AFP

L’Arena Amazonia ? C’est beau, c’est grand mais personne ne sait ce que ça va devenir

L’Arena Amazonia ? C’est beau, c’est grand mais personne ne sait ce que ça va devenir

Le 21/06/2014 à 18:37Mis à jour Le 22/06/2014 à 23:59

Au strict plan architectural, l’Arena Amazonia est peut-être le plus beau des 12 stades de cette Coupe du monde. Mais à Manaus, où le football est loin d’être roi, l’avenir de cet éléphant blanc en puissance qui a coûté une fortune inquiète.

Luxueux. Trop luxueux. Des travaux au coût exorbitant. Un chantier qui n'en finit pas. Un édifice superbe, certes, un bijou architectural, mais décalé par rapport au public et aux besoins locaux. Comme un rêve trop beau prêt à virer au cauchemar. Nous sommes à Manaus, capitale de l'Amazonie. Et ce monument trop beau, trop grand et trop cher, c'est... l'Opéra. Le "Théâtre Amazonas", de son nom de baptême. Inauguré après 15 années de travaux en 1896, celui qui est devenu aujourd'hui l'emblème de la cité bâtie aux portes de la forêt amazonienne avait suscité des débats et polémiques proches de ceux qui entourent aujourd'hui l'Arena Amazonia, ce sublime stade de 44.000 places, peut-être la plus belle des 12 enceintes de la Coupe du monde.

Le Mondial à Manaus? Pourquoi? Et pourquoi faire, surtout, après? Ces questions, tout le monde se les pose, à Manaus et dans le reste du Brésil, mais ici un peu plus qu'ailleurs, depuis que la ville aux deux millions d'âmes a été retenue parmi les 12 heureuses élues. La FIFA ne demandait que huit villes organisatrices mais le pouvoir de l'époque, en l'occurrence le président Lula, a décidé de porter ce chiffre à 12 pour qu'un maximum du territoire soit concerné. Manaus est alors entré dans la course. Avant tout pour des considérations politiques, même si l'aura internationale de l'Amazonie a servi de prétexte. "C'est aussi la plus grande région du pays, on ne pouvait pas l'écarter", avait insisté le Ministre des sports de l'époque.

15 à 20 jours de bateau pour acheminer les matériaux

La réalité est un peu différente. Manaus était en concurrence avec Belem, l'autre grande ville du nord-ouest. Un choix que beaucoup considéraient comme plus logique et plus raisonnable que Manaus. "C'était une rivale importante pour Manaus, décrypte Mauricio Savarese, journaliste brésilien. Belem était la capitale d'un état gouverné par Ana Julia Carepa, membre du PT de Lula. Mais l'ancien gouverneur de l'état d'Amazonie, Eduardo Braga, était l'étoile montante dans la coalition gouvernementale et un leader potentiel pour le Sénat. Or il était fondamental de contrôler les votes du Nord du pays. Carepa, elle, était plutôt sur la pente descendante. Manaus a donc gagné." C'était il y a six ans. Un choix jugé "absurde" par l'ancienne gloire du football brésilien, Romario.

Le plus dur a alors commencé pour cette ville difficile d'accès, isolée du reste du pays auquel elle n'est reliée que par voie fluviale ou aérienne, les infrastructures routières n'étant pas à la hauteur. Pas question donc d'acheminer les matériaux nécessaires à un tel chantier par camions. Ils sont arrivés essentiellement du Portugal. Par bateaux, via l'Atlantique puis l'Amazone. Entre 15 et 20 jours à chaque fois pour arriver à bon port. Sans oublier les spécificités locales. Pour que la couleur jaune et orangée des sièges qui donne son éclat au stade ne vire pas… au blanc sous l'impact sournois du soleil équatorial, il a fallu utiliser une peinture spéciale, beaucoup plus chère. Comme partout ailleurs, le chantier a pris du retard et, surtout, les coûts ont donc explosé: 300 millions de dollars au total. Rien que de l'argent public. Dans une ville et une région loin d'être opulentes, l'addition, trop salée, a piqué la gorge du contribuable local.

