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Common Goal - Les footballeurs jouent la carte de la solidarité

Common Goal : quand les footballeurs jouent la carte de la solidarité

Le 01/01/2019 à 19:53

Alex Runar Runarsson et William Troost-Ekong racontent leur engagement dans l’association Common Goal qui utilise le football pour amener des changements sociétaux profonds et améliorer les conditions de vie des plus fragiles.

En cette période de fêtes de fin d’année qui suit une saison où les mouvements sociaux ont agité l’Hexagone, la redistribution des richesses est au cœur de nombreuses discussions. Le sport n’a pas échappé à la règle cette année avec la question des primes touchées par les 23 champions du monde de l’équipe de France de football en juillet dernier. Loin des chaines d’infos et des couvertures de magazines, d’autres footballeurs ont décidé de miser sur des mécanismes de solidarité en portant et en incarnant des projets humanitaires, éducatifs et sportifs. Pour faciliter l’intégration et la coordination des différentes aides, et regrouper les joueurs de foot sous une même bannière, ils ont rejoint le projet Common Goal, lancé il y a dix-sept mois.

Le 4 août 2017, le PSG présentait sa nouvelle recrue, Neymar, devenu le joueur le plus cher de l’histoire. Ce même-jour, Juan Mata annonçait sa décision de rejoindre Common Goal et de dédier 1% de son salaire à des œuvres de charité. En 24 heures, l’industrie du football livrait au monde l’un de ses innombrables excès, mais aussi l’une de ses plus belles formes de générosité.

Soutenue par des footballeurs, l’organisation est reliée à Streetfootballworld, un projet regroupant différentes associations caritatives qui militent pour des changements sociétaux à travers le football, ayant trait à l’éducation, la santé, la scolarisation, la paix ou encore l’écologie. Common Goal est devenu une communauté de personnes gravitant dans la sphère du football. On y trouve des joueurs, des entraîneurs et des dirigeants. Tous ont un point commun : ils versent 1% de leur salaire à Common Goal qui redistribue cet argent à des associations humanitaires. Le montant est le même pour tous les joueurs, qu’ils évoluent en Premier League ou en D1 norvégienne. "Prenez Mata ou Chiellini, ils donnent peut-être 50 fois plus que moi car 1% de leur salaire est bien plus important que 1% de mon salaire, mais ce qui est fondamental, c’est que chacun peut donner un peu de ce qu’il a pour faire bouger les choses", témoigne Alex Runar Runarsson, le gardien de Dijon, qui a été l’un des premiers à rejoindre Common Goal fin 2017.

Aujourd’hui, une soixantaine de joueurs et de joueuses participent au financement de divers projets à travers le monde. Le processus d’intégration est identique pour tous : après avoir discuté avec les fondateurs de Common Goal, les joueurs choisissent un projet qu’ils vont financer à partir du prélèvement sur leur salaire. L’idée n’est pas de multiplier les programmes, mais d’en choisir un où tous les efforts économiques seront concentrés afin d’avoir un impact immédiat et important. Parmi les actions menées à l’heure actuelle par l’organisation, on retrouve des cours d’éducation sexuelle au Nigeria, la promotion de la paix en Colombie, la lutte contre le chômage au Royaume-Uni ou encore l’émancipation de jeunes filles en Inde.

Le privilège du footballeur

Vivre, et souvent de manière très confortable, de sa passion est un privilège absolu. De nombreux footballeurs en sont conscients. "On a de la chance de faire un boulot qu’on aime et pour lequel on gagne beaucoup d’argent, confirme William Troost-Ekong, défenseur nigérian de l’Udinese. On a aussi une responsabilité avec cet argent car on doit essayer d’avoir une incidence sur le monde, que cela soit pour sa propre famille, son entourage ou à travers des œuvres de charité." L’impact ne se mesure d’ailleurs pas seulement à ce don financier. "Le football est très puissant et en considérant notre position et la portée de notre voix, on a cette responsabilité d’avoir un impact auprès de gens qui ont besoin d’aide. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une question d’argent, on peut aussi agiter les consciences et sensibiliser les gens."

