C'est l'histoire d'un gamin de cinq ans qui voulait voler parce qu'il se prenait pour Superman. C'est l'histoire d'un homme de 68 ans qui s'apprête à vivre son baptême du feu au Super Bowl en tant qu'entraîneur principal. L'histoire d'un type qui a travaillé à l'usine. Qui a vaincu un triple cancer. Qui a déménagé une bonne douzaine de fois, de ville en ville, d'Etat en Etat, à force d'être viré de partout. L'histoire d'un mec attachant, une grande gueule pas toujours commode mais toujours sincère qui a fini par trouver sa place et recevoir le respect qu'il mérite pour gagner, enfin, le haut de l'affiche.

Toutes ces histoires qui pourraient composer mille vies résument pourtant un seul homme. Bruce Arians. Si, à Tampa Bay, les regards convergent majoritairement vers Tom Brady, le quarterback aux records si nombreux qu'ils pourraient remplir trois volumes de l'Encyclopédie Universalis, l'entraîneur des Buccaneers est lui aussi un sacré personnage. Les deux hommes possèdent quelques points communs. Arians a été quarterback, lui aussi, dans sa jeunesse. Et comme Brady, il a dû faire face au scepticisme. Mais beaucoup, beaucoup plus longtemps. Dimanche, ce sera, peut-être, son heure de gloire et la consécration d'une conviction : il n'y a pas de rêve trop grand.

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Bruce Arians ne s'est jamais rien interdit. Sa mère, Cathy, toujours vive à 95 ans, a raconté une anecdote qui en dit long. Quand il avait 5 ans, le petit Bruce était persuadé de pouvoir voler. Il avait vu Superman le faire dans ses Comics. Alors il est monté sur le porche de la maison familiale, en Virginie, puis il a sauté, convaincu de s'envoler. Dépourvu d'ailes ou de cape de super-héros, il s'est craché dans le gazon. Il a hurlé. Pas de douleur. Par miracle, il ne s'était rien cassé. "Il pleurait parce qu'il ne pouvait pas voler, explique Cathy Arians. Quand son père a accouru, Bruce criait 'Je ne peux pas voler, je ne peux pas voler !'"

Le nombre de fois où nous avons dû déménager parce que j’avais été viré...

Cette histoire, c'était un peu une métaphore avant l'heure de la vie de Bruce Arians. Il n'a jamais volé, mais cet esprit aventureux ne cesse de se jeter dans le vide, au sens figuré. Jusque dans son métier. Il est un coach "gambler", un parieur, qui aime le risque. Il préfèrera toujours périr avec son audace que d'essayer de gagner de façon conservatrice. Son mantra ? "No risk it, no biscuit". Si tu ne prends pas de risque, tu n'obtiendras rien. "On ne peut pas vivre dans la crainte en permanence", dit-il. Cela lui jouera des tours et lui coûtera quelques jobs. "Le nombre de fois où nous avons dû déménager parce que j’avais été viré...", confirme Arians. Il tombera, souvent. Se relèvera, toujours. Même sans ailes.

Il était né pour devenir entraîneur. Il épouse d'ailleurs sa vocation très jeune, en décrochant son premier poste d'assistant à 23 ans. Assistant. Pendant près de quatre décennies, ce sera sa vie. Jusqu'à la soixantaine, Arians ne connaitra qu'un seul poste de "head coach", à l'université de Temple. Il va lui ouvrir les portes de la NFL. La petite porte.

Bruce Arians, en 1985, à l'université de Temple.

Crédit: Getty Images

Son premier boulot ? En 1989, il s'occupe des running backs à Kansas City, l'équipe qu'il affrontera dimanche au Super Bowl. Spécialiste de l'attaque, il va ensuite gérer les tight ends à la Nouvelle-Orléans, les receveurs à Pittsburgh et les quarterbacks, surtout, notamment à Indianapolis, où il a contribué à polir le diamant qu'était Peyton Manning à sa sortie de la fac. De Manning à Brady en passant par Ben Roethlisberger, Andrew Luck ou Carson Palmer, il a travaillé avec quelques-uns des plus grands QB's du XXIe siècle.

