Gerd Müller, Karl-Heinz Rummenigge, Uli Hoeness, Jürgen Klinsmann, Giovane Elber, Miroslav Klose, Luca Toni. Un petit septet, à la volée, qui illustre la fusion culturelle entre le Bayern Munich et le concept d'avant-centre. Des champions du monde, des Ballons d'or, des records à profusion – tels les 68 buts en 62 sélections du premier cité, le plus célèbre de tous les attaquants de l'histoire du football européen, propriétaire d'une marque inégalable de 365 buts dans le championnat allemand.
Carsten Jancker, sans doute le plus besogneux, sinon le plus caricatural – laissons cela à l'inoubliable Ruggerio Rizzitelli – , de la série, pur buteur, mi-molosse mi-maladroit, n'en aurait jamais cru ses oreilles si quelqu'un lui avait raconté, du temps de sa splendeur, que le géant de Bavière – pas lui, le club – débuterait une saison avec les plus grandes ambitions... sans avant-centre titulaire.
Bundesliga
Un mois plus tard, le Bayern retrouve la victoire en championnat
IL Y A 17 HEURES
C'est une révolution : regarder une feuille de match du Bayern en ce début de saison, c'est chercher en vain un n°9. Il y a bien un n°19 – l'arrière latéral canadien Alphonso Davies – et un n°39 – le petit prodige de Rennes Mathys Tel. Et c'est tout. La transition est brutale, après huit saisons d'un Robert Lewandowski incontournable à ce numéro. Et surtout, connaissant l'histoire du club aux six Ligues des champions.

Mané vers le Bayern : Comment le Sénégalais peut faire oublier Lewandowski

Le capitaine de la Pologne avait empilé 191 buts en Bundesliga avec le Bayern, s'assurant à six reprises le titre de meilleur buteur de la compétition. Avec ses 344 buts et 94 passes décisives en 375 matches au total, le néo-Barcelonais laisse forcément un vide. Très exactement 43 buts en moyenne par saison, qu'il faut donc, désormais, combler d'une autre manière, l'artiste Eric-Maxim Choupo-Moting n'étant pas exactement du même calibre.

Kimmich : "Notre jeu doit changer, c'est clair !"

"Notre jeu doit changer, c'est clair !", a asséné Joshua Kimmich alors que son équipe venait d'en passer cinq à Leipzig, en Supercoupe, le 30 juillet. Il faut "répartir la charge sur d'autres épaules", a-t-il ajouté. Un avis, voire un constat puisque les premiers matches l'ont prouvé, partagé à l'unanimité au Bayern, des joueurs au président – un ancien gardien de but de très haut rang – en passant par le directeur sportif et l'entraîneur, Julian Nagelsmann, qui ne cache pas son appétit, même s'il ne le formule pas ainsi, à jouer sans n°9. "Nous aurons des solutions. Beaucoup de joueurs peuvent évoluer devant", a-t-il estimé. Les débuts lui ont donné raison de manière explosive, le Bayern ayant pulvérisé le champion d'Europe (en Ligue Europa), l'Eintracht Francfort, à l'occasion de la première journée de championnat.
Comment s'y est-il pris ? En 4-2-2-2, l'un de ses systèmes favoris. Mané et Gnabry devant, Müller (à droite) et Musiala (à gauche) en soutien, pour un 4-2-4 de fait, rappelant les plus grandes heures du football de figurines sur tapis de l'enfance de tout amateur de football qui se respecte. Voire pour un 2-4-4, Alphonso Davies à gauche et Benjamin Pavard à droite (à un degré moindre, peut-être) apportant régulièrement leur écot aux offensives bavaroises. L'avantage est pluriel : non seulement les joueurs ne cherchent plus le point de fixation habituel dans l'axe mais en outre, ils peuvent alterner jeu court et jeu long, Mané et Gnabry se prêtant à cette dernière option avec gourmandise.

Guardiola, influence relative

Faire remonter la genèse de cette révolution à l'apport de Josep Guardiola n'est pertinent que jusqu'à un certain point puisque le Catalan comptait l'avant-centre polonais dans son effectif. Il avait, cependant, fait valser Mario Mandzukic sans ménagement et même installé, à l'occasion, Arjen Robben en faux n°9. Avec l'ancien entraîneur du FC Barcelone, la patience était une vertu, chercher la faille l'ambition minutieuse. Avec son jeune successeur, les Bavarois font jouer leur technique en mouvement de façon plus chevaleresque. Mais Nagelsmann tient à temporiser : "Ce sera peut-être différent le jour où nous devrons centrer davantage dans un match", avance-t-il, évoquant ici des défenses plus recroquevillées que celles du RB ou de l'Eintracht.

