Après deux semaines au club, quel diagnostic en faites-vous ? Comment l'ASSE a-t-elle pu tomber si bas ?
P.D. : L'ASSE est 20e, totalise 12 points, a pris 40 buts, en a marqués 17. Ce n'est pas assez pour être compétitif en Ligue 1. Je suis sur ce constat extrêmement terre-à-terre. Si je suis ici c'est uniquement pour cette raison, parce que l'ASSE sous-performe et qu'apparemment j'ai quelques compétences pour faire surperformer une équipe qui sous-performe.
On sait que le management de Claude Puel peut être parfois dur et clivant. Dans quel état avez-vous trouvé les joueurs et avaient-ils besoin d'amour ?
Ligue 1
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14/05/2022 À 20:58
P.D. : Ce n'est pas une question que je me suis posée. J'ai simplement ici, depuis 15 jours, appliqué mes préceptes et mes convictions, ma méthode de management qui est différente de celle exposée médiatiquement.

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Cela tombe bien, vous pouvez l'exposer pour nous.
P.D. : Je suis bienveillant. Depuis que je suis gamin, mes parents m'ont appris à vivre avec d'autres. Je suis tourné vers les autres. Jamais une seule fois, je ne veux parler de ce qu'il s'est passé avant que j'arrive avec les joueurs. Par contre, aujourd'hui, je suis capable de dire combien d'enfants ont chacun d'entre eux et, bientôt, je pourrai sans regarder mes notes dire le nom des compagnes et des épouses de chacun. Je connais leurs origines et tous les jours, je ne fais pas l'économie de leur demander comment vont leur famille. Ça, c'est ma manière de faire. Sur le terrain, je ferai tout avec mes collègues entraîneurs, parce que je n'aime pas parler d'adjoint, pour rectifier la situation et laisser l'ASSE en L1 pour partir en mai avec le sentiment du devoir accompli.
Quelques fois je m'emporte, quelques fois, je me trouve con
Vous nous parlez de bienveillance mais c'est effectivement assez loin de l'image du coach qui s'emporte en conférence de presse ou sur son banc face à l'entraîneur adverse. Est-ce que Pascal Dupraz s'est assagi ?
P.D. : J'ai toujours été comme ça. Sur le terrain, pendant 95 minutes, tout ce qui m'importe c'est le résultat de mon équipe. Mon adversaire est mon ennemi. Quelques fois je m'emporte, quelques fois, je me trouve con parce que je n'ai pas toujours raison. Fort heureusement. Je suis juste sincère, je ne calcule rien. J'ai trois véritables amis. Entre la Haute-Savoie et Saint-Etienne, il y a 2h45 de route. Ils viennent me chercher si j'en ai besoin. Et quand je les revois, ils me disent : 'Tu es comme tu étais gamin, tu n'as pas changé'. C'est ça qui m'importe.

La méthode Dupraz : "Je suis capable de dire combien d'enfants ont chacun de mes joueurs"

Est-ce que ça suffit d'être optimiste quand on prend le destin en main d'une équipe classée 20e et qui, manifestement, va mal ? Est-ce qu'il ne faut pas plutôt donner quelques coups de pied dans les fesses ?
P.D. : Je ne suis pas béat pour autant. Ce matin (ndlr : vendredi), un joueur est arrivé en retard. Il a eu le privilège de se voir délivrer une séance par le coach principal. Il n'a pas eu le droit de s'entraîner avec l'équipe. J'ai deux fils, je les aime et il m'est arrivé souvent de leur dire non. Mais d'abord, je veux expliquer où je veux en venir. Bien sûr, ça ne suffit pas d'être optimiste mais j'ai du recul par rapport à ça. Regardez mon expérience à Toulouse, c'est exceptionnel (ndlr : Dupraz est arrivé à Toulouse à 10 matches du terme de la saison 2015/2016, le club comptait 10 points de retard sur le premier non-relégable mais s'est sauvé). En 10 matches sous mes ordres, l'équipe a marqué quasiment autant de points que lors des journées précédentes. Avec les mêmes joueurs et une seule valeur ajoutée apparemment : le coach. Il a fallu modifier des choses sur le terrain, c'est aussi mon métier. Même à Caen. Quand je suis arrivé, ils étaient à la cave (ndlr : 17e de L2).