Le graal, Bruce Arians le touche à Pittsburgh, où il remporte deux Super Bowls, en 2006 en qualité d'entraîneur des receveurs, puis en 2009, en tant que coordinateur offensif. Ce deuxième sacre aurait dû déboucher sur un poste d'entraîneur principal. Mais non. Rien. "Je n'ai même pas reçu un coup de téléphone. C'était très frustrant", avouait-il en 2016 dans le documentaire A Football Life que la NFL lui avait consacré.

Bruce Arians en 2011 à Pittsburgh. Il est alors coordinateur offensif.

Crédit: Getty Images

Coach intérimaire, coach de l'année

A qui la faute ? Au système. A lui-même. A l'inéquation entre les deux. "Je pense que c'est parce que la NFL est un milieu très politique. Et mon mari n'est pas très doué pour ça...", expliquait son épouse, Christine, dans A Football Life. Une de ses filles abondait : "On croyait en lui, on connaissait ses capacités, mais quand on lui disait 'Tu devrais te montrer sous un meilleur jour, dire les choses qu'il faut dire', sa réponse, c'était 'Non mais ça ne va pas ? Je ne ferai jamais un truc pareil. Ce n'est pas ce que je suis'."

Son refus du compromis le contraint à rester à sa place. Celle d'à côté. A force, celui qui rêvait de voler a appris à garder les pieds sur terre. La grande gueule s'était même fait une raison. Lorsque Pittsburgh ne renouvelle pas son contrat en 2011, Arians décide même de se retirer. Il faudra un coup de fil de son meilleur ami dans le métier et un concours de circonstances pour le sortir de sa retraite. En 2012, alors qu'il goûte depuis peu un repos mérité, Chuck Pagano l'appelle. Pagano, son "presque frère", comme il le qualifie. Nommé entraîneur des Indianapolis Colts, il propose à Arians de devenir son coordinateur offensif. "Il n'y a que Chuck qui pouvait le convaincre de revenir", souffle sa femme.

"BA" reprend donc du service. Plus encore qu'il ne l'imaginait. Tout démarre par un autre coup de téléphone. De Pagano, encore. Un mois après le début de la saison, le coach lui annonce qu'il souffre d'une leucémie. Il doit se mettre en retrait pour se soigner et demande à son ami d'assurer l'intérim. Bruce Arians a 60 ans. Pour la première fois, il a les clés du camion. Mais pas comme il l'aurait voulu. Pourtant, l'affaire vire au conte de fées : sur les 12 matches qu'il dirige, les Colts glanent neuf victoires et se qualifient pour les playoffs. Pagano, guéri, reprend sa place, mais c'est bien Arians qui est élu entraîneur de l'année. Jamais un coach intérimaire n'avait eu cet honneur. Encore moins un débutant.

Bruce Arians et Chuck Pagano.

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Ne le prenez jamais personnellement si je vous demande de vous bouger le cul

Sa carrière de coach rebondit ensuite à Arizona, où il amène les Cardinals aux portes du Super Bowl. Il devient aussi une figure médiatique et populaire, notamment grâce à... Amazon. C'est à Phoenix qu'a été tournée en 2015 la première édition de All or Nothing, série documentaire qui suit en immersion totale une équipe pendant toute une année.

Le grand public découvre en Arians un entraîneur haut en couleur, gueulard au grand cœur, parfois sévère mais toujours juste. "Ne le prenez jamais personnellement si je vous demande de vous bouger le cul, lance-t-il. Je vous aime tous en tant que personnes. Mais mon boulot, c'est que vous fassiez le vôtre. Si vous ne le faites pas, vous m'aurez sur le dos." "Il m'est rentré dans la tronche un paquet de fois mais, à la réflexion, c'était toujours mérité", témoigne Larry Fitzgerald, le receveur vedette des Cards.

