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Pourquoi le foot sud-américain va si mal

Pourquoi le foot sud-américain va si mal

Le 21/12/2018 à 10:18Mis à jour Le 21/12/2018 à 20:37

COUPE DU MONDE DES CLUBS - La défaite de River Plate en demi-finale contre le FC Al-Aïn (2-2, 4-5 aux tirs aux but) dévoile un problème plus global sur le football sud-américain. Le modèle est-il en danger ?

Humilié lors des demi-finales de la Coupe du monde des clubs contre le FC Al-Aïn (2-2, 4-5 aux tirs aux but), River Plate essuie un nouvel affront juste après son succès de prestige contre l’ennemi Boca Juniors. Mais au-delà de ce terrible échec, c’est toute la structure du football sud-américain qui se retrouve désormais en bas de l’échelle mondiale.

C’était la défaite de trop, la tache indélébile venue s’incruster sur la tunique blanche coupée d’une bande rouge à l’effigie de River Plate, l’un des mastodontes du football sud-américain. Comme un signe, les Millonarios avaient opté pour un maillot bleu foncé contre les Émiratis d’Al-Aïn, histoire de mieux cacher la déconvenue à venir. Au bout d’une partie non-maîtrisée, River est éliminé à l’épreuve des tirs au but.

Symbole d’une Argentine qui fonçait droit dans le mur au Mondial 2018, Enzo Pérez est le seul joueur à manquer sa tentative sur les dix tireurs. Et si le mérite revient aux hôtes de cette quinzième édition du mondial des clubs qualifiés pour la première fois en finale de la compétition, la chute de River Plate contre Al Aïn laisse songeur sur le réel niveau d’un football continental perçu par beaucoup comme le meilleur après le gratin européen.

Enzo Perez of River Plate and Javier Pinola of River Plate look dejected following their team's defeat in the the FIFA Club World Cup UAE 2018 Semi Final Match between River Plate and Al Ain at Hazza Bin Zayed Stadium on December 18, 2018 in Al Ain, Unite

Enzo Perez of River Plate and Javier Pinola of River Plate look dejected following their team's defeat in the the FIFA Club World Cup UAE 2018 Semi Final Match between River Plate and Al Ain at Hazza Bin Zayed Stadium on December 18, 2018 in Al Ain, UniteGetty Images

L’abus de confiance

Comment remettre en question le modèle sud-américain ? D’abord, il y a les chiffres. Depuis la création de la coupe du monde des clubs de la FIFA en 2000, l’Amérique du sud n’a manqué aucune finale lors des six premières éditions (2000, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009). Dans les neuf éditions suivantes, le champion d’Amérique du sud n’est parvenu que cinq fois en finale, manquant les éditions 2010, 2013, 2016 et donc 2018.

Une donnée datée dans le temps qui prouve la difficulté rencontrée par le vainqueur de la Copa Libertadores à briller sur l’échiquier mondial. Débordante de passion puis victime d’une violence incontrôlée par les forces de police locales, la finale River-Boca avait trouvé son épilogue au stade Santiago-Bernabéu de Madrid. Mais dans le fond, avait-t-on vraiment assisté à un récital footballistique digne des grands rendez-vous ?

Heureux d’avoir vaincu Boca dans cette finale du siècle, les supporters de River se voyaient déjà affronter le Real Madrid pour l’obtention du titre mondial et, de fait, ne pensaient pas tomber de si haut contre un club issu des Émirats Arabes Unis. Et pourtant, il n’y avait vraiment pas de quoi prendre cet adversaire à la légère. Dans les rangs d’Al-Aïn, club le plus titré à l’échelle nationale depuis 2000, Marcus Berg occupait la pointe de l’attaque.

Auteur de 36 buts en 32 rencontres, le quart de finaliste du Mondial 2018 avec la Suède ne possédait aucune équivalence du côté argentin, où seuls trois joueurs (Franco Armani, Enzo Pérez et Juan Fernando Quintero) ont participé à la dernière Coupe du monde sans se hisser dans le top 8. Voilà donc comment, ô surprise, l’avant-centre scandinave est parvenu à trouver les mailles du filet de River dès la… troisième minute.

