Quelle est la place de Tom Brady dans le gotha du sport américain ? Est-il, tout simplement, le plus grand de tous les géants, tous sports confondus ? Jamais cette question ne s'était posée avec autant d'entrain aux Etats-Unis. Plusieurs médias américains ont ouvertement posé le débat sur la table ce lundi. Preuve que ce 7e Super Bowl, qui le place désormais en termes de palmarès, comme simple individu, au-dessus de n'importe quelle franchise de la NFL, y compris les plus prestigieuses, change encore le regard sur les accomplissements du Californien.
D'autant, et c'est là un élément essentiel, qu'en soulevant le trophée Vince Lombardi dès sa première saison à Tampa Bay après six sacres sous le maillot de New England, il a prouvé qu'il n'était ni l'homme d'un système, ni l'homme d'un coach, ni celui d'un club. Il est l'homme de la victoire. Où qu'il soit.

Tom Brady (Tampa Bay Buccaneers) lors du Super Bowl.

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12/05/2021 À 19:55
Si la portée des statistiques peut toujours être discutée, le gouffre qui sépare à présent "TB12" du reste de ses pairs d'avant-hier, d'hier ou d'aujourd'hui, est tel que les arguments viennent à manquer à ceux qui en doutaient encore, qu'ils fussent de bonne ou de mauvaise foi. Deux chiffres, parmi tant d'autres :
  • Tom Brady a désormais lancé 21 passes de touchdown au Super Bowl. C'est plus que ses deux plus proches poursuivants réunis, Joe Montana (11) et Terry Bradshaw (9).
  • Il a également franchi dimanche la barre des 3000 yards cumulés à la passe au Super Bowl. 3039, exactement. Son dauphin dans ce secteur, Kurt Warner, en totalise 1156. Du 2e, Warner, au 10e, Ben Roethlisberger, il y a 514 yards d'écart. Brady relègue Warner à 1893 yards.

La NFL a changé, il a changé la NFL

Si tous les records sont faits pour être battus un jour, le quarterback de Tampa Bay a placé la barre tellement haut qu'il n'est pas certain qu'il puisse les voir tomber de son vivant. Tout ceci donne le vertige. Même lui, qui a toujours été convaincu de réussir malgré le scepticisme ayant entouré son arrivée en NFL (pour rappel, il n'a été choisi qu'en 199e position lors de la draft 2000 et six quarterbacks ont été sélectionnés avant lui), doit se pincer : "Je n'aurais jamais pu imaginer que cela se passerait comme ça. Personne n'aurait pu", a-t-il répété dimanche.
L'autre élément sidérant dans son parcours tient à sa longévité. Sans parler de victoire ou de son 5e titre de MVP, Tom Brady est déjà devenu le plus vieux joueur, tous postes confondus, à s'aligner dans un Super Bowl. Le moins que l'on puisse dire est qu'il n'y a pas fait de la figuration. Sur ses sept couronnes, le quarterback a conquis les quatre dernières à 37, 39, 41 et 43 ans. Il triomphe à l'âge où seuls les golfeurs semblaient encore aptes à dominer.
Il n'est pas rare, de nos jours, de voir des quarterbacks très performants autour de la quarantaine. Aaron Rodgers vient d'être sacré MVP de la saison à 37 ans. Drew Brees, même s'il a souffert cette année, reste également une référence alors qu'il a franchi la quarantaine. Roethlisberger, 39 ans, était lui aussi présent en playoffs cet hiver. Si Tom Brady a changé durablement la NFL, la NFL lui a aussi permis d'étendre son règne en modifiant son approche du jeu. Les quarterbacks sont considérablement mieux protégés par les règles qu'au XXe siècle et ce "virage sécuritaire" s'est précisément opéré au moment où Brady débarquait dans la Ligue.
Reste que le football américain est toujours un sport très physique, où les chocs et les commotions peuvent détruire, ou raccourcir, une carrière. Surtout celle d'un quarterback, le poste le plus exposé sur le terrain. Même dans ce contexte plus favorable, les accomplissements de "Terrific Tom" s'inscrivent en dehors de toute logique. Le temps semble ne pas avoir de prise sur lui.
Lors de sa dernière saison à New England, un doute s'était fait jour. Mais à Tampa, il a prouvé que c'étaient les Patriots, et non lui, qui arrivaient en bout de course. En réalité, Brady recueille les fruits de son style, basé sur une science du jeu jamais vue (à l'exception, peut-être, de Joe Montana) plus que sur un physique hors normes. Son éthique de travail, son hygiène de vie irréprochable, presque ascétique à certains égards (il ne consomme ni alcool, ni gluten, ni sucre et se couche plus tôt qu'un élève d'école primaire) et son amour de la compétition font le reste.

