietnam, on s'en foutait. Quand les balles volaient, il n'y avait pas de noirs, pas de blancs, pas de sud, pas de nord, plus de barrières sociales ni raciales. J'étais juste moi et il était juste lui. Nous étions des soldats parmi d'autres, tous dans la même merde.

Le message du Chief

Rocky Bleier attendra 14 heures pour recevoir sa première dose de morphine. Evacué vers Tokyo, il est opéré du pied, dont sont extraits 100 "shrapnels", ces petits fragments de grenade dispatchés par l'explosion. Une partie de son pied a subi des dommages irréparables. Le soldat demande au chirurgien s'il pourra rejouer au football. "Impossible", tranche le Docteur Baughmann.

Bleier se tourne vers un autre médecin, le Dr Laorr, pour quérir un deuxième avis. "Il s'est montré plus diplomatique, raconte-t-il. Mais lui aussi m'a conseillé d'oublier le football. C'est drôle parce que le Dr Laorr, qui était thaïlandais, est venu vivre ensuite aux Etats-Unis et il est souvent venu me voir jouer car il habitait en Pennsylvanie."

A l'hôpital de Tokyo, en septembre 1969, lors de sa convalescence. (Photo http://www.rockybleier.com)

Crédit: From Official Website

Rapatrié et hospitalisé aux Etats-Unis à la fin de l'été 1969, Rocky Bleier est libéré de ses obligations militaires en juillet 1970. Il ne pense qu'à reprendre le fil de sa carrière. Un objectif insensé. Même sans le Vietnam, Bleier aurait eu du mal à s'installer durablement en NFL. Trop petit, trop fragile physiquement, il devait déjà convaincre les sceptiques. Alors, avec un bout de pied en moins... Le 3 août, il est à Latrobe, pour l'ouverture du camp d'entrainement des Steelers, avec lesquels il est toujours sous contrat. "Je ne demande aucune faveur, confie-t-il alors à la presse. Si je n'y arrive pas, je l'accepterai. Mais je veux juste tenter ma chance, je crois que ça vaut le coup."

Après plusieurs séances d'entraînement, le staff médical est circonspect. "Il souffre dès qu'il pose le pied par terre. Il se fait du mal pour rien, il faut le convaincre d'arrêter", dit le toubib à Chuck Noll, le coach, et Art Rooney, le propriétaire de la franchise. S'il n'était pas tombé à Pittsburgh, Bleier aurait peut-être été lâché. Mais les Steelers, club familial, ne ressemblent à aucun autre. On y cultive depuis plus de huit décennies un certain état d'esprit.

Acheté en 1932 par Art Rooney après un gain aux courses, il appartient toujours aujourd'hui à la famille Rooney. Surnommé "The Chief", Art, figure autoritaire et paternelle, aimait ses joueurs comme ses propres enfants. Quand il a appris qu'un des siens avait été blessé au Vietnam, il a pris soin de lui écrire une lettre. "Il me disait 'l'équipe va mal. Nous avons besoin de toi. Reviens-vite'", raconte Bleier.

Un pied plus court que l'autre

En 1970, Art Rooney décide donc de donner un coup de pouce à l'ancien soldat. Contre l'avis de son staff, il le place pendant une saison sur la liste des blessés, puis une autre sur le "Taxi squad", où les équipes peuvent mettre des joueurs qui n'ont pas réussi à intégrer l'effectif tout en les gardant sous contrat. Bleier peut ainsi prendre le temps de se reconstruire tout en touchant son salaire. Il se fait réopérer, aussi. La meilleure décision de sa vie. Le chirurgien lui enlève de nouveaux résidus de la grenade. Après cette intervention, il ne souffrira plus.

C'est un Rocky Bleier frais comme un gardon qui revient au camp d'entraînement des Steelers à l'été 1972. Le scepticisme est toujours de mise, mais personne n'imagine la somme de travail accumulée par le running back. "Si je ne passe pas cinq ou six heures par jour à courir ou à soulever de la fonte, j'ai l'impression de me trahir", explique-t-il alors au Pittsburgh Post Gazette. Lors des tests physiques, il sidère tout le monde en améliorant de deux dixièmes son meilleur chrono sur 40 yards. "Il avait un pied plus court que l'autre, il n'avait pas joué depuis trois ans, mais il était plus rapide que lors de son année de rookie ! C'était dingue", témoigne son coéquipier Andy Russell.

A 26 ans, trois années et demi après son dernier match en NFL, Rocky Bleier a gagné son pari : il est retenu dans l'effectif de Pittsburgh. Ce triomphe personnel n'est pourtant qu'une demi-victoire. Cantonné aux équipes spéciales, il n'effectue qu'une course de toute la saison, pour 17 yards. "J'étais heureux, mais un peu frustré, avouera-t-il. Quand je rentrais à la maison, mes potes me disaient, 'mais pourquoi on ne te voit jamais sur le terrain?'" La saison suivante, il n'est pas davantage utilisé : trois courses, et pas un seul yard au compteur.

