La première retraite internationale de Zidane. Les larmes de Cristiano Ronaldo. Deux coups de casques peuvent faire des dégâts. Deux simples têtes mais des répercussions inimaginables. Le 4 juillet 2004, le Portugal pense tenir son avènement européen. A domicile, dans un Estádio da Luz qui n’a d’yeux que pour la troupe de Luiz Felipe Scolari, la Seleçao das Quinas doit embrasser son destin et devenir un champion d’Europe magnifique.

Pauleta, Deco, Luis Figo accompagnés du prodigieux Cristiano Ronaldo (19 ans) sont les favoris d’une finale déséquilibrée sur le papier. C’est pourtant un autre protagoniste qui fera le tour du monde : Angelos Charisteas. L’homme qui aura fait chuter le tenant du titre en quart et le pays organisateur en finale. L’attaquant que personne n’avait vraiment vu venir. Et que tout le monde laissera repartir vers un quotidien bien plus anonyme.

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Le quatrième homme du Werder Brême

L’histoire de Charisteas, c’est d’abord celle d’un attaquant moyen de Bundesliga. Après avoir fait ses preuves dans le championnat local, le grand avant-centre – par la taille (1,90m) – séduit l’Allemagne, où un certain Jan Koller (2,02m) fait sensation avec Dortmund. Le Grec débarque au Werder Brême en 2002. Sous les ordres de Thomas Schaaf, le club allemand grandit à vitesse grand V. La saison pré-Euro, c’est d’ailleurs un spectaculaire doublé Bundesliga-Coupe d’Allemagne que remportent les coéquipiers de Johan Micoud.

Et Charisteas dans tout ça ? Il n’est que le quatrième homme. Devant lui, le Brésilien Aiton qui termine meilleur buteur du championnat, Ivan Klasnic et Nelson Valdez. On est loin, très loin même, de la crème des avant-centres de l’époque, de Henry à van Nistelrooy en passant par le prodige Wayne Rooney qui vont, à coup sûr, animer l’Euro portugais. Au sortir de ses deux premières saisons allemandes, Charisteas présente cependant des stats très honnêtes pour un quatrième choix : 72 matches pour 22 buts. Mais la dynamique est clairement négative avec une fin de championnat rythmée par des entrées en jeu sporadiques et une disette de quatre mois.

Le banc du Werder, le quotidien d'Angelos Charisteas avant l'Euro 2004

Crédit: Getty Images

On a connu mieux comme préparation. Mais un homme va croire au destin de Charisteas. Un certain Otto Rehhagel, le charismatique et exigeant sélectionneur grec. Depuis son arrivée à la tête de la sélection hellène, l’Allemand ne cesse d’insister, parfois de manière très directe, auprès de ses joueurs : ils n’ont rien à envier aux meilleurs. C’est de lui que tout part.

"Il ne jouait pas beaucoup pour le Werder Brême, rappellera le technicien après le sacre grec. J’ai dû lui parler, l’encourager et le convaincre qu’il était capable de grandes choses. J’ai toujours cru en lui. Et il a fini par me donner raison pour devenir une star de cet Euro". Sur ce point, difficile de donner tort à Otto II.

Charisteas et la revanche de Micoud

Aligné aux côtés de Zísis Vrýzas dans le 4-4-2 ultra rigide érigé par Rehhagel, Charisteas démarre piano pour le match inaugural face au maître des lieux, le Portugal. Mais il voit sa Grèce déjà marquer la compétition de son empreinte : un mur défensif très bas, une rigueur à toute épreuve, une possession de balle systématiquement au bénéfice de l’adversaire et des contres assassins. Les Hellènes gâchent la première des Portugais (1-2). Ils gâcheront aussi la dernière.

Entre-temps, Charisteas s’est mis en route. C’est grâce à lui que la troupe bleue et blanche arrache un nul salvateur face à l’Espagne (1-1) pour se garantir la qualification en quarts de finale. Un contrôle de la poitrine et une reprise du gauche. Simple. Basique. Mais terriblement efficace. Un leitmotiv pour ces Grecs.

Vient la France, tenante du titre. Le fiasco de 2002 est encore dans les têtes tricolores. Mais, dans l'esprit de beaucoup de Français, l’adversaire est trop petit pour être inquiété. Après tout, Zidane a retourné à lui tout seul ou presque les Anglais en phase de poules. Alors, la Grèce... Difficile d’imaginer la troupe de Jacques Santini se prendre les pieds dans le tapis. Mais ces Bleus sont brouillons, presque léthargiques.

65e minute : Bixente Lizarazu se jette, Theódoros Zagorákis est seul pour ajuster un centre parfait. Du haut de son mètre 90, délaissé par Thuram, Gallas et Sylvestre, Charisteas catapulte le ballon en lucarne. Une tête magnifique pour un Barthez mystifié. Zinedine Zidane quitte donc la sélection tricolore sur un échec piteux, une défaite face à une Grèce destinée à être croquée en demi-finale. Enfin, c’est ce que l’on croit.

