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L'enterrement de Garrincha, épilogue épique d'une vie de roman

L'enterrement de Garrincha, épilogue épique d'une vie de roman

Le 01/07/2014 à 22:54

Garrincha est parti comme il a vécu. Dans le tumulte et la confusion. Mais porté par l'amour du peuple brésilien. Retour sur l'enterrement du génie de Botafogo, qui n'a ressemblé à aucun autre.

Jusqu'au bout, la vie de Garrincha aura ressemblé à un roman. Pauvre et infirme, star et idole, génie et maudit, ombre et lumière, Manoel Francisco Dos Santos a offert mille facettes d'un personnage comme il en existe peu. Même dans les livres, sauf à ce qu'ils risquent le procès en crédibilité. Chez lui, tout était vrai. Jusqu'à ces obsèques à nulle autre pareilles. Garrincha s'est éteint le 20 janvier 1983, au petit matin, dans un dispensaire de Bangu, zone ouvrière dans les quartiers ouest de Rio. Il y avait été admis la veille, dans un état critique, après avoir bu sans cesse pendant quatre jours. Peut-être avait-il encore quelques grammes de sang dans l'alcool. Une fois sa mort annoncée, le peuple va lui rendre un hommage à la fois vibrant et délirant.

Après bien des discussions, il est finalement décidé de ramener sa dépouille dans sa ville de Pau Grande. Là, commence une procession assez invraisemblable. En deux temps. Son corps est d'abord exposé au Maracana, théâtre de ses plus grands exploits. Là même où, dix ans auparavant, en 1973, le peuple avait assisté à son premier enterrement, celui de sa carrière de joueur. A 39 ans, Garrincha avait fêté son jubilé devant 130.000 personnes. Enterrer le joueur, ou plutôt ce qu'il en restait, c'était déjà condamner l'homme, à l'évidence pas préparé à une autre vie que celle de footballeur. Ce 20 janvier 1983, célébrités et anonymes (surtout) se pressent donc pour veiller le corps, de midi jusqu'au lendemain matin, dans la cathédrale du football brésilien.

Sur un camion de pompiers, comme en 1958

Peu après l'aube, le 21 janvier, le corps de Garrincha part pour sa dernière résidence. Son cercueil est installé sur un camion de pompiers. Pourquoi un camion de pompiers? Parce que c'est sur un tel engin que, un quart de siècle plus tôt, en 1958, les héros de la Seleçao sacrée championne du monde en Suède avaient défilé dans Rio de Janeiro. Une manière de ramener Garrincha à ces temps de gloire. Curieusement, en dehors de Nilton Santos, très proche de lui, peu de coéquipiers de son époque sont présents. L'absence la plus remarquée, évidemment, étant celle de Pelé. Moacyr Barbosa, le gardien maudit du Maracanazo, est là, lui. Et le peuple est massivement mobilisé. Pas seulement celui de Botafogo. Garrincha était une idole carioca, une idole brésilienne. Tous les supporters de tous les clubs le pleurent.

Jose Sergio Leite Lopes a raconté presque minute par minute les presque 48 heures qui séparent la mort de Garrincha de son enterrement. Il décrit des scènes incroyables. "Dans l'Avenida Brasil, écrit-il, voie principale de sortie de Rio que longent des hangars commerciaux, des usines, des quartiers populaires et des favelas, des grappes compactes de personnes sont massées, drapeaux en main, sur toutes les passerelles pour piétons. La circulation étant totalement paralysée, les automobilistes sont condamnés eux aussi à regarder passer la procession (…) A partir de la petite ville de Imbariê, à 20 kilomètres du but, nombreux sont alors ceux qui abandonnent leur véhicule et continuent à pied, le transistor à l'oreille, pour suivre l'évènement tel que le retransmet la radio comme lorsqu'ils se mettent en marche vers le stade pour assister à un match. Des trains supplémentaires ont été affrétés et les cheminots arrêtent leurs machines à proximité du cimetière en faisant sonner la sirène."

" L'église, qui peut contenir 500 fidèles, est envahie par une foule évaluée à 3000 personnes"

Il aura fallu plus de deux heures au cortège à la fois funèbre et populaire, pour rallier Pau Grande depuis le Maracana. 60 kilomètres à peine. Ni l'église ni le cimetière ne sont évidemment préparés à accueillir une telle foule, un tel déferlement humain. "L'église, qui peut contenir 500 fidèles, est envahie par une foule évaluée à 3000 personnes, poursuit Jose Sergio Leite Lopes dans son récit. L'entrée du cercueil dans la nef fait tellement monter la tension que le prêtre juge impossible de célébrer la messe prévue et se contente d'une bénédiction du corps." Un peu plus tard, dans le cimetière, ce sont plus de 8000 personnes qui se bousculent dans une cohue indescriptible.

Deux jours plus tôt, Garrincha gisait dans une solitude abyssale, seul avec son alcoolisme au dernier degré. Ces funérailles, c'est une façon, pour tous, de lui dire merci mais aussi, un peu, de lui offrir une ultime re(co)naissance, après des dernières années pathétiques. Cet ultime moment de gloire, Garrincha ne l'aura pas vécu. Non loin du cimetière de Pau Grande, quelqu'un a fixé tant bien que mal sur un arbre une banderole qui va devenir, en quelques mots, le symbole du sentiment populaire: "Garrincha, tu as fait sourire le monde. Aujourd'hui, tu le fais pleurer." Sur sa sépulture, ces autres mots l'accompagnent: "ci-gît la Joie du Peuple, Mané Garrincha. A Alegria do Povo".

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