Pascal Dupraz lors de Rennes - Toulouse en Coupe de France le 10 janvier 2018

Crédit: Getty Images

Selon vous, avez-vous réussi votre mission à Caen ?
P.D. : Bien sûr, avant moi, ça performait moins et après moi aussi. Quand je suis parti, Caen était 14e.
Mais les ambitions allaient au-delà de cette 14e place…
P.D. : Encore fallait-il me donner un peu de moyens. On avait oublié de me dire que la direction allait changer et qu'on n'allait pas recruter. Or, c'est essentiel. Je devais resigner à Caen mais on n'a jamais appelé mon agent. J'ai laissé l'équipe 14e. Dix matches plus tard, il a fallu un penalty inventé par l'arbitre pour la laisser en Ligue 2. Donc j'ai performé là-bas.
Si on me donnait des équipes plus huppées, je pourrais montrer que j'ai aussi un savoir-faire
Il y a des coaches estampillés spécialistes du maintien comme Frédéric Hantz, Rolland Courbis, ou Antoine Kombouaré. Est-ce que ça vous va d'appartenir à cette catégorie ou est-ce réducteur ?
P.D. : Il faut parler de mon histoire. Pendant ma carrière de joueur, j'ai passé mes diplômes. Je n'avais pas forcément envie d'entraîner mais, pour tuer le temps, j'ai tenté de m'améliorer, de progresser. Je me suis occupé par hasard d'une équipe, au FC Gaillard en Promotion d'Honneur Régionale. Le projet a conduit l'ETG sous ma responsabilité, et avec d'autres, jusqu'en L1. Ma seule mission, c'était de maintenir le club. Nous y sommes arrivés durant trois saisons et, malheureusement, la quatrième, on est descendus. A Toulouse, quand vous êtes 19e avec 10 points de retard, votre mission c'est de maintenir le club. Personne n'y croyait mais le TFC s'est maintenu. A Caen, l'équipe était en difficulté.
C'est donc votre destin.
P.D. : Oui, c'est mon destin. Est-il réducteur ? Aujourd'hui, depuis que j'ai débuté, je gagne un match sur trois. J'aimerais en gagner plus. Si on me donnait des équipes plus huppées, je pourrais montrer que j'ai aussi un savoir-faire.
Peter Bosz, Julien Stéphan, Gérald Baticle : beaucoup de clubs ont confié leur destin en début de saison à une nouvelle génération de coach. Pourquoi on ne pense pas à vous dans ces cas-là ? Auriez-vous envie de ça ?
P.D. : Ce n'est pas à moi de convaincre les présidents. Je laisse à ceux qui consultent leurs idées toutes faites pour tenter de créer le buzz. Moi, je subis tout ça. Le fait est que j'entraîne l'ASSE, c'est une chance d'être là. Pas une opportunité mais une chance. Parce que j'aime le foot et qu'en 1976, j'avais 14 ans et que je vibrais aux exploits des Verts. Ce club, ce public m'ont fasciné. Je ne surjoue pas.
Le club est en vente, dernier de L1 avec des finances à sec. Pourquoi avoir accepté un tel challenge ?
P.D. : Il n'y a pas eu l'ombre d'une hésitation. C'est mon karma. Ce qui gêne, c'est que je dis que nous allons nous maintenir.
Pourquoi cela gêne-t-il ?
P.D. : Parce que ça met en haleine. Cette espèce d'ordonnancement feutré et aseptisé du foot… Ça ne se dit pas. Parce que si tu t'avances comme ça, on t'attend avec un gourdin. Même Monsieur Sadran (ndlr : ancien président de Toulouse) pour lequel j'ai un profond respect avait entériné la descente de Toulouse. Je ne savais pas encore qu'il allait me choisir mais je lui ai dit : 'Il me reste dix matches, 30 points et je pense qu'on a l'effectif pour se maintenir'. J'ai bien fait. J'ai dit à tout le monde de ne pas s'en faire et ça a créé une espèce de climat et l'équipe a mieux joué. Ce dont je ne traite pas assez peut-être, c'est de l'aspect technico-tactique.
Je n'ai pas envie de parler de jeu
Depuis que vous êtes arrivé à Saint-Etienne, vous n'avez jamais parlé de jeu. Pourquoi ?
P.D. : Je n'ai pas envie.
Oui mais cela entretient votre image de meneur d'homme sans grand principe de jeu.
P.D. : Êtes-vous de ceux qui considèrent qu'il suffit de dire 'allez les gars' pour que les résultats d'une équipe se transforment ? Cela tombe sous le sens qu'il y a du travail derrière. Je ne suis pas un type qui subit la mode. Je n'ai pas de plan de carrière. Ma vie est un conte de fée. Je n'ai pas besoin de raconter la science. La possession, le jeu de position… Ça ne m'intéresse pas. Si un jour, on me demande à la DTN d'en parler avec mes confrères, je peux le faire. Mais ça ne m'intéresse pas. Je ne vais pas livrer mes préceptes à mes adversaires.

