Tout serait désormais possible pour l'Equateur. C'est, en tout cas, le message martelé par Gustavo Alfaro, son sélectionneur argentin. "Quel que soit notre adversaire, on va sortir sur le terrain pour lui manger le foie", a t-il même menacé quelques jours avant que son équipe soit la première à battre un pays hôte lors d'un match inaugural. Ce n'était que le Qatar, et l'opposition sera d'un tout autre acabit ce vendredi, avec les Pays-Bas, mais depuis quelques années, l'Equateur s'est habitué à faire tomber les barrières internationales les unes après les autres, à ne plus être prisonnier de son passé.

Le Club de Alto Rendimiento Especializado Independiente del Valle

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"J'espère qu'on va continuer à danser jusqu'à la finale"
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En 2019, les moins de 20 ans avaient ainsi remporté pour la première fois le championnat sud-américain de leur catégorie, avant de prendre la 3e place de la Coupe du Monde quelques mois plus tard. En éliminatoires, la Tri, sans complexe, a fait tomber l'Uruguay (4-2), mais a aussi tenu en échec l'Argentine (1-1), et surtout le Brésil (1-1), l'un des trois seuls matches de qualification non remportés par la Seleçao.
Mais pour bien comprendre ce qui est en train de se passer au sein du pays d'Antonio Valencia, il faut se déporter vers Sangolquí, cité dortoir très colorée de la lointaine périphérie de Quito. C'est là, à 2000 mètres d'altitude et 35 kilomètres de la capitale, qu'un projet ex-nihilo a commencé à se développer il y a une dizaine d'années, pour aujourd'hui irriguer de son talent la sélection équatorienne : le Club de Alto Rendimiento Especializado Independiente del Valle, un nom à rallonge comme pour mieux revendiquer une manière de faire, de former, à part.
"La réussite de l'Equateur porte un nom : Independiente del Valle", considère même Luigi Marchelle, journaliste d'ESPN Équateur, alors que la moitié du onze aligné face au Qatar y a fait ses classes : Angelo Preciado, aujourd'hui au KRC Genk, Gonzalo Plata (Real Valladolid), Piero Hincapié (Bayer), Jhegson Méndez (Los Angeles FC), et avec en tête de gondole, le milieu à tout faire, Moises Caicedo (Brighton), promis à un futur chez un grand d'Europe.

Précoce, agressif et inépuisable : Caicedo, l’atout de l’Equateur

La réussite de l'Equateur a aussi un autre nom : Michel Deller, l'entrepreneur qui a repris le club en main, en 2006, alors qu'il était en troisième division. Le svelte soixantenaire a fait fortune dans la gestion de grands centres commerciaux et a commencé à investir dans le football fort d'une conviction : les joueurs équatoriens ont tout pour briller au plus haut niveau, mais leur encadrement est trop souvent déficient.

Un nouveau programme basé... sur les entraîneurs

"Quand je suis arrivé, il m'a dit : 'Miguel, on a besoin d'aide, je pense qu'on peut beaucoup mieux faire les choses.' Lui voulait qu'Independiente del Valle devienne un des meilleurs centres de formation au monde" nous raconte l'entraîneur espagnol, Miguel Ángel Ramirez, responsable de la formation de 2018 à 2019, puis entraîneur de l'équipe première de 2019 à 2020. A ce moment de l'histoire, le club de Sangolquí collabore déjà avec des encadrants étrangers. Il a notamment misé sur Roberto Olabe, actuel directeur sportif de la Real Sociedad, qui, comme Ramirez, avait été recruté au... Qatar, où il officiait au sein de l'Académie Aspire.

Roberto Olabe

Crédit: Eurosport

Olabe n'est pas resté longtemps, seulement quelques mois, mais comme Ángel Ramirez, il a contribué à monter un programme pour inculquer aux entraîneurs du centre de formation une méthodologie d'entraînement et un modèle de jeu. "Quand je suis arrivé, on m'a dit que le plus important était de former l'entraîneur, indique le technicien espagnol, car c'est lui qui va avoir un impact au quotidien sur le joueur. C'était le chantier prioritaire."
Des préparateurs physiques, des médecins, des psychologues sont aussi embauchés, alors que le club ne cesse d'investir dans ses installations (sept terrains, dix vestiaires, quatre bâtiments pour héberger les pépites du centre, une salle de conférence...).
Mais pour bien former, il faut aussi bien détecter. Et là encore, Independiente del Valle se distingue au sein du football équatorien. Méthodique, le club de Sangolquí a ainsi mené une étude pour savoir quelles étaient les régions qui donnaient le plus de footballeurs professionnels au pays. Depuis, IdV a passé des accords avec nombre de clubs des régions côtières de Guayaquil et d'Esmeraldas pour avoir la priorité sur le recrutement des meilleurs éléments, dès les U12.