Mine de rien, Arians soigne aussi son look. Le swag de la soixantaine. "Sixty and sexy", dit, hilare, celui qui est souvent considéré comme le "coach le plus cool de la NFL". Sa personnalité peut agacer, mais le plus souvent, elle séduit. Son parcours pas comme les autres le rend sympathique au plus grand nombre. Mais ses excès le rattrapent. A Indianapolis, déjà, il avait dû être hospitalisé à deux reprises, en toute discrétion, à cause de sa tension artérielle. A Temple, dans les années 80, lors de son unique poste d'entraîneur principal à l'université, il avait souffert de violentes migraines pendant trois ans. "J'ai découvert là-bas à quel point ce boulot pouvait vous bouffer", avait-il confié au Tampa Bay Times en 2019.

Lors de sa dernière saison à Arizona, en 2016, on lui diagnostique un cancer des reins. Son troisième, après la prostate en 2007 et la peau en 2013. Alors il prend sa retraite. Encore. Puis va en sortir, encore, quand les Buccaneers l'appellent en 2019. Malgré le Covid-19, il a rempilé, mais avec son CV médical, il doit prendre de multiples précautions. Mais sa femme s'est fait une raison : "Il tourne tellement en rond à la maison que pour sa santé, je me demande si ce n'est pas mieux qu'il ait repris". Il a ça dans le sang. Lorsqu'il était consultant pour CBS en 2018, le terrain le titille : "Un jour, en plein match, j'ai failli lâcher le micro et sortir de la cabine pour aller voir Tyrann Mathieu (un de ses anciens joueurs) pour lui dire 'Non, Tyrann, ça, ça ne va pas !'".

Brady : "Je veux gagner pour lui"

Bruce Arians n'est vraiment pas un coach comme les autres. Tout, dans son parcours, en témoigne. Il a accepté de venir en Floride, à une condition : avoir les mains libres pour sortir des sentiers battus au moment de façonner son staff. Banco. Trois de ses assistants sont noirs, et il a même intégré deux femmes ("Il était largement temps", estime-t-il).

Tendance, Arians ? Convaincu, plutôt. Dans les années 60, au lycée, lors des déplacements de l'équipe, il était devenu le premier à faire chambre commune avec un joueur de couleur. Aujourd'hui, aller piocher des compétences chez les minorités relève de l'évidence pour lui : "On ne m'a pas toujours donné ma chance, alors maintenant que j'en ai le pouvoir, je veux mettre en avant ceux pour qui c'est un peu plus compliqué de trouver un boulot dans cette Ligue".

Bruce Arians, un coach proche de ses joueurs.

Crédit: Getty Images

Le recrutement haut de gamme de Tampa Bay, notamment en attaque, lui a permis de bénéficier d'un effectif comme il n'en avait sans doute jamais eu. Antonio Brown. Leonard Fournette. Rob Gronkowski. Et, bien, sûr, Tom Brady. Mais Arians n'a pas changé. Il traite les stars et les rookies de la même manière. Il s'est permis cette saison de critiquer publiquement le légendaire quarterback, plus que Bill Belichick ne l'avait fait en vingt ans. La NFL a jasé sur la prétendue tension entre les deux hommes, quand tout ne tournait pas rond en milieu de saison. Ils ont laissé dire.

En réalité, Arians octroie au numéro 12 une grande liberté, y compris dans le choix de ses jeux. "Je le laisse coacher sur le terrain, plus qu'il n'avait le droit de le faire à New England", relève le coach. "C'est un grand homme, une belle personne et un grand leader, a déclaré Brady cette semaine. J'aime sa façon de communiquer. Il est très loyal. Tout le monde a de l'affection pour Bruce. Dimanche, j'ai envie de gagner pour lui." Drôle de trajectoire, drôle(s) d'histoire(s). Il a toujours pris les chemins de traverse. Mais même ceux-là mènent parfois au paradis. Alors, dimanche, décollage immédiat pour Bruce "Superman" Arians ?

Tom Brady et Bruce Arians.

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