"Dis à ce noir de merde que tu es bien meilleur que lui !" Les mots terribles prononcés en octobre 2004 par le nouveau sélectionneur espagnol Luis Aragonès pour motiver Antonio Reyes visaient Thierry Henry. Un incident raciste de plus dans une année 2004 déjà bien chargée et encore plombée en novembre et décembre, un peu partout dans les stades d’Europe, de cris de singes, de jets de bananes, voire d’agressions. Comme celle subie par les Bastiais Matingou et Chimbonda commise par des "supporters" du club… Alors Thierry Henry a dit stop ! Parce que l’épisode Aragonès n’avait été en fait que l’attaque de trop.
"Je me rappellerai toujours de ce match en Espagne, à Valence, avec Arsenal. Le public s'acharnait sur Pat (Vieira, ndlr) et moi", déclare-t-il dans le France Football du vendredi 28 janvier 2005. La Une du magazine relaie ce jour-là l’appel solennel du Gunner : "Halte au racisme dans le football". Dans l’entretien très programmatique qu’il y livre, il s’étonne à haute voix de son initiative : "Il y a encore deux ans, je ne l'aurais pas prise, car ce n'est ni dans ma nature, ni dans mon caractère. Je suis plutôt du genre à faire mon truc sur le terrain, tranquille, et à rentrer chez moi. À présent, j'ai mûri, et j'ai compris que j'avais aussi des devoirs et des responsabilités en tant que joueur."
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Arsenal's (L-R) Jose Antonio Reyes, Kolo Toure and Thierry Henry wear t-shirts saying "let's kick racism out of football" as they warm up before the premiership football match at Highbury in London 16 October 2004 against Aston Villa.

Crédit: Getty Images

Lève-toi et parle
Et c’est vrai qu’en 2005, "Titi" est une méga star mondiale qui pourrait tranquillement jouir de l’immense adulation qu’il suscite en affichant toujours le sourire insouciant du Lovely Frenchy d’Arsenal. Mais trop, c’est trop ! Il descend dans l’arène pour secouer un monde du football qui a tout bonnement baissé la garde face au racisme. Un risque d’autant plus remarquable que King Henry joue dans une Premier League très policée et attachée à la promotion très lisse du beautiful game
Fin janvier est donc lancée la campagne Stand up, Speak up ("Lève-toi et parle") afin de sensibiliser tous les acteurs du football : joueurs, dirigeants, instances internationales et surtout supporters. Nike, sponsor de Titi, met alors en vente un double bracelet en plastique siglé Stand up, Speak up, l’un en noir et l’autre en blanc. Et c’est encore en noir et blanc, couleurs symboliques, que d’autres grands footballeurs participeront à des clips vidéo ou à des photos afin de promouvoir ce mouvement.

Paris Saint Germain vs Racing Club de Lens. Sylvain Armand and Marino Helder (PSG) advertisse the campaign. An anti-racist campaign "Stand up, Speak up" was presented by French soccer player Thierry Henry during the match

Crédit: Getty Images

6,5 millions de dollars récoltés et 238 projets subventionnés

Outre Wayne Rooney, Ronaldinho, Cristiano Ronaldo ou Adriano, c’est le grand rival du Manchester United de Ferguson, Rio Ferdinand, qui apportera sa contribution la plus décisive. Malgré les inévitables critiques sur les arrière-pensées commerciales en termes d’image de Nike, l’opération est un succès : les 5 millions de bracelets vendus en Europe permettent à la fondation Stand Up, Speak Up de financer initiatives et programmes antiracistes. Achevée en 2009, la campagne aura récolté 6,5 millions de dollars US et subventionné 238 projets divers.
Mais dans les stades la réalité est moins rose. A la question cruciale posée par France Football lors de l’entretien de janvier 2005 ("Avez-vous songé à quitter le terrain dans ces cas-là ?"), Thierry Henry avait alors répondu : "Non… Ca peut être une solution, c’est une réaction ou une décision que je pourrais comprendre, mais quitter le terrain ce n’est pas LA solution. Il ne faudrait pas que le foot sorte perdant de cette histoire, qu’il démissionne et donc qu’il puisse donner raison à ces personnes."

Ligue 1 Soccer Championship, season 2004-2005: Paris Saint Germain vs Racing Club de Lens. Billboard advertising the anti-racist campaign "Stand up, Speak up" presented by French soccer player Thierry Henry during the match.

