C'est une trajectoire fulgurante qu'il est nécessaire de retracer. Le phénomène porte le maillot du BvB depuis 2016, a débuté en U17 à 13 ans en 2017 et, en abaissant en avril dernier l'âge d'accession à la Bundesliga de 17 à 16 ans, la Ligue allemande (DFL) a fait à Youssoufa Moukoko le plus beau des cadeaux – en avance – pour son anniversaire, le 20 novembre.

Depuis juillet, le jeune homme s'entraînait avec les pros, avant de refaire une pige chez les juniors en raison des règles sanitaires contraignantes, ce qui a fait grandir en interne l'impatience qu'il débute chez les grands. Entre sa naissance au Cameroun, sa découverte du football devant la télévision en 2009 à 4 ans et demi et ce grand saut chez les pros, Moukoko a eu le temps de se façonner une réputation de machine à buts. Légèrement justifiée : en championnat chez les U19, il a inscrit 44 buts en 23 matches. Chez les U17, 83 buts en 50 matches. Au total, 192 buts en 123 matches.

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Dans toutes les classes d'âge, le bonhomme a fait de la bouillie avec les défenses adverses, exterminées par ses qualités de finisseur, sa vitesse, sa conduite de balle sûre, sa technique ambidextre, son instinct naturel de footballeur. Partout, ses qualités hors norme face à des joueurs pourtant plus âgés rendaient la situation grotesque.

Youssoufa Moukoko

Crédit: Getty Images

Avant même qu'il ne débute en équipe première, en décembre, le sélectionneur allemand, orphelin de Miroslav Klose, n'était pas insensible à ses qualités. "Moukoko a un talent comme on en voit peu", estimait Joachim Löw. Et il n'a effectivement pas tardé à briller en Bundesliga, abaissant un à un les records de précocité – plus jeune joueur de l'histoire à fouler les pelouses de l'élite, à être titularisé et à inscrire un but. En fait-on trop, trop tôt, avec le phénomène ?

Avant d'être débarqué, son ancien entraîneur Lucien Favre déclarait début décembre : "Nous devons prendre notre temps avec Moukoko." Le Suisse n'aura pas eu le temps en question mais, même si son successeur Edin Terzic a, depuis, cédé à la tentation d'aligner d'entrer l'adolescent – besoin de résultats oblige –, l'histoire footballistique de Moukoko montre que, jusqu'ici, la patience a plutôt été de mise.

Deux écueils : le griller, le surprotéger

Soucieux de ménager le plaisir de son poulain tout en dressant des garde-fous autour de lui, le Borussia navigue entre les deux écueils – le griller, le surprotéger. Un exemple ? Le chef de presse du club refuse systématiquement les demandes d'interview qui s'accumulent de manière exponentielle. Le credo : ne pas alimenter en interne les attentes démesurées de l'opinion publique. Non sans donner au prodige un espace d'expression dans le magazine du club, afin de laisser filtrer quelques informations un tant soit peu personnelles.

Les dirigeants sont à l'unisson : ils dosent leurs déclarations à propos de leur joyau. Tempèrent l'euphorie. Car elle est bien réelle, entretenue depuis des années par les gros titres de la presse à grand tirage. "Ce ramdam ne l'atteint pas particulièrement", estime Mike Tullberg, son entraîneur chez les jeunes, dans les colonnes du bihebdomadaire kicker. Le Danois, qui le cite volontiers en exemple, en avait même fait son capitaine chez les U19, louant ses capacités à se concentrer sur ses objectifs et à se donner les moyens de les atteindre en venant, par exemple, faire du rab en salle de musculation le matin avant l'entraînement.

"Moukoko ? Si on commence à parler de lui après chaque match..."

De fait, Moukoko est le plus jeune de la classe biberon des Jaune et Noir, composée d'Erling Haaland (20 ans), Jadon Sancho (20 ans), Giovanni Reyna (18 ans) et Jude Bellingham (17 ans). "Cette accession à la Bundesliga est un grand pas pour lui, tout un processus", juge le directeur du secteur professionnel Sebastian Kehl. "Nous devons lui garantir le calme et le temps nécessaire."

Un principe loin d'être abstrait : alors qu'il s'est jusqu'ici toujours défini par ses buts et ses records offensifs, "Mouki" va devoir désormais travailler face au ballon aussi, en phase défensive, à la manière d'Erling Haaland, qui a déjà intégré cette exigence d'une équipe comme le BvB. Mais les indices récoltés dans les séances d'entraînement depuis six mois plaident en faveur du prodige, capable de se sortir avec aisance de situations compliquées dans de petits espaces.

