Calais, Schiltigheim, Lyon-Duchère, Carquefou, Quevilly, Les Herbiers. Et El Biar… De tous ces Petits Poucet qui ont croqué des ogres, ce club amateur de D4 d’un quartier d’Alger de la France coloniale perpétue la légende de David qui terrasse Goliath en Coupe de France (anciennement Coupe Charles Simon). Le 2 février 1957 à Toulouse, El Biar avait sèchement éliminé le Grand Stade de Reims (2-0) en 16es de finale.
Dominateurs sur la scène nationale, triple champions de France (1949-53-55) et finalistes en 1956 de la première C1 (coupe d’Europe des clubs champions) face au Real Madrid (3-4), les professionnels rémois avaient failli. En alignant tous ses internationaux, le coach prestigieux, Albert Batteux, n’avait pourtant pas péché par suffisance. Et c’est cette gifle de 1957 qui le poussera vingt ans plus tard à mieux cerner l’étrange syndrome qui se manifeste chez "les gros" (pros ou amateurs) au moment d’affronter plus petit qu’eux.
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Les clubs pros ont toujours eu peur de la Coupe de France
Le livre collectif de L’Equipe, Coupe de France, la folle épopée (2007) avait exposé ce fameux syndrome tel que décrit par le grand Albert : "Dans la préparation du match, on appelle à la méfiance. On ne prend jamais à la légère ce genre de rencontre, même si, au fond de soi, on ne veut pas croire qu’il puisse arriver quoi que ce soit de dramatique. C’est plutôt par conscience professionnelle qu’on tient ce langage, et je me demande si ce n’est pas une manière de semer le germe du doute. Si le match ne débute pas comme on l’espère, ce doute s’installe, insiste, grandit."
Ce doute qui s’installe, insiste, grandit et contre lequel on s’est pourtant préparé constitue précisément ce qu’on nomme la Magie de la Coupe. C'est-à-dire ce moment irrationnel où tout bascule et fait soudain mentir la hiérarchie au point de faire triompher l’outsider, ce vainqueur héroïque qui a terrassé le favori naturel. Ancien pilier de L’Equipe, l’éminent Didier Braun rappelait une vérité basique, méconnue du grand public, à l’origine de ce syndrome : "Les clubs pros ont toujours eu peur de la Coupe de France".

Le poison de l'arrogance

La peur du ridicule ! Tomber face à un plus petit ! Une peur qui revient chaque année au moment des 32es de finale, avec l'entrée en lice des formations de l'élite. "Personne n’a envie d’être la risée du weekend ou de faire la Une de L’Equipe !", insistait le bon Didier. C’est pourquoi on institua, un temps, une formule avec matchs aller-retour (1968-1989) afin de protéger les pros.
La malchance, le gardien adverse en état de grâce, les faits de jeu défavorables, le but encaissé trop tôt ou contre le cours du jeu, l’arbitrage contestable, la météo… Tous ces facteurs incontrôlables font régulièrement chuter les formations dites supérieures les mieux préparées. A l’inverse, on cerne beaucoup mieux le poison de l’arrogance des grosses équipes. Elles en sont généralement punies par les petites pour ne pas s’être mises en mode warrior dès le départ.
Quand la difficulté survient, le blocage psychologique provoqué par l’excès de suffisance empêche alors le favori de se mettre minable et de salir le maillot. Un complexe de supériorité qui peut s’avérer fatal comme le rappelait en 2017 le coach de Lille (L1), Patrick Collot, avant de jouer les sympathiques Réunionnais de l’Excelsior St-Joseph (DH) : "Le danger, c’est de penser que ce sera facile et de seulement se présenter sur le terrain. Or, si les choses tournent mal, c’est compliqué de renverser le cours d’un match."

Des épopées à relativiser

Depuis une bonne vingtaine d’années et l’exploit des finalistes malheureux de Calais (D4) en 2000, les "petits" ont souvent chahuté les "gros" et illustré à merveille la magie de la Coupe, avec ses surprises parfois sensationnelles. Même s’il faut rappeler que depuis sa création en 1917, la Coupe de France a suivi une logique hiérarchique intraitable avec seulement deux vainqueurs issus de D2 et L2, Le Havre en 1959 et Guingamp en 2009. C’est pourquoi, malgré les performances incontestables de leurs coups d’éclats, il faut aussi quelque peu relativiser les épopées des nombreux Petits Poucet réalisées au cours des deux dernières décennies.