Arena Amazonia - Manaus (Imago)

Arena Amazonia - Manaus (Imago)Imago

45000 visiteurs en deux semaines, et après ?

Elle aurait pu toutefois être (plus) acceptable si Manaus savait quoi faire de son imposante enceinte une fois le Mondial terminé. Ici, la Coupe du monde va durer 11 jours, distance temporelle qui sépare l'Italie-Angleterre de samedi dernier du Suisse-Honduras de mercredi. Et après? Grand mystère. Ici, aucun club de haut niveau. Le Nacional, le "meilleur" d'entre eux, évolue au quatrième niveau au Brésil, l'équivalent du CFA chez nous. Les équipes rameutent rarement plus de 3000 ou 4000 spectateurs. L'écrin de l'Arena Amazonia est bien trop grand pour eux. Du coup, le spectre de l'éléphant blanc plane fortement sur Manaus, comme à Cuiaba ou Natal. De quoi inquiéter la population. Certes, les touristes supporters affluent pendant le Mondial. Manaus attend 45.000 spectateurs étrangers au total en deux semaines, soit plus que… sur toute l'année 2013. Mais une fois le premier tour terminé, ils vont partir. Le stade, lui, restera. Le gouvernement local veut croire que l’exposition planétaire due à la Coupe du monde permettra à Manaus de gagner en notoriété et, donc, en attractivité. Mais l’isolement reste un problème.

L'ombre du destin de l'opéra plane plus que jamais. Oui, il a attiré les plus grands à ses débuts, même si les historiens débattent toujours pour savoir si l'immense Caruso y a vraiment chanté. Mais il a aussi connu des décennies d'errements, au fil des crises, notamment celle de l'industrie du caoutchouc, dans les années 1910, qui a précipité le déclin de la ville. Personne n’y a chanté de 1924 à 1997... Ce n'est que depuis sa rénovation complète, en 2001, que le Théâtre Amazonas a vraiment retrouvé éclat et splendeur. "Si, dans 118 ans, l'Arena Amazonas est encore debout et qu'elle incarne Manaus autant que le Théâtre, ce sera bon signe", plaisante Nathan, gérant d'un bar sur l'avenue Humberto Calderaro. Mais il n'y croit pas trop. "Je ne vois pas vraiment ce qu'on va pouvoir en faire après la Coupe du monde. On a entendu un peu tout et n'importe quoi mais je crois que personne ne sait vraiment quoi en faire. Les gens ont un sentiment de gâchis."

L’ombre de l’opéra, l’ombre de Fitzcarraldo

De fait, le gouvernement et la municipalité se creusent les méninges pour trouver une reconversion. Il y aura quelques concerts. "Mais je ne pense pas que Madonna et les Stones vont venir chanter tous les 15 jours", s'amuse Nathan. Il avait un temps été envisagé d'utiliser l'Arena Amazonia comme prisons de substitution, pour les prévenus en attente de jugement. Ou bien encore de gigantesques messes évangéliques. Ce qui parait acquis, c'est la vente du stade à un consortium privé. "On a payé et les bénéfices sont pour la FIFA pendant la Coupe du monde et pour d'autres après, grince encore Nathan. On aura donc payé 300 millions pour 11 jours et quatre matches. Ça fait cher pour chaque match. Même de Coupe du monde".

Le Théâtre Amazonas de Manaus, pour les amoureux du 7e art, est à jamais associé au fabuleux film Fitzcarraldo, du tandem totalement barré et baroque que formaient le réalisateur Werner Herzog et son acteur Klaus Kinski. Nathan n’a pas vu le film. "Jamais entendu parler." Mais ça lui donne une idée : "Ils n'ont qu'à mettre un toit et transformer l'Arena Amazonia en studios de cinéma." Après tout, ce ne serait pas plus bête qu'autre chose, puisque, de toute façon, personne ne sait quoi en faire.

Le chantier colossal de l'Arena Amazonia

Le chantier colossal de l'Arena AmazoniaImago

Pariez sur le Football avec Winamax
1
N
2
Jouer comporte des risques : endettement, isolement, dépendance. Pour être aidé, appelez le 0974751313