Crédit: Getty Images

En 2006, l'exemple Eto’o

Or, en février 2006 le Blaugrana Samuel Eto’o, excédé par les insultes racistes et cris de singe du public de Saragosse, avait décidé, lui, de quitter le terrain à la 76e minute… Il avait été alors rattrapé par Frank Rijkaard, le coach métis, qui l’avait convaincu de rester et de finir le match. Artisan de la victoire (une passe décisive), Samuel Eto'o avait quitté la pelouse en levant bien haut les doigts du "V" de la victoire.
Une victoire symbolique qu’il reléguera aux oubliettes treize ans plus tard, en 2019. Sur Canal + (dans le remarquable documentaire d’Olivier Dacourt, "Je ne suis pas un singe") puis pour la Gazzetta dello Sport : "Bien sûr qu'il faut quitter le terrain, assène-t-il. Le football déplace beaucoup d'argent, mais la plupart des acteurs qui le génèrent sont noirs. Si un jour avec l'appui des joueurs blancs, ils décidaient de ne pas jouer ici, je pense que tout changerait rapidement. Si les joueurs de couleur disent : 'On ne joue pas', beaucoup de gens vont perdre de l’argent. Et quand tu touches à la poche de quelqu’un, il va trouver des solutions".
Il faut rappeler que vers 2019, de nombreuses affaires de racisme avaient de nouveau éclaté dans le football italien : Romelu Lukaku, Kalidou Koulibaly, Moise Kean avaient été victimes de cris de singe. La passivité des dirigeants de Serie A avait même poussé à bout Blaise Matuidi, ciblé lui aussi, à menacer très fermement de quitter le terrain si pareilles situations dégradantes se reproduiraient.

Faut-il quitter le terrain ?

Quitter ou non le terrain : c’est devenu l’acte ultime de protestation des joueurs noirs ou issus d’autres minorités ethniques face aux manifestations de racisme dans les stades. Thierry Henry avait répondu par la négative, en prenant acte de la répression efficace qui avait grandement éradiqué les actes racistes dans le foot anglais. L’attaquant d’Arsenal avait privilégié la méthode pédagogique de sensibilisation sur le long terme. Il ne se doutait sûrement pas que les outrances stigmatisantes auraient la vie dure.

Demba Ba, celui qui s’est élevé contre le racisme

En janvier 2013, le milieu de terrain ghanéen de l’AC Milan, Kevin Prince Boateng, avait, lui, quitté l’aire de jeu, suivi par l’ensemble de son équipe et appuyé par son coach Massimiliano Allegri : "C’était la seule chose à faire, il faut en finir avec ces actes d’incivilité." La partie avait été abandonnée. Mais c’était un petit match amical face à une petite équipe de Lega pro 2, passé presque inaperçu. En novembre 2019, l’emblématique souffre-douleur du foot italien, Mario Balotelli, furieux des insultes racistes du public du Hellas Vérone, s’était dirigé vers la sortie en quittant la pelouse… avant d’être rattrapé et retenu par ses coéquipiers et joueurs véronais ! Le match avait été interrompu quelques minutes, le temps d’un message du speaker informant que les joueurs rentreraient aux vestiaires en cas de nouvelles manifestations racistes.
Et puis le 8 décembre dernier, lors du désormais fameux PSG-Basaksehir au Parc des Princes, les joueurs "se sont levés et ont parlé". Haut et fort : "Quand vous parlez d’un homme blanc, vous dites “cet homme”, pas cet homme blanc”. Pourquoi le faites-vous avec un homme noir ?", avait lancé l’international Sénégalais Demba Ba au quatrième arbitre, le Roumain Sebastian Coltescu. Ce dernier avait désigné Pierre Achille Webo, membre du staff turc, à l’arbitre de champ ("C’est le Noir, ici – Negru, en roumain. Va voir et identifie-le") qui lui-même s’était plaint en criant, "Why you said “negro” ?" ("Pourquoi avez-vous dit “negro” ?"). Demba Ba a incité ses partenaires à regagner les vestiaires, imité par ses adversaires parisiens, tels Presnel Kimpembe ("Venez, on sort !"), Kylian Mbappé ("On ne peut pas jouer avec ce type"), ou Neymar…
Forcément inspirés par les développements récents du mouvement Black Lives Matter (lié au meurtre de George Floyd aux USA) qui avait essaimé dans le football européen début juin 2020 (Premier League et Bundesliga, notamment), les joueurs stambouliotes et parisiens ont osé. Ils ont interrompu le cours trop tranquille d’un sport livré parfois aux dérives inacceptables, refoulées jusqu’à Noël le Graët, président de la FFF. Le match a été rejoué le lendemain, créant pour l’avenir un précédent historique en forme de premier aboutissement d’un long chemin que Thierry, l’aîné des Demba, Kylian et Presnel, avait pavé quinze ans plus tôt de bracelets noir et blanc...
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