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Super Bowl - New England Patriots : Tom Brady, l'homme qui a toujours su

Tom Brady, l'homme qui a toujours su

Le 31/01/2019 à 23:37Mis à jour Le 01/02/2019 à 15:40

NFL - Dimanche, Tom Brady disputera le Super Bowl pour la 9e fois de sa carrière, et tentera de décrocher un 6e titre avec New England. Son invraisemblable parcours a pourtant pris sa source il y a vingt ans sur une montagne de scepticisme. Si personne ne conteste plus la grandeur du quarterback des Patriots, il fut un temps où il était le seul à avoir la conviction d'être de la race des géants.

Tom Brady descend les marches des tribunes du vieux Foxboro Stadium. Le jeune quarterback arrive sur la pelouse, où le propriétaire des New England Patriots, Robert Kraft, attend pour saluer les nouveaux venus dans l'équipe en ce printemps 2000. "Je le revois arriver avec sa pizza dans un carton sous le bras, a raconté Kraft. Quand ce fut son tour, il m'a dit 'bonjour M.Kraft, je suis...', je lui ai répondu 'je sais qui tu es, tu es Tom Brady, notre 6e tour de draft'. Puis il m'a regardé dans les yeux et m'a sorti : 'et je suis la meilleure décision que cette franchise aura jamais prise.'"

Tom Brady a toujours su. Longtemps, il a été le seul. Lycée, université, NFL... Partout, il a dû convaincre les sceptiques. Le plus fameux exemple de ces doutes remonte évidemment à la draft 2000. Six quarterbacks seront sélectionnés avant Brady. Chad Pennington, au premier tour. Aux Jets puis aux Dolphins, avec des hauts et des bas, il signera une carrière très honorable, remportant deux fois le prix du "comeback de l'année". Marc Bulger, deux fois invités au Pro Bowl, s'en tirera aussi avec les honneurs. Vous n'avez peut-être (sans doute) jamais entendu parler des quatre autres, et personne ne vous en voudra : Giovanni Carmazzi, Chris Redman, Tee Martin et Spergor Wynn.

" On ne peut pas prendre Brady. Impossible, il n'est pas assez bon"

Il faut attendre le 199e choix pour que le nom de Tom Brady apparaisse sur les panneaux. New England a finalement décidé, avec son 6e tour, de le sélectionner. C'est la toute première draft du nouveau coach des Pats, Bill Belichick. L'autre "meilleure décision" de Robert Kraft. Brady, lui, espérait une autre destination. A San Diego, l'entraîneur Mike Riley, qui le connait depuis longtemps, lui a confié qu'il tenterait de convaincre les dirigeants des Chargers de miser sur lui.

La veille de la draft, Bobby Beathard, le general manager de San Diego, informe Riley de son intention de drafter un jeune quarterback dans les derniers tours. Mieux, il demande à son coach de choisir. "Brady ou Husak", répond Riley. Le jour J, alors que l'heure du choix approche, Beathard revient vers Riley : "Alors ?" "Je voudrais prendre Tom Brady", répond Riley. Beathard s'isole vingt minutes dans une pièce pour regarder sur vidéo des images du QB de Michigan, dont il ne connait pas grand-chose. A son retour, son verdict est sans appel : "On ne peut pas prendre Brady. Impossible, il n'est pas assez bon."

Avec près de deux décennies de recul, il est aisé de moquer le manque de vision du malheureux Bobby Beathard. En réalité, si personne n'imagine alors que Tom Brady puisse devenir un futur Hall of Famer, une immense majorité de spécialistes doute même de ses capacités à se frayer un chemin jusqu'en NFL, même au bout du bout du banc.

Tout ce que le "Combine" ne disait pas

Lors du "Combine", cette semaine de tests physiques effectuée en février par les futurs candidats à la draft, Brady a été catastrophique. Son chrono sur 40 yards est un des pires de l'histoire pour un quarterback. Sa détente est tout aussi risible. Les rapports d'avant-draft sont terribles : "Lent, peu mobile, frêle, trop léger physiquement pour la NFL, puissance de bras très moyenne."