"Pas besoin de raconter la science : la possession, le jeu de position… Ça ne m'intéresse pas"

Mais c'est intéressant aussi de nourrir un débat d'idées avec ceux qui suivent le football, les supporters…
P.D. : Aujourd'hui dans le football moderne, il ne faut pas parler de défendre. Parce que si vous parlez de défendre, vous êtes un passéiste. Combien de fois j'ai entendu : 'La L1 est ouverte'… Ah ça oui, Saint-Etienne est ouvert : 40 buts encaissés… Bien ! Super ! Mes préceptes ? Notre équipe doit défendre mieux pour attaquer mieux. Moi, j'assume tout. Mais je n'ai pas envie de passer mon temps à parler de ça. Sauf à ce que les dirigeants me l'interdisent, j'aimerais que l'entraînement soit ouvert au public. Les gens verront que je suis aussi pointu dans ce domaine.
Il me semble que cette année encore, il va y avoir un vainqueur de la Coupe de France et il se trouve que je ne l'ai jamais gagnée
Vous rencontrez Jura Sud ce dimanche en 16e de finale de la Coupe. Quand on est 20e de Ligue 1, que l'avenir de l'ASSE est en péril : la Coupe de France ne devient-elle pas automatiquement un enjeu secondaire ?
P.D. : Si on m'avait dit qu'on zappait la Coupe parce qu'on est mal en championnat, j'aurais refusé de venir. Ça m'aurait arraché le cœur. Ce dogme m'insupporte. Quand vous allez chez le médecin pour une grippe, la terminologie qu'il emploie est si compliquée que vous ne comprenez pas ce que vous avez, vous avez un doute. En foot, c'est pareil. On intellectualise, on invente des trucs. Un match pour un club, ça ne se galvaude pas. Ça se joue pour se remporter. Quel que soit le classement en championnat ou les blessés que ça pourrait générer. Il me semble que cette année encore, il va y avoir un vainqueur de la Coupe de France et il se trouve que je ne l'ai jamais gagnée. C'est égoïste mais ça ne me déplairait pas de la gagner.

Dupraz sur la Coupe : "C'est égoïste mais ça ne me déplairait pas de la gagner"

