Le lièvre avait été levé en mars 2021, rabattu par le journaliste d'investigation algérien Nazim Bessol, mais personne n'avait alors prêté attention à l'écho publié sur le site footafrique.com. Ce n'est que lorsque Fabian Eberhard et Steffi Buchli du journal suisse Blick confirmèrent la nouvelle dans un article paru ce 16 janvier que l'on passa du conditionnel à l'indicatif : comme Bessol l'avait appris et fait savoir plus tôt que tout le monde, le président de la Fifa Gianni Infantino avait bien décidé de s'installer à Doha à l'approche du Mondial dont le coup d'envoi sera donné le 21 novembre prochain. Peut-être la nouvelle avait-elle paru tellement énorme que le reste des médias avait choisi de l'ignorer la première fois; ou peut-être avaient-ils hésité à embrayer sur une histoire venue d'une source non-européenne, ce qui ne serait pas la première fois qu'on ignorerait un scoop venu d'Afrique.
Enorme, la nouvelle l'était. Gianni Infantino, employé de la FIFA, dont les émoluements annuels sont passés de 1,5 million à 3,2 millions de dollars, primes comprises, entre 2016 et 2019, est censé vivre et travailler à Zurich, là où se trouve le siège de l'instance qui gouverne le football mondial. Qu'il se rende plus souvent au Qatar en une année de Coupe du monde, cela se comprend, d'autant plus que l'émirat était aussi l'hôte de la Coupe Arabe, un tournoi officiel de la FIFA, en novembre et décembre dernier. Mais de là à choisir d'en faire son principal lieu de résidence, ce n'était pas un pas à faire, mais un grand écart. Or il n'y a aucun doute que Doha est aujourd'hui le lieu de résidence principale de Gianni Infantino et de son épouse libanaise Leena Al Ashqar, qui ont décidé d'y scolariser deux de leurs quatre filles.

Le flou de la FIFA

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Jamais un président en exercice de la FIFA n'avait fait quoi que ce soit de semblable, ce que Sepp Blatter, qui ne porte pas Infantino dans son coeur, ne manqua pas de rappeler lorsqu'il fut récemment interrogé à ce sujet par Le Monde : "Sous ma présidence, nous avons organisé des Coupes du monde au Japon et en Corée du Sud, en Allemagne, en Afrique du Sud et au Brésil. Mais il ne me serait jamais venu à l’idée de transférer mon domicile dans l’un de ces pays". Enfin, le simple fait qu'on découvre ce déménagement par le biais d'un scoop journalistique plutôt que par celui d'un communiqué de l'instance amenait tout naturellement à se poser des questions sur les raisons de cette timidité.
La FIFA essaya bien d'expliquer qu'en fait, la décision de son président avait déjà été rendue publique à l'automne 2021 et que tout avait été fait dans le respect de la transparence prônée par le successeur de Blatter. Voire. Le communiqué de presse du Conseil de la FIFA auquel cette réponse faisait allusion n'était pas des plus détaillés ou des plus instructifs. Qu'on en juge sur pièce: "Le président de la FIFA a également informé le Conseil de la FIFA de son intention de se rapprocher de la Coupe du monde de la FIFA et, par conséquent, de partager sa présence entre Zurich, Doha et le reste du monde pour s'acquitter de ses devoirs présidentiels". Et c'était tout. Pas question d'un déménagement, ou de la location d'une villa, ou même d'une décision - une intention, tout juste. Que Gianni Infantino continue de payer ses impôts en Suisse, comme la FIFA le précisa "pour éviter toute ambigüité", n'aura pas fait taire les interrogations.
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Il est vrai que la relation des plus étroites et des plus chaleureuses entre le président de la FIFA et le Qatar doit intriguer, au vu des critiques dont l'émirat fait plus que jamais l'objet, que ce soit pour le sort des travailleurs immigrés qui constituent près de 90% de la population du pays et qui, malgré les promesses et amorces de réforme, sont toujours dans un état de semi-servitude et ont payé un terrible tribut humain à la préparation du Qatar pour le Mondial, ou pour les soupçons de corruption dans l'attribution de la Coupe du monde à l'émirat le 2 décembre 2010, qui, malgré les dénis répétés du Comité Suprême, font toujours l'objet d'enquêtes des justices suisse, américaine et française.
Le Parquet National Financier français, qui auditionna récemment l'ancien secrétaire-général Jérôme Valcke dans le cadre de cette affaire (un développement de taille qui, bizarrement, fut passé sous silence par le reste de la presse française), n'a, contrairement aux apparences, jamais "lâché le morceau", pas plus que les enquêteurs de l'Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF), qui continuent de plancher sur - entre autres - le fameux déjeuner de l'Elysée du 23 novembre 2010, au cours duquel Michel Platini, longtemps favorable à la candidature des USA, s'était retrouvé en compagnie du président Nicolas Sarkozy, du prince héritier et aujourd'hui émir du Qatar Sheikh Tamim et du très puissant ministre des Affaires étrangères de l'émirat Sheikh ben Jassim.
On sait que le président de l'UEFA finit par soutenir la candidature qatarie, entraînant d'autres votants de sa confédération dans son sillage, et garantissant ainsi la victoire-surprise du seul pays candidat dont le dossier avait été marqué au rouge par la Commission technique de la FIFA.