Le football américain étant un jeu éminemment physique, les franchises aiment miser sur le potentiel d'un athlète, au moins autant que sur un joueur. C'est ce qui perdra le Californien lors de cette draft. Mais il y avait tout ce que le "Combine" ne disait pas : l'extraordinaire intelligence de jeu de Brady, son incomparable faculté à lire les défenses adverses, son leadership et, plus encore, le compétiteur hors normes qu'il serait et la confiance qui l'habitait.

Mike Riley a rencontré Tom Brady pour la première fois alors qu'il n'avait que 17 ans. Coordinateur offensif de la célèbre Université USC, à Los Angeles, il écume les lycées californiens pour recruter. Lors d'une visite à San Mateo, dans la banlieue sud de San Francisco où Brady a grandi, il le découvre un jour de 1994. "Il était mince, très mince, a-t-il raconté vingt ans après à Sports Illustrated. Mais il avait, déjà, cette capacité à délivrer des passes avec une grande facilité. Il comprenait le jeu. Pour autant, c'était difficile d'imaginer qu'il puisse devenir une légende. Je pourrais dire que je le savais, mais je mentirais. En revanche, je suis convaincu que Tom, lui, savait déjà."

A Michigan, le 7e quarterback sur la liste

Brady est pourtant un professionnel dans l'âme avant l'heure. Au lycée, après les cours, il organisait des réunions chez lui avec ses camarades-coéquipiers pour étudier le jeu de leur prochain adversaire. Maman Brady préparait à manger pour tout le monde pendant ce temps. Le jeune Tom avait 15 ans à l'époque, mais il se comportait déjà comme un quarterback de NFL. Il avait la même méticulosité dans la préparation qu'aujourd'hui avec les Patriots. "Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu être footballeur professionnel et j'étais prêt à tout pour ça, a-t-il expliqué un jour. Et j'ai toujours su que rien ni personne ne m'empêcherait de le devenir."

Cette conviction déplacera des montagnes. Il le fallait car pas grand monde ne la partageait. Mais Brady a toujours choisi l'adversité, comme pour s'en nourrir. A l'heure d'entrer à la fac, Berkeley lui garantit une place de titulaire. Il préfère aller à Michigan. Les Wolverines, pensionnaires de la légendaire Big House, le plus grand stade des Etats-Unis, affichent un pedigree footballistique plus prestigieux. Mais ils comptent déjà... six quarterbacks dans leur effectif.

Comme prévu, ses quatre années dans le Michigan ne seront pas un lit de roses. Tom Brady joue très peu pendant deux saisons. Devenu titulaire, il doit ensuite, phénomène rarissime, partager son poste avec un joueur de trois ans son cadet lors de son année senior, la quatrième. Drew Henson, fantastique athlète à l'explosivité hors du commun, aussi doué pour le baseball que le football, est collé dans les pattes de Brady par le coach, Lloyd Carr. Comme tout le monde, Carr trouve Brady trop limité physiquement. Henson est tout ce qu'il n'est pas. Il décide alors de faire jouer un quart-temps à ses deux quarterbacks, le meilleur des deux restant sur le terrain à la reprise.

Tom Brady sous le maillot des Wolverines du Michigan, en 1999.

Tom Brady sous le maillot des Wolverines du Michigan, en 1999.Getty Images

Cette défiance, ce fut sa chance

Brady domine globalement Henson (Carr le maintient cinq fois sur le terrain lors des six premiers matches et Michigan s'impose cinq fois) et il terminera sa saison en apothéose lors de l'Orange Bowl, menant les Wolves à la victoire (35-34) contre Alabama. Il gagne même un surnom, "The Comeback Kid". Reste que l'expérience a quelque chose d'humiliant : dans son année senior, le quarterback est habituellement intouchable. Surtout face à un rival aussi jeune que ne l'était Henson. Tom Sr, son père, n'a pas oublié les sifflets de la Big House, qui réclamait Henson, tellement plus flashy, sur le terrain, ni la manière dont le fiston a été (dé)considéré par Lloyd Carr et les Wolverines.