On parle d'électrochoc quand un club est mal en point. Il n'y a pas eu d'électrochoc face à Nantes pour votre premier match en L1. L'avez-vous pris comme un échec personnel ?
P.D. : C'est la première fois que ça m'arrive. Chaque fois que je reprends un club, on marque a minima un point. Pendant 24 heures, ça m'a ébranlé parce que je suis responsable de ce qui se passe aujourd'hui. Je me suis dit que c'était, peut-être, salutaire. Peut-être que par l'échec viendra la rédemption. Tout ceux qui étaient au match, présents en tribune, doivent reconnaître que nous étions supérieurs à Nantes. Même Antoine (ndlr : Kombouaré, coach de Nantes) l'a reconnu. Mais malheureusement, au moment où je pense qu'on ne peut pas perdre ce match, on encaisse ce but.
Il se trouve que j'étais à ce match. Et quand on voit la première période, on voit aussi que le mal est profond, que l'équipe est touchée.
P.D. : Il s'est passé 15 minutes (ndlr : la mi-temps). Pendant ces 15 minutes, je me suis rendu compte que j'avais un impact sur le groupe. Je ne peux pas contester le fait que la première mi-temps était de la bouillie. En 15 minutes, on a rectifié. Il y a dû avoir un impact tant tactique que psychologique. Ca me rend optimiste.
Oui mais les Verts, comme souvent cette saison, ont regardé leur adversaire dans le blanc des yeux, se sont parfois montrés supérieurs. Mais encore une fois, ils se sont inclinés. Comment on combat la fatalité ?
P.D. : (il se durcit) Je pense sans beaucoup me tromper être plus mûr et âgé que vous. Je fais référence à ma vie. J'ai lutté toute ma vie contre la fatalité. J'ai failli mourir trois fois. Ce ne sont pas des conneries. Je ne suis pas en train de vous séduire. Vous êtes en face de moi : pouvez-vous un seul instant imaginer que je vis avec un défibrillateur ? C'est pourtant la réalité. Je lutte toujours contre la fatalité. J'ai fait d'une faiblesse un atout. Saint-Etienne a aujourd'hui des faiblesses, il faut en faire des atouts. J'ai aujourd'hui cette faculté-là, cette outrecuidance de vouloir impacter sur ce que vous décrivez comme fatalité au travers du travail sur le terrain, du psychologique, de ma bienveillance envers les joueurs, du renfort qu'on doit opérer. Il faut que l'on recrute, tout le monde doit le comprendre pour être plus compétitif. Tout ceci ajouté à la capacité de résilience des supporters doit conduire l'ASSE à rester en L1. C'est une tâche compliquée. J'ai lu les pourcentages : 18, 16 ou 12% de chances de se maintenir quand on a 12 points à la trêve. Non ! On a 50% de chances de se maintenir : on descend ou on reste en L1.
Mon espoir, c'est recruter quatre à cinq joueurs
Vous parlez de renforts. Saint-Etienne a deux avant-centres qui ne marquent pas aujourd'hui (ndlr : Krasso 1 but en 22 matches, Ramirez 0 but). Wahbi Khazri part à la CAN. Est-ce que la priorité de ce mercato n'est pas de recruter un joueur capable de marquer ?
P.D. : En partie. C'est votre passion du foot qui vous fait dire ça et vous avez dans doute raison. Je ne supporte pas quand mes collaborateurs me disent : 'Tu as vu ce garçon ne marque jamais'. Je le reprends systématiquement et je deviens ferme : 'Mets les outils en place pour qu'il marque.' On doit mettre des choses en place pour que ces garçons retrouvent la confiance. Et ensuite, recruter. On a défini des ordres de priorité. Mon espoir, c'est quatre à cinq joueurs. Ça dépendra des finances. Il faut renforcer l'équipe devant, derrière. Amener de la compétitivité et de la concurrence. Mais chacun des joueurs doit être meilleur que ce qu'il a été.
Zinedine Ferhat fait partie des joueurs capable d'apporter une vraie plus-value dans la création. Est-ce que l'ASSE le suit ?
P.D. : Ferhat fait partie des short-lists.

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A quoi rêvez-vous aujourd'hui ?
P.D. : J'ai une voiture de fonction, quelle chance ! Une Golf. On voulait me donner un modèle supérieur, mais ça me va bien une Golf. Donc je rêve de rendre ma Golf au soir de la 38e journée, et d'aller interroger les deux actionnaires pour leur demander, puisque j'aurais maintenu l'ASSE avec l'ensemble du club, si, de temps à autre, quand je voudrais venir au match, je pourrais faire l'économie de payer ma place au guichet. Parce que le club sera en L1 et je viendrai le voir avec plaisir.
Ah vous ne gardez pas la Golf…
P.D. : Non, non. Je rendrai la Golf plus propre qu'on ne me l'a donnée et pourtant, elle était nickel avec des pneus neige. Je rends les clés avec le plein parce que j'ai du savoir-vivre et je rentre chez moi.
Si vous maintenez l'ASSE, vous ne réclameriez même pas de rester ici ?
P.D. : Ma mission s'arrête fin mai. C'est très bien comme ça. J'ai aussi ma fierté. Je sais que la tâche est difficile mais sinon on ne serait pas venu me chercher. C'est bien, ça me fait du boulot de temps en temps. J'ai une chance terrible et une vie incroyablement riche.
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