"Joe Montana, c’est Tom Brady avant Tom Brady"

Il est devenu plus grand que son sport, d'autres sont devenus plus grands que LE sport

Concernant la NFL, Brady a donc probablement réglé le débat pour de bon. Même l'argument temporel, forcément limitatif puisque le Super Bowl n'a été créé qu'en 1967, ne tient plus. Brady peut désormais toiser l'ensemble de l'histoire de la NFL. Jusqu'à dimanche, avec ses six titres, il était le joueur le plus titré, à égalité avec Fuzzy Thurston (Colts/Packers), Forrest Gregg (Packers/Cowboys) et Herb Adderly (Packers/Cowboys). Ce 7e trophée l'isole au palmarès.
Voilà pourquoi l'Amérique regarde ailleurs pour jouer au jeu des comparaisons impossibles. Michael Jordan ? Mohamed Ali ? Michael Phelps ? Tiger Woods et Jack Nicklaus ? Babe Ruth ? Carl Lewis ? Serena Williams ?
"Donc Jordan a six bagues et Brady sept. On peut dire maintenant sans hésiter que Brady est le GOAT des GOATS", a lancé sur Twitter l'ancien joueur de NFL Donte Stallworth. Mais Jordan, lui ont répondu, certains, n'a jamais perdu une finale NBA.
Puis il y a tout ce qui s'apprécie et ne se compte pas. Ce qui relève du ressenti. Tom Brady ne sera jamais vénéré comme le fut Jordan. La star des Bulls était adorée dans tout le pays et rappelons que même le Miami Heat, pour lequel il n'a jamais joué, a retiré son maillot. On n'image pas une franchise NFL célébrer de la sorte Brady. D'autre part, Jordan a universalisé son sport. Brady l'a transcendé, il est plus qu'un simple joueur de NFL, mais son rayonnement international est faible comparé à celui d'un Jordan, d'un Ali ou même d'un Woods. Brady est, dans une certaine mesure, devenu plus grand que son sport. D'autres sont devenus plus grands que LE sport.
Par nature, il est évidemment difficile, voire impossible de comparer. Même en se cantonnant aux seuls sports collectifs. Alors, comment mettre en parallèle un quarterback aux sept Super Bowls avec, par exemple, un nageur aux 23 médailles d'or olympiques ?
Une chose est sûre, Tom Brady intrigue. Il fascine même. Au-delà de sa carrière, sa vie privée (son épouse, Gisele Bundchen, est aussi glamour que lui et elle est encore plus riche) fait le bonheur de la presse people. Derrière le profil du gendre idéal, beau gosse californien au sourire impeccable qui ne prend pas une ride, il n'a pas échappé à certaines controverses, comme celle du "Deflategate" qui lui avait valu une suspension voilà quelques années, et son amitié avec Donald Trump, même s'il s'en est éloigné depuis, a contribué à renforcer son côté clivant.

Tom Brady et Gisele Bundchen en 2019.

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Peut-être que la vraie valeur d'un héritage se mesure au nombre de gens que vous inspirez alors qu'ils ne vous ont jamais vu jouer
Certains lui reprochent aussi de ne jamais s'engager sur des sujets sociétaux, ce en quoi il se rapproche plus d'un Jordan que d'un LeBron James. D'une prudence extrême, il avait refusé de prendre position lorsque Colin Kaepernick avait entamé son mouvement de protestation en 2016. Il n'a jamais souhaité, en dépit de son statut, servir de porte-parole. "Je reste à ma place, avait-il dit. J'ai mon avis, mais je ne veux pas qu'on mêle mon nom contre ma volonté à ce type de choses".
L'an dernier, Brady avait mâtiné son discours d'un soupçon d'ouverture : "Je suis dans le vestiaire depuis 20 ans, avec des gens de couleur différente, de religion différente, d'origine différente. Tout le monde peut apporter quelque chose dans notre société." Mais il est peu probable qu'il aille plus loin.
Si le joueur laissera une empreinte indélébile, l'homme Tom Brady a-t-il, dans une certaine mesure, raté ce rendez-vous avec son époque ? Est-ce aussi à l'envergure d'un personnage, pas seulement à l'épaisseur d'un palmarès, que l'on définit ce qu'est un immense champion ? A chacun de voir.
Brady est un "GOAT" à sa manière. Ses records resteront. Peut-être pendant des décennies. Peut-être à jamais. Mais son legs reste à définir. Dans une intéressante tribune publiée ce lundi dans le journal anglais The Guardian, l'ancien pivot des Los Angeles Lakers Kareem Abdul-Jabbar, qui a lui aussi connu la gloire au-delà de 40 ans et a multiplié les engagements dans la vie de la cité, rappelle ceci :
"Il est trop tôt pour dire si l'héritage de Tom Brady se limitera à une série de statistiques impressionnantes ou s'il laissera quelque chose de plus durable. Peut-être que la vraie valeur d'un héritage se mesure au nombre de gens que vous inspirez alors qu'ils ne vous ont jamais vu jouer."
Dans cinquante ans, les nouvelles générations diront-elles de lui "Il reste à jamais le plus grand" ou demanderont-elles, à la lecture des pages 'statistiques' dont raffolent les Américains : "Mais qui était ce Brady qui a établi tous ces records ?" Le mystère Brady reste à éclaircir.

Tom Brady

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