Soupçons autour de dossiers sensibles

Le FBI, pour sa part, était allé droit au but en affirmant noir sur blanc, dans un document rendu public au tribunal du district de Brooklyn en avril 2020, que trois membres du Comité Exécutif de la FIFA, Nicolas Leoz, Julio Grondona (tous deux décédés) et Ricardo Teixeira (sous le coup d'un mandat d'arrêt, tapi au Brésil dont il ne peut être extradé) avaient reçu de l'argent "en échange de leurs votes en faveur du Qatar pour l'organisation de la Coupe du Monde de 2022".
Rien de tout cela n'a affecté l'affection toute particulière que Gianni Infantino porte à l'émirat - et à sa compagnie aérienne officielle, Qatar Airways, qui affrète les jet privés dont le président de la FIFA se sert si souvent pour ses déplacements. Un de ceux-ci fut mis à sa disposition lorsqu'il visita onze pays africains en l'espace de dix jours en février 2021, pour une tournée-éclair dont le but était de convaincre les électeurs de la CAF, la confédération africaine, de choisir son ami, le milliardaire sud-africain Patrice Motsepe, pour président; ce qu'ils firent.
Dans pareil contexte, il n'est pas étonnant que l'on considère d'un oeil soupçonneux l'attitude de la FIFA vis-à-vis d'autres dossiers brûlants qui concernent l'émirat. Pourquoi, par exemple, la FIFA maintient-elle un silence absolu sur le sort d'un ancien employé du Comité Suprême qatari, Abdullah Ibhais, récemment condamné en appel - en son absence - à trois ans de prison pour des crimes pour lesquels aucune preuve n'avait été avancée, suscitant la condamnation de multiples organisations des droits de l'homme ? Ibhais n'avait-il pas été plutôt condamné pour avoir osé prendre la défense de travailleurs immigrés en grève au sein du comité d'organisation du Mondial de 2022 ? Pourquoi, lorsqu'une équipe de télévision norvégienne fut arrêtée par la police qatarie pour “violation de propriété” en novembre dernier - alors qu'il s'agissait, selon le magazine Josimar, d'effacer l'enregistrement d'un entretien-choc qu'ils avaient obtenu du chef du Comité Suprême Hasan al-Thawadi -, la FIFA se rangea-t-elle derrière les autorités de l'émirat, alors que le gouvernement norvegien avait convoqué l'ambassadeur du Qatar à Oslo et qualifié d'"inacceptable" l'arrestation des deux journalistes ?
“En raison de sa proximité avec le Qatar, M. Infantino pourrait se retrouver dans une situation de dépendance dangereuse vis-à-vis du pays organisateur”, a également pu dire Sepp Blatter. Peut-être le temps est-il venu, là aussi, de substituer un indicatif au conditionnel.
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