Tout change à partir de la saison 1974-75. Beaucoup plus impliqué dans le jeu offensif des Steelers, Bleier forme avec la jeune star Franco Harris un redoutable tandem de coureurs. Il a désormais toute la confiance de Chuck Noll et les Steelers flambent. Pour la première fois de leur histoire, ils se qualifient pour le Super Bowl. Dans le vestiaire, coach Noll lui fait alors un cadeau inestimable : il dessine la toute première action offensive du match pour lui. Rocky Bleier reste à jamais le premier Steeler à avoir touché le ballon dans un Super Bowl. Lors de cette grande finale 1975, il porte 17 fois pour le ballon pour un gain total de 65 yards.

Un documentaire de Romero

Si les stars de l'équipe se nomment Terry Bradshaw, Joe Greene, Mel Blount, Franco Harris ou Lynn Swann, Rocky devient une figure emblématique et un favori des fans. Installé à Pittsburgh depuis ses années étudiantes et fan des Steelers, George A. Romero, le réalisateur du légendaire film La Nuit des morts vivants, décide même produire un documentaire consacré à son histoire (I'm back : The Rocky Bleier Story).

Membre à part entière de la fameuse dynastie des Steelers, Rocky Bleier va remporter quatre fois le Super Bowl en six ans entre 1975 et 1980. Il connait deux consécrations individuelles. La première en 1976, en glanant plus de 1000 yards au sol sur l'ensemble de la saison. Lui et Franco Harris ne sont qu'un des six duos de l'histoire à avoir dépassé ensemble les 1000 yards une même année.

Mais sa véritable heure de gloire, Bleier l'embrasse le 21 janvier 1979, à Miami, lors du Super Bowl XIII. Face à Dallas, l'ennemi juré que les Steelers ont déjà battu pour le titre trois ans plus tôt, le vétéran du Vietnam inscrit le touchdown de sa vie. Juste avant la pause, alors que les deux équipes sont à égalité 14-14, Bleier, en pleine extension, capte du bout des doigts le ballon. Il redonne aux Steelers un avantage qu'ils ne lâcheront plus. C'est l'image de sa carrière. Sport Illustrated en fera sa Une dans son numéro post-Super Bowl.

Sur cette action, Rocky Bleier est intarissable. Il la raconte depuis près de quarante ans, avec une passion jamais essoufflée, comme si personne ne l'avait jamais vue. Au point de se faire affectueusement moquer par ses anciens coéquipiers. "Elle dure trois secondes, mais quand Rocky vous la décrit, on a l'impression qu'elle s'étale sur trente minutes", s'amuse Joe Greene dans le documentaire de la NFL sur la saison 1978-79 des Steelers. "J'en ai tellement marre de ce Rocky Bleier, plaisante l'ancien tight end Randy Grossman. Il en fait des tonnes avec ce touchdown. Le photographe qui a pris cette photo si célèbre était au niveau du sol. Du coup on a l'impression que Rocky vole, alors qu'il doit être à peine 10 centimètres au-dessus du sol. Mais j'avoue, c'était une super réception !"

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On a fait de moi un héros, mais beaucoup se sont fait cracher dessus

Un drôle de chemin a mené Rocky Bleier des affres d'une guerre à l'autre bout du monde à la concrétisation de ses rêves. Si son histoire est inspirante, lui s'estime juste chanceux. D'être encore en vie aujourd'hui, à 72 ans, alors que tout aurait pu s'arrêter dans une rizière dont il ne connaissait même pas le nom.

Chanceux, aussi, de ne pas avoir été considéré comme un paria. "La réinsertion des vétérans du Vietnam a été très dure, rappelle-t-il. Ils sont partis dans un pays qu'ils ne connaissaient pas et sont revenus dans un pays qui ne voulaient plus les reconnaitre. Aux Etats-Unis, on les a considérés comme des citoyens de seconde zone. Ce fut une grande injustice. C'est cette guerre qu'il fallait critiquer, pas ceux qui l'ont faite."

Parce que son destin individuel a transcendé ce funeste projet collectif, Rocky Bleier a été épargné par la vindicte. Alors, chaque fois qu'il le put, il a parlé pour eux. "On a fait de moi un héros, mais beaucoup se sont fait cracher dessus, sont devenus des marginaux, sont restés traumatisés, évoque-t-il. J'ai modestement essayé de rappeler qui ils étaient vraiment. Juste des jeunes gars qui, pour la plupart, n'avaient rien demandé, et dont on a fauché les rêves."

Pour la force évocatrice de son histoire, Rocky Bleier est sans aucun doute un des joueurs les plus respectés de l'histoire de la NFL. Pour s'en convaincre, il suffit de laisser le dernier mot à Bryn Swartz, fameux journaliste et éditorialiste à Philadelphie. Comme tout amoureux des Eagles, l'autre grande franchise de la Pennsylvanie, il ne porte pas les Steelers dans son cœur. Mais Bleier a dépassé les considérations partisanes :

L'histoire de Rocky Bleier est une des plus saisissantes de courage et de détermination que je connaisse. Si Bleier avait été un membre des Philadelphia Eagles, il serait mon sportif préféré de tous les temps. En l'état, il est toujours un de mes héros, même s'il jouait pour une franchise, les Pittsburgh Steelers, que je méprise.
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