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Historiquement, déjà, à l’arrivée du professionnalisme les clubs pros se sont de plus en plus concentrés sur le championnat, reléguant progressivement la Coupe comme compétition secondaire, bouffeuse d’énergie et source de blessures. Les objectifs de maintien en L1 (ou en L2) ou de places européennes priment généralement sur la Coupe de France, où les grosses formations alignent l’équipe B ou des jeunots. La Coupe de la Ligue (1994-2020), plus rémunératrice, plus ramassée, et offrant une place en C3, avait aussi émoussé les motivations des clubs pros au moment de jouer la Coupe Charles Simon (le vrai nom de la Coupe de France).

La Coupe de France, école de la "deuxième chance"

Au premier week-end de janvier, l’entrée en lice en 32es de finale des clubs de L1 les oblige souvent à se rendre à l’autre bout de la France disputer sur des terrains difficiles, parfois enneigés, des matchs au couteau face à des petits qui veulent se faire leur scalp. Des "petits" qui bénéficient en outre de la règle des deux divisions d’écart qui leur permet depuis 1993 d’accueillir des "gros" à domicile et d’y réaliser leur "match de l’année".
Depuis 1998, outre la médiatisation TV accrue qui décuple la volonté de briller en direct, la mystique du Stade de France entretient le rêve des petites équipes, pros ou amateurs, de pouvoir fouler la pelouse sacrée des champions du monde. Et dans les effectifs de ces petits clubs émargent souvent d’anciens pros ou des joueurs amateurs dont beaucoup ont fréquenté les centres de formation. "Il y a moins d’amateurs qu’avant, insistait Vincent Duluc dans L’Equipe. Les vrais sont rares, ou moins visibles, et la plupart de ceux qui avancent loin dans la compétition, même en CFA2, ont vécu la même jeunesse que ceux qu’ils s’apprêtent à combattre. Ils sortent eux aussi des centres de formation, mais ils en sont sortis avant de l’avoir voulu."

Arbitre Letexier et Pallois - PSG Nantes

Crédit: Getty Images

La Coupe de France agit même parfois comme l’école de la "deuxième chance" pour ces recalés des centres aux crocs acérés et revanchards, qui peuvent alors se payer les pros qu’ils n’ont pas pu être. Nicolas Pallois (FC Nantes) et Pierrick Capelle (SCO Angers), héros des odyssées de Quevilly en 2010 et 2012, ont eu la chance inouïe de pouvoir rejoindre l’élite. Et pourtant ! Même conscients de la force réelle de ces amateurs de bon niveau qui les ont vaincus à la régulière, les pros n’échappent jamais à l’accablement qui s’abat sur eux quand ils ont trahi leur supériorité supposée.

La méthode Guy Roux

C’est ainsi que le narrait dans L’Equipe Pascal Olmeta, gardien du SC Toulon (D1) éliminé 1-0 en 32es de janvier 1986 par l’AS Evry (DHR – D6) : "Quand vous rentrez aux vestiaires, vous n’en revenez pas. Tout le monde se regarde en chien de faïence. Vous vous posez des questions, vous essayez de comprendre et après vous avez honte. Ce sont des matchs qui marquent une carrière. Tout le monde en reparle à l’approche des 32es. Quand on se voit, on se dit : 'Tu te souviens de ce match de merde ?' La honte, elle est toujours présente."
Pour se prémunir du syndrome du Petit Poucet, la méthode Guy Roux a révélé une certaine efficacité. Co-recordman de victoires avec André Cheuva, le grand coach lillois des années 40 et 50, ses quatre trophées avec Auxerre (1994, 1996, 2003 et 2005) parlent pour lui. En 2017, le bon vieux Guy avait ainsi lâché quelques secrets de sa brillante réussite en Coupe de France avec sa chère AJA : "D’abord, prohibition absolue de suffisance envers l’adversaire dit faible ! Un joueur auxerrois qui se laisse aller à confesser un début de supériorité de l’AJA est illico éjecté du groupe ! Un dirigeant auxerrois convié au tirage au sort et qui sourit de satisfaction en tirant un petit est ensuite interdit d’y retourner ! J’ai toujours eu l’obsession de la Coupe de France au point de penser que perdre contre un plus petit était une faute professionnelle impardonnable. Ma règle absolue : ne jamais se faire éliminer par un club hiérarchiquement plus faible."

Guy Roux

Crédit: Getty Images

C’est d’ailleurs cette exigence rouxienne en Coupe de France qu'on retrouvera en coupes d'Europe où son AJA s'est toujours bien comportée. Ce dimanche, on verra si Bordeaux a bien suivi la méthode Guy Roux au moment d’affronter au Matmut Atlantique l’AS Jumeaux M’Zouazia (R1, Mayotte)…
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