Sociable et mature

Son sélectionneur chez les U20, Guido Streichsbier, en est d'ailleurs convaincu. "Youssoufa possède l'intelligence footballistique pour se créer des espaces et ne pas se laisser démonter par les défenseurs adverses", avance-t-il. Le gamin, arrivé à Hambourg en 2013, a travaillé deux ans son football chez les U13 à Saint-Pauli avant d'intégrer le centre le formation de Dortmund, où il a empilé les titres de meilleur buteur et glané le titre de champion d'Allemagne contre le Bayern (3-2) en 2018.

À ce stade, il est déjà reconnu, repéré, et sponsorisé par un grand équipementier américain – comme un certain Freddy Adu en son temps – selon des termes contractuels jalousement tenus secrets cachant des sommes prétendument à huit chiffres. De quoi perdre la tête ? Ses dirigeants contredisent cette hypothèse, le qualifiant de garçon "normal avec les pieds sur Terre". Qui entretient un rapport étroit avec ses parents Marie et Joseph, restés à Hambourg, et qui réside dans un 18 m2 du centre de formation où il partage la salle de bain avec un autre pensionnaire. Un état de fait qui colle parfaitement avec l'image de jeune homme sociable et ouvert qui l'accompagne.

Mature, aussi. Victime d'attaques verbales racistes dans le derby des jeunes contre Schalke, il a répondu en s'agenouillant poing levé, plus tard, après avoir inscrit un penalty. "Je suis fier d'être né avec cette couleur de peau, et je le serai toujours", a-t-il également formulé sur son compte Instagram, suivi par un million d'internautes. "Il n'y a pas de place pour le racisme dans le football ni dans la société." Raisonné et raisonnable, il ne s'est pas laissé déstabiliser non plus par les inévitables rumeurs sur son âge, finalement juridiquement balayées par une attestation officielle de l'état civil de Hambourg.

Moins de sélections pour se concentrer sur l'école

Pour l'aider à se maintenir dans les rails de sa trajectoire fulgurante, des hommes d'expérience apparaissent aux postes clés, tant en club qu'en sélection. Streichsbier prévient : "Nous devrions le traiter avec précaution." Si le prodige a disputé ses premiers matches en sélection U16 à 12 ans, il a ensuite eu droit à une pause pour se concentrer sur l'école. "Après ses premières sélections, le buzz autour de lui était si grand qu'avec le BvB, on a décidé de le laisser faire ses prochains pas uniquement dans son club", rappelle Meikel Schönweitz, le patron des équipes de jeunes du pays.

Christopher Trimmel et Youssoufa Moukoko lors de Berlin - Borussia en Bundesliga le 18 décembre 2020

Crédit: Getty Images

Lars Ricken, quant à lui, dirige le centre de formation des Jaune et Noir et sait aussi ce que c'est que le monde professionnel et les hauts et bas d'une carrière. "Il ne faut pas que nous chargions à plein le sac qu'il porte sur le dos. Mais il gère extrêmement bien la quantité de travail", témoigne l'ancien vainqueur de la Ligue des champions, "parce qu'il se comporte de manière très professionnelle en matière de nutrition, de sommeil, de soins." La preuve ? Avant même que le Borussia ne l'y invite, il était déjà allé frapper à la porte du préparateur physique et de la nutritionniste du club.

Attitude salvatrice au vu des attentes qui s'agrègent autour de lui. "Youssoufa a le gène du buteur", s'enflamme ainsi le patron du BvB Hans-Joachim Watzke, qui ne s'est pas embarrassé à chercher une doublure à Haaland cet été... "C'est déjà un sacré joueur. Les gens peuvent se réjouir !", s'extasie-t-il. L'hebdomadaire Sport Bild, qui a comptabilisé 6347 joueurs alignés en Bundesliga depuis 1963, estime que jamais un jeune débutant n'a autant fait sensation.

"Il est bien meilleur que moi à son âge", assène Erling Haaland, dernier phénomène en date dans la Ruhr. "Ce n'est pas que je veuille mettre la pression, mais c'est le meilleur joueur de 16 ans que j'aie vu de ma vie." Moukoko lui-même, dès 2018, assurait vouloir remporter la Ligue des champions avec le BvB et décrocher le Ballon d'or. Et pourquoi pas l'Euro 2021 ? S'il y participait, il battrait un autre record : celui du joueur le plus jeune ayant jamais évolué avec la Mannschaft. Le précédent record date de... 1908. Willy Baumgärtner avait alors 17 ans et 104 jours.

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