Marcus Berg - River Plate-Al Ain - 2019 FIFA Club World Cup club - Getty Images

Marcus Berg - River Plate-Al Ain - 2019 FIFA Club World Cup club - Getty ImagesGetty Images

Messi, Agüero, Suárez : la fuite des cerveaux

Ensuite, l’effondrement du modèle sud-américain s’explique par une politique d’expatriation chaque année de plus en plus précoce, faute de moyens. Pour comprendre cela, il est possible de s’appuyer sur le cas les différentes stars nationales : en Argentine, Lionel Messi quitte le centre de formation des Newell’s Old Boys à Rosario pour la Masia de Barcelone en juillet 2000, à seulement 13 ans. Faute de moyens, le club argentin ne peut prodiguer au jeune Messi le traitement médical nécessaire à sa bonne croissance, ce dont va profiter le FC Barcelone avec la suite à succès que l’on connaît.

D’autres exemples ? À 17 ans et 362 jours, Sergio "Kun" Agüero devient le transfert le plus élevé du championnat argentin en passant d’Independiente, son club formateur, à l’Atlético de Madrid en mai 2006 contre 20 millions d’euros. En juillet 2006, Luis Suárez quitte le Nacional de Montevideo à 19 ans et 188 jours pour le FC Groningen aux Pays-Bas, afin de se rapprocher de sa bien-aimée Sofía, expatriée avec sa famille du côté de Barcelone. À chaque fois, les histoires diffèrent, mais les conséquences sont les mêmes : les futures stars sud-américaines quittent le continent avant la vingtaine.

Diego Rigonato : "J’utilisais ma valise comme coussin"

Et le phénomène n’est pas près de s’arrêter, bien au contraire. En mai 2017, la dernière bombe du genre est venue de Vinícius Júnior, pépite de Flamengo, engagé dès ses seize ans au Real Madrid contre un chèque de 40 millions d’euros. Toujours plus jeunes et toujours plus chers, ces jeunes potentiels sont vendus à prix d’or et enrichissent les poches des clubs, maladroits au moment de réinvestir les sommes perçues. Aussi, si les cas d’espoirs sud-américains devenus champions en Europe existent, ceux des joueurs victimes de mésaventures sur le Vieux Continent liées à leur naïveté sont légions.

À titre d’exemple, le Brésilien Diego Rigonato Rodrigues, aujourd’hui milieu offensif à Al-Dhafra aux Émirats, explique son expérience à Sopron, dans le nord-ouest hongrois, pour le site So Foot. "Je me suis retrouvé dans une petite maison où vivaient trois autres joueurs. Je pleurais toute la journée. Je n’avais pas d’argent, même pas pour manger. Je dormais dans une chambre qui ne faisait même pas ma taille. C’était des toilettes dans lesquelles était installé un petit lit pliant. Ils ont été obligés de le casser pour le faire rentrer. J’utilisais ma valise comme coussin. Je ne pouvais pas bouger sinon ma tête tapait contre le mur." Devant un tel cas de figure, est-il envisageable de considérer la méthode sud-américaine comme une valeur sûre ?

Diego Rigonato (Reims)

Diego Rigonato (Reims)Panoramic

Crise interne et nostalgie d’antan

Si le Brésil, l’Argentine ou l’Uruguay subsistent dans la mémoire collective grâce à leur glorieux passé, le présent n’est pas beau à voir. Absente du dernier carré de la coupe du monde en Russie, l’Amérique du sud a renoué avec ses piètres performances des mondiaux 1934, 1966, 1982 et 2006. Mais là où le bât blesse davantage, c’est dans la perte de l’essence même du football sud-américain et la progressive opacité de sa force identitaire.

Si l’Uruguay garde le cap dans ce registre grâce à son sélectionneur Óscar Tabárez, l’Argentine et le Brésil sont en revanche en pleine perdition, entre scandale de corruption dans le football argentin et copiage d’un style européen basé sur la condition physique, quitte à laisser de côté le "joga bonito", le véritable ADN brésilien.

L’Amérique du sud pourra-t-elle se sortir du pétrin dans lequel son football s’enfonce ? Va-t-on retrouver un jour des Rivellino, Zico (devenu entraîneur des Kashima Antlers et donc lui aussi expatrié), Rivaldo ou Ronaldinho au Brésil ? Est-il encore possible d’imaginer le prochain numéro 10 argentin suivre les pas d’un Juan Roman Riquelme et d’honorer fièrement les couleurs de son club formateur en Copa Libertadores ? Un club sud-américain succèdera-t-il un jour aux Corinthians, dernier club sacré vainqueur du mondial des clubs en 2012 ?

Autant de questions qui restent sans réponse, mais dont l’avenir n’augure vraiment rien de bon. Qu’il est lointain, le temps où entre 1980 et 1984, le Nacional, Flamengo, Peñarol, Grêmio et Independiente conservaient la coupe intercontinentale cinq années consécutives sur leurs terres…

Lionel Messi

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