Alex Runar Runarsson essaye lui de se détacher au maximum de cette étiquette de footballeur privilégié : "Je sais ce que les gens pensent des footballeurs. Je ne veux pas qu’on me voie juste comme un joueur de foot. C’est une des raisons qui expliquent ma participation à Common Goal. Je veux que les gens voient aussi que je suis quelqu’un de normal. J’aime aider les autres." La personnalité de l’Islandais colle parfaitement à Common Goal. C’est d’ailleurs son club d’alors, le FC Nordsjaelland, à travers ses dirigeants, qui lui a proposé de rejoindre ce programme à l’automne 2017.

Pourquoi lui ? "Je pense que c’est surtout lié à mon comportement avec les gens, explique Runarsson. Mes parents m’ont élevé avec une notion importante, celle de traiter les gens comme j’aimerais qu’ils me traitent. J’essaye de toujours avoir une approche fraternelle et amicale avec les gens. Par exemple, au Danemark, je connaissais aussi bien les éducateurs dans les équipes de jeunes que le CEO du club. Je parlais avec tout le monde. Je prends toujours du temps pour parler avec les gens c’est ce que j’aimerais qu’on fasse avec moi. Je ne veux pas être celui qui arrive à 9h pour l’entraînement et part directement une fois qu’il est terminé, pour rentrer chez moi, jouer à FIFA et compter mon argent."

Six mois après avoir convaincu son gardien de rejoindre Common Goal, le FC Nordsjaelland devenait d’ailleurs le premier club à entrer dans ce projet. Tous les salariés versent désormais 1% de leur salaire à ce fonds commun.

Le service après-vente de la solidarité

Le droit d’entrée chez Common Goal se résume à ce prélèvement de 1% du salaire de ses membres mais offre certaine une liberté d’action. Ce pourcentage est un minimum requis mais il n’est pas figé. Il peut monter à 2, 3 ou 5%. Le joueur choisit également son projet et son implication dans le suivi est à la libre appréciation de chacun. William Troost-Ekong a choisi une association intervenant au Nigéria, son deuxième pays, qu’il représente d’ailleurs à l’international : "J’ai grandi aux Pays-Bas mais j’allais en vacances au Nigeria. Depuis tout jeune, j’ai pu voir ce qu’était la pauvreté et la chance que j’avais de vivre en Europe. J’ai constaté combien les opportunités étaient plus évidentes et faciles selon le lieu de naissance de chacun, un élément qu’on ne contrôle pas. J’ai choisi le projet YEDI Skills Girl qui aide les jeunes filles vulnérables en leur apportant un soutien scolaire, une éducation à la sexualité et des clés pour leur vie future." Le défenseur de l’Udinese (Italie), a prévu d’aller à leur rencontre lors de la prochaine trêve internationale en mars, alors qu’il se rendra au Nigéria pour porter les couleurs de la sélection nationale.

Alex Runar Runarsson a lui aussi choisi une association du continent africain, Training 4 changes, dont le périmètre d’action est en Afrique du Sud, à Cape Town. Le gardien dijonnais est tombé amoureux de cet endroit lors d’un voyage et a décidé de s’impliquer pour améliorer le quotidien de jeunes enfants. Il a profité des fêtes de fin d’année pour se rendre sur place avec toute sa famille afin d’y passer Noël et rendre visite aux personnes en charge du programme.

Le suivi chez Common Goal est régulier, assure l’Islandais. "L’organisation s’implique vraiment pour nous tenir au courant plusieurs fois par an, explique-t-il. Je reçois aussi des vidéos du personnel de l’association en Afrique du sud. Par exemple, avant le Mondial 2018, les enfants ont fait une vidéo me souhaitant bonne chance. Ils nous donnent l’opportunité de suivre ce qui se passe et d’avoir des nouvelles. C’est une relation vraiment personnelle et très importante car notre engagement va au-delà de l’argent."

La problématique du rapport intime à l’argent

Dix-sept mois après son lancement, Common Goal a récolté plus d’un million d’euros. Mais un constat frappe également. Seuls 33 joueurs masculins ont rejoint le mouvement, alors qu’en prenant une base de 20 joueurs professionnels (fourchette basse) par club dans les 30 plus grands championnats du monde, on arriverait à un potentiel de 12 000 membres. Le chemin est encore long. Et Alex Runarsson a un début d’explication qu’il lie à son cas personnel. "L’argent est quelque chose de très privé, les gens font ce qu’ils veulent de ce qu’ils gagnent, justifie-t-il. Je viens d’arriver à Dijon et je ne suis pas forcément en position d’aller voir mes coéquipiers sur ce sujet, je dois mieux les connaître avant d’en parler."