Hincapié et Plata scolarisés sur place

Ainsi, sont arrivés les Hincapié et autres Plata, qui ont pu être scolarisés sur place, alors qu'un collège qui accueille 120 élèves a été édifié pour que les footballeurs en herbe poursuivent leur scolarité. "Les joueurs équatoriens ont de grandes qualités physiques, ce qui est important dans le football actuel, considère Miguel Ángel Ramirez, mais ils sont aussi dotés techniquement, et avec de bons entraîneurs, des installations de qualité, le talent peut se développer. IdV donne une formation globale au joueur, sur le terrain mais aussi en dehors."

Enner Valencia buteur lors de Qatar-Equateur

Crédit: Getty Images

Quand l'Argentin, Cristian Pellerano, débarque en 2018 dans le club noir et bleu, ses attentes sont assez modestes. Après cinq ans au Mexique (Tijuana, América, Veracruz...), le milieu de terrain est simplement satisfait de se voir offrir un nouveau contrat, à 36 ans. En 2016, Independiente del Valle a pourtant déjà réalisé son premier grand coup d'éclat en atteignant la finale de la Copa Libertadores, mais le Matagigantes (le tueur de géants), son nouveau surnom, n'est pas encore bien situé sur la carte du football sud-américain.
Dans le cœur des équatoriens, il ne rivalise pas non plus avec les Emelec, Barcelona et autres Liga de Quito, les grandes institutions locales. "Une fois sur place, j'ai découvert un club jeune qui savait ce qu'il voulait, nous dit Pellerano, mais il n'était pas le monstre qu'il est aujourd'hui".
Quand il nous répond, le milieu de terrain vient de remporter (le 1er octobre) une nouvelle Copa Sudamericana, équivalent continental de l'Europa League, en dominant (2-0) le Sao Paulo FC, géant brésilien. Trois ans plus tôt, avec Miguel Ángel Ramirez comme entraîneur, il s'était déjà adjugé ce trophée.

IdV semble avoir trouvé la formule gagnante

Avec sa jeunesse talentueuse et des joueurs d'expérience comme Pellerano pour l'encadrer, IdV semble avoir trouvé la formule gagnante. Une réussite d'autant plus remarquable que le football équatorien n'avait jusqu'à là remporté qu'un trophée international, en 2008, quand la Liga de Quito s'était adjugée la Libertadores.
"Les joueurs formés au club sont vraiment complets, salue Pellerano, qui a notamment couvé des Caicedo, Hincapié ou Plata, ils sont rapides, puissants, leur profil technique est affirmé, mais ils sont aussi dotés d'une grande compréhension du jeu, et comme le club travaille avec la même idée de jeu depuis la formation jusqu'à l'équipe A, cela facilite leur adaptation"."En fait, on a implanté un jeu de position, précise Ángel Ramirez, on veut que le joueur comprenne le jeu, qu'il ne soit pas seulement un exécutant. On donne une importance majeure à la passe comme mode de communication et à l'exploitation de la largeur".

Moises Caicedo

Crédit: Getty Images

Un travail de fond et dans la continuité, dont profite aujourd'hui Gustavo Alfaro. "Il a été mon entraîneur quand je jouais en Argentine, à Arsenal, indique Pellerano, et il m'a dit qu'il adore ce qu'il se fait ici. Dans le football équatorien, IdV est une îlot". Un îlot de tranquillité, alors que le club de Sangolquí ne charrie toujours pas les foules - son stade contient seulement 12000 places - mais qui permet à la Tri de rêver plus grand.
"On entendait souvent des commentaires négatifs sur la mentalité du joueur équatorien, indique Ángel Ramirez, mais en travaillant comme IdV, cette génération est simplement bien mieux préparée. Les précédentes pouvaient avoir le même talent, mais elles n'ont pas été aidées de la même manière."
L'entraîneur espagnol, comme Pellerano, estime toutefois que la Tri aura encore plus d'arguments en 2026, étant donné le jeune âge des sélectionnés. Sur les cinq titulaires face au Qatar, le plus âgé, Jhegson Méndéz, a 25 ans. On n'a pas fini d'entendre parler de l'Equateur et de la pépinière du Club de Alto Rendimiento Especializado Independiente del Valle.
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