Fabien Barthez ne peut que constater les dégâts : la tête de Charisteas est parfaite

Crédit: Getty Images

Comble de l’humiliation pour Jacques Santini, il s’est même fait chambrer par le héros grec du jour. Après son but, le numéro 9 s’était dirigé vers le banc français et avait simplement relevé son maillot pour que le sélectionneur français puisse y lire un simple nom : Micoud. Car à Brême, Charisteas est fasciné par le talent du meneur de jeu français qui domine en Bundesliga… mais qui a été écarté pour cet Euro. En plus d’être un héros national, il est aussi un sacré coéquipier de club. "Johan ne pardonnera jamais à Jacques Santini de l'avoir boudé, expliquera-t-il après coup. Le matin du match, il m'avait téléphoné pour... m'exhorter à inscrire un but. Comme ce dernier est devenu celui de notre qualification, j'ai dû le combler au-delà de toute espérance".

Coup de tête éternel, chute inexorable

La suite pour Charisteas, c’est une fin en apothéose. En demie, son équipe finit par venir à bout d’une République Tchèque enthousiasmante mais qui butera sur le même problème que les Bleus : cette défense à trois stoppeurs et ce 3-5-2 qui prend davantage les contours d’un 5-3-2. Cela suffit et Dellas, à la faveur d’un but en…argent, envoie les Hellènes en finale.

La suite de l’histoire, vous la connaissez. Comme face aux Bleus, un centre venu de la droite, en l’occurrence un corner d’Angelo Basinas, une défense centrale un peu laxiste, une mauvaise anticipation de Ricardo et un coup de casque pour sceller le plus beau hold-up de l’histoire de l’Euro. Ces Grecs sont champions d’Europe et Charisteas s’élève au rang de demi-dieu.

"Je dois admettre que j’ai regardé ce but quelques fois par hasard, quand il est passé à la télé, expliquait-il à l’UEFA en 2016. Quand je me le refais mentalement, j’ai l’impression d’être complètement seul dans la surface, sans aucun adversaire autour. Je pense énormément à ce but, surtout quand ça va mal. Ça me requinque et m’aide à rebondir psychologiquement. Car même dans 50 ans, tout le monde se souviendra que j’ai marqué le but qui a permis à la Grèce d’être championne d’Europe".

Mais un but iconique peut-il suffire à (re)lancer une carrière ? A l’époque, il semble en être convaincu et, gonflé à bloc, évoque la suite juste après le sacre des siens. "Sur le plan personnel, cet Euro aura poli mon crédit, assure alors Charisteas. Je vais revenir au club en étant persuadé que je serai désormais considéré comme le premier attaquant. N'en déplaise à Klose et à Klasnic, mes nouveaux concurrents". Spoiler : ce ne sera pas le cas.

Charisteas et son but historique face au Portugal

Crédit: Imago

De successeur de Zlatan à boulet d’Arles-Avignon

Car la paire Klose-Klasnic va vite mettre tout le monde d’accord en empilant les pions (36 à eux deux sur la saison). Et Charisteas n’a d’autres choix que de s’exiler. Un défi se présente à lui au début d’année 2005 : prendre la succession de Zlatan Ibrahimovic à la pointe de l’attaque de l’Ajax. Les débuts sont encourageants, sans être fracassants. En deux saisons, il trouve le chemin des filets à 15 reprises. Trop peu pour le club néerlandais qui veut faire grandir ses jeunes pousses Huntelaar ou Babel. Le voilà transféré au Feyenoord lors du dernier jour du mercato.

Sa saison est honnête (10 buts) mais insuffisante aux yeux du club qui décide de le brader l’été suivant. Presque trois ans jour pour jour après son heure de gloire, Charisteas rejoint le FC Nuremberg par la petite porte et pour une petite somme (2,5 millions d’euros). C’est le début d’une longue chute inexorable vers la sortie. A 27 ans, il peine à s’imposer à Nuremberg et se fait prêter au Bayern Leverkusen. Un fiasco. Entre 2008 et 2010, il ne trouve les filets qu’à 4 reprises. Soit un but de moins que son total entre 2010 et 2013 où il arrête les frais.

Entre-temps, il a offert à Arles-Avignon son flop le plus légendaire. Six matches disputés, aucun but marqué, un temps de jeu partagé avec Benjamin Psaume et Yann Kermorgant, une blessure après une talonnade et surtout un match amical épique face à Istres où il est signalé 8 fois hors-jeu. Viennent ensuite Schalke 04, Panetolikós et Al Nasr Riyad où il errera comme une âme en peine.

En club, Charisteas n’aura donc jamais fait l’unanimité. Mais en sélection, il aura tout assumé. Au moment de ranger définitivement les crampons, le Grec a pu constater l’empreinte laissée dans le "Bateau Pirate". Deuxième meilleur buteur de l’histoire de la sélection (25 réalisations), il restera à jamais l’homme de Lisbonne. Celui qui s’est élevé plus haut que tout le monde pour porter son pays au sommet. Éternel, à sa manière.

Angelos Charisteas et le trophée de l'Euro 2004

Crédit: Imago

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