La Super Ligue est vaincue. Provisoirement, c’est vrai. Mais ne faisons pas nos jésuites. Elle est vaincue au moins dans sa forme institutionnelle actuelle. Depuis la campagne "We are the world" contre la famine en Ethiopie (1985), on avait rarement assisté à telle unanimité mondiale. Il y a toujours un ou deux Bob Dylan, ou un ou deux réalistes, se refusant à l’étalage de bons sentiments. On les comprend, au fond de nous, on partage un peu ce scepticisme. Nous aussi, à force de désillusions, on a été un peu échaudés. "Il faut sauver le football", c’est vrai. Mais il faut surtout le sauver de nos sauveurs. Ça, on l’a appris avec le temps. Mais que voulez-vous, c’est un peu le paradoxe de cette victoire qui n’en est pas une. On se demande déjà quelle sera notre prochaine résignation.
Cela étant dit, il a tout de même été particulièrement délicieux de constater avec James Carragher, ancienne légende de Liverpool et consultant pour Sky (pas loin de 2 millions de followers sur Twitter) comment se forgent les moments historiques. On ne s’y attend pas, ça arrive sans prévenir et ça change tout. Exactement comme la prise de la Bastille ou le (premier) confinement, la vague d’indignation contre le projet de disruption s’est formée d’un coup et a emporté avec elle une poignée de fameux comploteurs.

La Super Ligue est morte, vive la Super Ligue ? "Dans les faits, on y arrive pas à pas"

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Carragher, le mardi 20 avril au matin, décrivait très bien un sentiment largement partagé par tous les inquiets. "A Sky sports hier (lundi 19 avril, ndlr) je me suis senti résigné devant le projet de Superleague. Mais pendant le MNF (Monday Night Football, programme du lundi soir, donc), après avoir entendu les entraîneurs et les joueurs de Liverpool, je suis maintenant convaincu que si nous nous y mettions en ensemble, en mettant de côté notre tribalisme, nous pourrions arrêter cela." Et effectivement, le retrait de Chelsea quelques heures plus tard inaugurait la déroute des séditieux.

Doudoune sans manche et chaussettes rouge

Dès lors, comme ces enfants pris la main dans le pot de Nutella, les messages d’excuses et de regrets se sont multipliés, faisant définitivement sombrer le projet de Super Ligue dans le burlesque. La bonne nouvelle pour le badaud, c’est que l’occasion venait de lui être donné, par exemple, d’entendre la voix de ceux qu’on n’entend jamais, mais qui pourtant semblent gouverner nos vies en secret. Entre autres divinités cachées, voici John W. Henry, 71 ans, amateur de rock’n roll et propriétaire de Liverpool. "Je tiens à m'excuser auprès de tous les fans et supporters de Liverpool pour les perturbations que j'ai causées au cours des 48 dernières heures".
Tulipe jaune en plastique en arrière-plan, chemise de bûcheron sur les épaules, doudoune sans-manche et éclairage intimiste, le milliardaire du soja américain (et propriétaire des Red Sox) prend acte dans un message vidéo de la révolte populaire. "Au cours de ces 48 heures, vous avez été très clairs. Nous vous avons entendu, je vous ai entendus." Le football populaire semble avoir remporté une victoire morale importante. Le temps des masses est-il de retour ? Faut voir.

John W Henry

Crédit: Getty Images

Car quelques jours plus tard, le temps de l’exégèse venu, une tribune d’un autre propriétaire américain de grand club européen était publiée dans Le Monde. Frank McCourt, propriétaire de l’OM qui en connaît un rayon niveau révolte, venait nous ramener à l’essentiel en deux idées. D’abord, en dressant une intéressante comparaison entre la tyrannie des GAFAM sur notre quotidien et le projet des 12 clubs sécessionnistes. "Nous ne pouvons pas laisser un petit club de dirigeants influents décider à huis clos de ce qui est autorisé ou interdit." Sincèrement, ce souci de régulation démocratique semblait à première vue assez contradictoire avec cet amour du "néo-libéralisme sauvage" que l’on prête souvent aux capitalistes en son genre. Tenace préjugé.