Pourquoi le Bayern ne regrettera pas Haaland

L'ancien technicien d'Hoffenheim ne s'interdit de jouer ni à trois attaquants, ni à un seul. Ni de changer en cours de match. La filière Müller en soutien-Lewandowski en finisseur à vécu, tant Mané et Gnabry peuvent intervertir leur rôle indéfiniment, d'une part, et tant le milieu de terrain va faire office de laboratoire de mobilité, d'autre part. Leon Goretzka et Joshua Kimmich en sont les prototypes, loin des Jens Jeremies ou Xabi Alonso d'antan, les joueurs d'aile aussi, tel Leroy Sané ou Jamal Musiala, à l'aise aussi bien dans les mouvements axiaux que transversaux. Même chose avec une défense à trois, avec au choix un ou deux milieux défensifs axiaux. Les options sont infinies... à chaque action.
Un bref coup d'oeil dans le rétroviseur suffit à mesurer la révolution : à l'occasion des deux derniers titres continentaux du club en 2013 et en 2020, le 4-2-3-1 avec l'attaquant de pointe classique était immuable. Dans le 3-4-3 ou le 4-3-3 qui ont pu suivre, même chose. "Il n'y a pas beaucoup d'attaquants qui peuvent inscrire 40 buts par saison", rappelle Nagelsmann pour justifier la plasticité du Bayern version 2022-2023. Mais dans ce club, une fois encore, ce vide est inédit.
Il fut même certaines saisons où le poste d'avant-centre était pourvu de deux pointures internationales, tels Roy Makaay et Claudio Pizzaro – le second laissant obligeamment la place au premier en reculant d'un cran – à partir de 2003 et pour quatre saisons, tels aussi Miroslav Klose et Luca Toni un peu plus tard, tels encore Mario Gomez, Mario Mandzukic et le même Pizarro après eux, en 2012-2013, l'année du triplé Coupe-championnat-Ligue des champions. Avec ses deux ou trois petits buts en vingt matches, le Ballon d'or 1991 Jean-Pierre Papin se démarque négativement, certes, mais c'était bien, lui aussi, un avant-centre de très haut niveau.

Hoeness : "Qui va marquer 25 buts ?"

"Je suis un avocat du n°9 à tout prix", estime Dieter Hoeness, autre altesse de la fonction, qu'il a exercée au Bayern au même moment que Rummenigge. "Pour que les choses tournent rond, il va falloir de la créativité", harangue-t-il. "Je suis très curieux de voir comment tout cela va se résoudre tactiquement. Qui va marquer 25 buts ?" On pourrait ajouter : qui va marquer de la tête ? Peut-être est-ce la raison pour laquelle, malgré tout, le Bayern conserve dans son effectif “Choupo” (1,91 m) et Zirkzee (1,93 m), revenu de prêt d'Anderlecht.

Joshua Zirkzee

Crédit: Getty Images

Mais il a surtout enrôlé Mané (1,74 m) et Tel (1,81 m). Et, contrairement à Hoeness, il saura se souvenir qu'en 1985, c'est Lothar Matthäus, avec ses 16 réalisations, qui avait terminé meilleur buteur de la maison. En 1987 aussi, avec 14. Et encore en 1988, avec 17. Ou mieux en 1995, Christian Ziege, avec 12. Ou encore Arjen Robben, en 2010, avec 16. Et surtout que, dans le passé récent, la charge des buts s'est parfois répartie entre plusieurs joueurs, comme sous Louis van Gaal. C'est précisément ce que souhaite cette saison le président Oliver Kahn, qui espère que, l'ombre de Lewandowski estompée, les autres joueurs offensifs tentent leur chance davantage, tel Kingsley Coman.
La tendance de 2022 n'est pas inéluctable pour autant. La cellule de recrutement a lorgné sur Hugo Ekitike, Cristiano Ronaldo et, surtout, envisage 2023-2024 avec un certain Harry Kane, l'avant-centre capitaine de l'Angleterre. Cependant, à l'échelle de la Bundesliga, la coïncidence est frappante : non seulement Lewandowski s'est enfui, mais Erling Haaland aussi. Soit les deux machines à buts des deux plus grands clubs allemands du moment. Comme le Bayern, Dortmund va devoir compter sur sa vitesse et la flexibilité de ses forces offensives. Et les autres ? Francfort dispose d'Alario mais l'Italien n'est pas titulaire. Fribourg de Petersen, homme de banc par excellence.
Hoffenheim de Dabbur mais, bien que de Nazareth lui aussi, l'Israélien n'est pas le messie. Wolfsbourg de Nmecha mais le champion d'Europe espoir tarde à s'imposer. Schalke de Terodde mais ce dernier empile les records surtout en 2e division. Il reste bien le Bayer, qui est parvenu à conserver Patrik Schick. Et le RB Leipzig qui, bien que réputé pour son goût pour l'expérimentation, empile à l'heure d'écrire ces lignes quatre attaquants de pointe : Sörloth, Silva, Poulsen et Werner. À moins que les n°9 soient déjà, de nouveau, l'avenir en Bundesliga ?

Timo Werner

Crédit: Imago

Bundesliga
Le patron inattendu : Union Berlin, le leadership par le travail
IL Y A UN JOUR
Bundesliga
"J’ai archi confiance en moi" : Koné, d’un fauteuil roulant à une carrière bien lancée
HIER À 16:20