Jason Kapsner est alors le quarterback N.3 de l'équipe. S'il a choisi Michigan, c'est parce que le staff lui a laissé entendre que Tom Brady n'était pas envisagé comme un titulaire durable. "Ils n'étaient pas emballés à l'idée de faire jouer Tom, mais il était si bon sur le terrain que, souvent, ils n'avaient pas le choix. Il a toujours persévéré, bossé plus que les autres, il a effacé des obstacles qui, souvent, étaient injustement mis sur son chemin. Mais il a toujours été convaincu de réussir."

Le Tom Brady que nous connaissons aujourd'hui s'est forgé là. Cette défiance, ce fut sa chance. Scott Loeffler est un des meilleurs amis du quintuple vainqueur du Super Bowl. Il l'a précédé au poste de QB à Michigan avant d'intégrer le staff, une vilaine blessure ayant mis prématurément un terme à sa carrière. Pour lui, cette forme d'insécurité a agi comme un détonateur, comme il l'a expliqué au Boston Herald : "Ces années à Michigan ont fait de lui un joueur constamment en alerte. Comme s'il y avait toujours quelqu'un prêt à lui piquer son boulot. Aujourd'hui encore, à 40 ans, il est toujours en éveil."

" Bledsoe ne récupèrera jamais son putain de boulot"

A Michigan, Brady n'a jamais eu un mot plus haut que l'autre. Il était venu là en toute connaissance de cause. "Se plaindre n'a jamais servi à rien", aime-t-il à dire. Lorsque Lloyd Carr a pris sa retraite en 2007, la superstar a pris le soin et le temps de lui écrire une lettre manuscrite. Dans ces lignes, pas un mot de reproche. Que des remerciements, pour l'avoir aidé à se construire. Carr en a pleuré.

Arrivé en NFL par la petite porte, il lui faudra, là encore, convaincre les sceptiques. Y compris au sein de sa propre franchise. Etape par étape. Lors de son année rookie, en 2000, Brady gagne un statut de remplaçant du quarterback vedette, Drew Bledsoe. Mais pour les Patriots, il n'incarne en rien l'avenir. Pour preuve, au terme de cette saison, New England offre à Bledsoe le contrat le plus juteux de tous les temps : 10 ans et 103 millions de dollars.

Si Tom Brady n'a jamais rien dû à personne, se construisant à force d'une volonté de fer, il aura tout de même besoin d'un énorme coup de pouce du destin pour percer. Le 20 septembre 2000, lors du deuxième match de la saison, Bledsoe se blesse salement. C'est la chance de Brady. Il ne la laissera pas passer. Assoiffé de réussite, et toujours aussi certain de sa destinée, il dit à ses coéquipiers de la ligne offensive : "Maintenant, c'est moi votre leader. Je vous le dis, Bledsoe ne récupèrera jamais son putain de boulot."

Drew Bledsoe et Tom Brady, en 2001. L'année de la passation de pouvoirs.

Drew Bledsoe et Tom Brady, en 2001. L'année de la passation de pouvoirs.Getty Images

L'histoire tourne en rond, mais c'est lui qui l'écrit

Son premier coup d'éclat, le jeune quarterback le signe face à San Diego, trois semaines plus tard. Menés 26-16, les Pats marquent deux fois dans les deux dernières minutes pour arracher la prolongation avant de s'imposer. Le tournant de leur saison : ils avaient perdu trois de leurs quatre premiers matches. Mike Riley était encore le coach de San Diego. Pour lui qui avait rêvé de drafter Brady, ce match fut un deuxième coup de poignard. "Ce jour-là, dit-il, beaucoup ont découvert Tom. Pas moi. Ce fut son acte de naissance professionnel. La suite appartient à l'histoire."