Tonton Franck, l’Européen

Car en réalité, McCourt s’inscrit dans une longue tradition américaine jalouse d’égalité d’accès au marché et de régulation antitrust. Le Clayton Act de 1914 américain est le lointain ancêtre de notre droit de la concurrence, compétence exclusive de la Commission européenne depuis 1986. Au centre, la mission est la même : le droit entend protéger une concurrence loyale entre les acteurs sur un même marché pour éviter la destruction de celui-ci. Ce ne sont pas les bonnes intentions qui ont donné le jour à la régulation, c’est le pragmatisme. Et en effet, McCourt ne réclame pas moins de loi (qui mènerait inévitablement à la Super Ligue et au droit du plus fort) mais plus de loi. Plus de loi, non pas pour instaurer l’égalité ex-nihilo (non, ça le goulag direct), mais maintenir une possibilité égale d’accéder au marché du football. Ce qu’il appelle une "opportunité".
Deuxième idée, très intéressante également, l’héritage européen. C’est peut-être le passage le moins commenté mais le plus profond de cette tribune. "En tant que propriétaire et serviteur de l’Olympique de Marseille, j’ai (…) vu le contraste avec l’approche européenne du football, qui n’est pas fondée sur la centralisation du pouvoir. Il ne reste pas dans les mains d’un petit cénacle, il est assis sur une communauté de partage et une admiration commune pour ce beau jeu." En effet, l’échec de la Super Ligue hors-sol semble le confirmer.

Frank McCourt, propriétaire de l'Olympique de Marseille

Crédit: Getty Images

Il y a dans la notion de club à l’européenne, l’idée d’une continuité historique, territoriale et sociale. On ne fait pas un club en Europe comme on fait une entreprise ou une franchise. La grandeur de Liverpool, Marseille, Paris ou Dortmund, c’est un dialogue constant entre le local (les couleurs, les valeurs, la ville, l’histoire) et le global (l’image, la marque, la projection). McCourt dit très bien ce qui fait l’identité d’un club européen de football par rapport à une franchise américaine : une "conversation".

Triomphe du football ?

Alors bien sûr, certains ne manqueront pas d’y voir l’enfumage habituel de l’idéologie capitaliste. Mais, si l’on fait le choix de mettre un instant de côté les habituelles lunettes marxistes, on constatera l’évidence. Ce n’est pas le "football populaire" qui sort renforcé de cette crise, mais bien le libéralisme. Attention, pas le "néo-libéralisme", celui qu’on brandit comme une menace sur les plateaux de campagne présidentielle. Non, le libéralisme au sens de Constant ou de Montesquieu, celui qui pense la liberté comme le droit individuel de peser sur les décisions publiques, de ne pas subir l’arbitraire et de se réunir autour d’une règle commune. C’est ce libéralisme qui a rendu possible la limitation du pouvoir tyrannique des Etats et des puissants au nom de principes universels communs. C’est le libéralisme, aussi, qui a un jour donné naissance au football.
Rappelons que la bourgeoisie anglaise l’a formalisé, codifié, ordonné et que les classes populaires l’ont aimé, partagé, étendu dans le monde entier. C’est à Thomas Arnold, en effet, headmaster du collège de Rugby de 1828 à 1842, que l’on doit la première organisation du football comme configuration légale. C’est ensuite à la tradition de Cambridge que l'on doit le premier règlement officiel et l’interdiction du "tripping" et du "hacking", c'est-à-dire respectivement le "croc-en-jambe" et le "coup de pied dans les tibias", notamment.
Ainsi sont nés les jeux en Europe : dans la domestication de la violence et le rejet de la loi du plus fort. Le football européen, en ce sens, McCourt a raison, c’est le triomphe d’une certaine manière de civiliser les âmes en disciplinant les corps de l’intérieur. Notre football est l’héritier d’une progression historique de nos mœurs et de notre culture. Parce qu’elle réintroduisait la loi du plus fort comme fondement légal de sa sécession, la Super Ligue s’est vu opposer en Europe un démenti brutal et unanime. C’est que, de Brest à Moscou, une même utopie rassemble les amateurs de football : au spectacle de la force nous préférerons toujours le spectacle de la loi.

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