Il est plus facile d’en parler lors des stages avec la sélection nationale pour le gardien dijonnais qui a évoqué le sujet avec plusieurs footballeurs. Cela a d’ailleurs débouché sur l’arrivée de Frederik Schram, international islandais évoluant au Danemark, conseillé par Runarsson en personne. Même son de cloche au sein de la sélection nigériane où un deuxième joueur a suivi les pas de Troost-Ekong. Il s’agit de Leon Balogun (Brighton). "Quand j’ai annoncé que je rejoignais Common Goal, j’étais avec la sélection nigériane et plusieurs joueurs m’ont demandé ce que c’était, comment ça se passait... C’est important d’en parler pour faire connaître ce mouvement, pour que peut-être des joueurs qui veulent s’impliquer auprès d’œuvres de charité mais ne savent pas comment faire, puissent être guidés", témoigne le défenseur de l’Udinese.

Le rapport à l’argent est évidemment propre à chacun et son utilisation est personnelle. Il est donc parfois difficile pour des joueurs d’effectuer ce travail "d’évangélisation" par peur de heurter son interlocuteur avec un tabou bien ancré. S’il en parle aisément, c’est parce qu’Alex Runarsson confie savoir s’en détacher. Adolescent, il a connu la crise financière dans son pays lorsqu’en 2008, l’Islande s’est retrouvée en état de quasi-faillite. S’il reconnaît que la crise n’a pas eu d’impact majeur sur sa famille, il avoue en avoir tiré certaines leçons, comme le fait de ne pas dépenser plus d’argent qu’il n’en a et ne pas recourir au crédit, le problème qui a plongé son pays dans le rouge il y a dix ans. "Cela m’a donné le sens de l’argent. Je sais que je peux aider les gens aujourd’hui car je le fais avec de l’argent que j’ai", explique-t-il avant d’enchaîner sur une phrase qui sonne comme une devise personnelle : "Je pense que je réussirai ma vie et deviendrai une personne accomplie en pensant aux autres, pas en me demandant comment je peux gagner plus d’argent en me levant le matin."

Un déficit de médiatisation

Si William Troost-Ekong et Alex Runar Runarsson ont rejoint Common Goal, ils le doivent à la forte exposition médiatique de l’interview de Juan Mata en août 2017, annonçant sa décision de donner 1% de son salaire à cette organisation. Et tous deux se rejoignent sur son manque de médiatisation depuis cette date. "Les gens de Common Goal nous ont demandé comment ils pouvaient améliorer les choses à l’intérieur de l’organisation et je pense que la communication et la médiatisation sont deux axes importants pour que les gens soient au courant de l’existence de ce projet", analyse Runarsson. Le portier islandais souligne que cela faciliterait également les premières discussions avec d’autres joueurs qui pourraient découvrir ce mouvement au travers d’articles ou de reportages. Et dépasser ainsi le tabou de l’argent que déplore le néo-dijonnais.

Troost-Ekong acquiesce et a même un avis plus ferme sur le besoin de relayer les actions effectuées par des footballeurs. "Il y a des joueurs qui ont leur propre projet, association ou qui aident sans en parler publiquement, ce que je respecte évidemment. Cependant, je pense qu’en parler et les relayer sur les réseaux sociaux est très important, expose-t-il. Pas pour notre plaisir personnel ou un égo mal placé, mais pour sensibiliser les gens, faire connaître ces œuvres de charité et les encourager à faire quelque chose. Sans l’interview de Mata par exemple, relayée sur les réseaux sociaux, je n’aurai pas eu connaissance de Common Goal"

Un peu plus d’un an après son lancement, Common Goal a réussi son premier pari : dépasser le million d’euros de dons et réunir les premiers footballeurs et footballeuses autour d’un mouvement qui fait de ce sport, un vecteur d’éducation et d’amélioration des conditions de vie, à travers le monde, de personnes défavorisées. Reste désormais à convaincre des dizaines de joueurs et joueuses de franchir le pas pour financer encore plus de projets. Pour des hommes et femmes habitués à relever des défis sur le terrain, cela ne semble pas insurmontable.

Juan Mata lors d'une action avec Common Goal

Juan Mata lors d'une action avec Common GoalGetty Images

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