La suite, ce sera une première victoire au Super Bowl, quatre mois plus tard. Contre les Rams. Dimanche, Brady, Belichick et les Patriots disputeront leur neuvième Super Bowl, pour un possible sixième sacre. Ce sera face aux Rams. Encore. L'histoire tourne en rond, mais c'est toujours Tom Brady qui se charge de l'écrire.

Cette saison résonne d'ailleurs comme un étrange écho à la genèse du célèbre numéro 12, tant elle a été placée sous le signe du scepticisme. Ces derniers mois, beaucoup ont douté des Patriots, moins souverains que les dernières années. Rob Gronkowski, le tight end révolutionnaire, cible préférée de Brady, est apparu plus lent et plus vieux à cause de ses problèmes de dos. Il y a eu cette défaite improbable à la dernière seconde à Miami, sur une action qui a fait le tour du monde. Les difficultés en déplacement, avec pour la première fois depuis dix ans un bilan négatif hors de la Nouvelle-Angleterre. Crime de lèse-majesté ultime, avant les finales de conférence, ESPN plaçait New England en quatrième et dernière position des prétendants, avec 15% de chances d'être sacrés.

Tom Brady (New England Patriots)

Tom Brady (New England Patriots)Getty Images

La retraite n'est pas pour dimanche

Mais une fois de plus, Tom Brady s'est nourri de ce rôle "d'underdog", allant jusqu'à guider son équipe à une épique victoire à Kansas City, sur les terres de la star montante du poste, Patrick Mahomes, pour s'ouvrir les portes du Super Bowl. Deux heures après le match, Brady postait une vidéo sur Instagram. A l'aéroport, Gronkowski à côté de lui, on peut le voir, muet, sourire narquois, P.Diddy en fond sonore. Il n'a même plus besoin de mots pour répondre à ceux qui, même après tout ce temps, osent prendre le risque de douter de lui.

A 41 ans, le voilà donc encore au sommet, et toujours la figure centrale de la NFL. La clé de sa longévité ? Sans doute son professionnalisme poussé à l'extrême et une dévotion totale à son métier et à son sport. Malgré sa vie de famille, ses enfants, tout est axé autour de sa carrière. Symbole de cette vie proche de l'ascétisme, un régime alimentaire draconien et une rigueur extrême : chaque soir en dehors des jours de match, Brady est au lit à 20h30.

Rodney Harrison, l'ancien safety des Patriots, a raconté une anecdote devenue célèbre à Boston : "Tom arrivait à l'entraînement à 5h30 du matin. Quand quelqu'un se pointait à 7 heures, il lui disait 'bon après-midi', pas bonjour. Pour lui, il n'y avait jamais une seconde à perdre pour travailler."

Dimanche, en bon obsédé de la victoire qu'il est ("c'est à un degré quasi maladif chez lui, même quand il joue au backgammon", dit le même Harrison), Tom Brady ne pensera qu'à la victoire. Mais quoi qu'il arrive, il sera encore là l'an prochain, au grand dam de ceux, nombreux, qui n'en peuvent plus de son hégémonie et de celle des Patriots. La retraite n'est pas pour dimanche, ni même pour demain ou après-demain. Il envisage de jouer au moins jusqu'à 45 ans. Pourquoi pas au-delà. "Mon amour pour le sport ne s'en ira pas. Même à 45 ans. Jouer jusqu'à 50 ans ? Un moment donné, tout le monde doit partir. Je verrai. Une chose est sûre, c'est moi qui déciderai." Tom Brady a gagné ce luxe. Et cette fois, plus personne n'en doute.

Tom Brady (New England Patriots)

Tom Brady (New England Patriots)Getty Images

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