En cette chaude après-midi d’août, nous retrouvons Jack Keane dans la pénombre de son bar situé en sous-sol à deux pas de l’Empire State Building. Crâne rasé sur lequel est posé une casquette “New York City”, le cinquantenaire porte un t-shirt qui résume à merveille le personnage : "Stand your ground" (défends ton territoire) est-il marqué en lettres blanches sur fond noir, à côté d’un pitbull enragé.
Cela fait vingt-sept ans que cet Irlandais expatrié défend le football à New York, une passion héritée de son enfance en Europe. "Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’à l’époque, le foot n’avait pas une bonne presse aux États-Unis", explique-t-il. "Keep the evil away from our children" (gardez le mal à distance de nos enfants) déclarait un officiel de la Maison Blanche en 1992 en parlant du foot. Un journaliste d’ESPN m’avait également confié avoir l’interdiction d’écrire quoi que ce soit sur ce sport, "sous peine d’être viré".

Crédit : Football Factory NYC

Crédit: Eurosport

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Comment oses-tu passer cette merde à la TV ?!
Bâtis sur le baseball, le football américain ou encore le basketball, les États-Unis ont longtemps résisté à l’essor du beautiful game. Le foot commence à se développer timidement dans les années 1970 avec la création du championnat de NASL et du New York Cosmos, la première équipe internationale dans laquelle évolueront Pelé et Beckenbauer. Il faudra attendre ensuite l’organisation de la première Coupe du monde sur le sol américain en 1994 puis les débuts de la MLS en 1996 pour que les vraies fondations du sport soient posées de l’autre côté de l’Atlantique.
"J’ai commencé à diffuser des matches du championnat anglais dans le bar où je travaillais, le Nevada Smiths, à East Village", raconte Jack Keane. "À l’époque, aucun diffuseur américain ne voulait retransmettre les rencontres. J’avais fait un deal avec une société irlandaise qui possédait un bureau sur la côte Ouest, Setanta Sports. Les jours de match, un représentant de chez eux venait jusqu’au bar pour collecter 20$ par personne à l’entrée." Le barman irlandais achète alors les rencontres à l’unité (pay-per-view) qu’il enregistre et rediffuse également quelques jours plus tard. "C’était vraiment une autre époque avec des mecs qui venaient voir le match comme si c’était du direct, car ils n’avaient aucune idée des scores du weekend."

Beckenbauer et Pelé, au Cosmos (Imago).

Crédit: Eurosport

Au-delà de quelques fans inconditionnels, la clientèle de Keane est limitée, au contraire des menaces plus nombreuses. "J’ai failli me faire casser la gueule plusieurs fois", plaisante-t-il. "Un jour, un gars est rentré et m’a pris par le col au-dessus du comptoir en me demandant : ‘comment oses-tu passer cette m**** à la TV ? Tu ne sais pas où tu es ici’."

L’essor de la TV par satellite et du streaming

Fin 1990, des grandes chaînes américaines ainsi que des plateformes de TV par satellite comme DirecTV commencent à acquérir des droits de diffusion du foot européen. "Ça a tout changé pour moi. J’ai pu passer des matches espagnols, italiens avant de pouvoir étendre à d’autres pays grâce à l’essor des plateformes de streaming au début des années 2000, explique Keane. J’ai gagné petit à petit la réputation du mec qui ne passe que du foot à la TV à New York. Les gens savaient qu’ils pouvaient trouver tous les matches ici, peu importe l’horaire."
L’Irlandais se sépare du Nevada Smiths en 2010 pour ouvrir la Football Factory quelques blocs plus haut, une appellation issue d’un film du même nom sur le hooliganisme sorti en Angleterre en 2004. "Nous avons réaménagé le sous-sol du pub le Legends, pour en faire un espace dédié au foot et au supporterisme". Au-delà de diffuser des matches sept jours sur sept en continu, la Football Factory est devenue le QG de 35 clubs de supporters du monde entier, de Chelsea au PSG à River Plate en passant par des petits clubs de championnats obscurs comme le SK Brann qui évolue en première division norvégienne.
"Ça marche parce que je suis toujours là, à montrer aussi bien des matches européens à 7 heures du matin que des rencontres locales à 22h. Je vis quasiment ici, ça m’a d’ailleurs coûté un divorce", confie Keane avant d’ajouter : "J’adore mon métier mais parfois c’est difficile. J’ai créé un monstre qui me dépasse."

Crédit : Football Factory NYC

Crédit: Eurosport

Des matches avec 600 personnes

À l’extrémité gauche du long comptoir du bar, cinq ordinateurs branchés avec des câbles Ethernet tournent à plein régime. Certains diffusent des matches en streaming, d’autres téléchargent des mises à jour. "Tu n’as pas envie qu’un Superclasico Boca-River plante en plein milieu. Sinon, c’est vraiment la merde", lâche Keane avec un œil sur l’informatique, l’autre sur les clients du bar. "On a parfois des problèmes avec certains touristes, qui viennent se bourrer la gueule le temps d’un match et pensent qu’ils sont dans leur pays. Il faut parfois que je joue aussi les policiers."
Ralentie par la Covid, la Football Factory peut de nouveau accueillir des salles pleines aujourd’hui. Certains matches accueillent même jusqu’à 600 personnes, alors que l’établissement n’est légalement autorisé qu’à 300. "On est passé d’une clientèle de 90% d’Européens à du 50/50 aujourd’hui. Il y a de plus en plus d’Américains", expose le patron des lieux. "Pour moi, la révolution a débuté au début des années 2000 avec l’apparition des matches à la TV et le parcours de l’Équipe nationale à la Coupe du monde 2002 (1/4 de finale face à l’Allemagne). Il y a aussi le fait que la première génération de fans américains ont transmis leur passion à leurs enfants qui ont aujourd’hui entre 20 et 30 ans."
Véritable institution à New York, la Football Factory est connue bien au-delà des États-Unis. Les anciennes ou actuelles stars du ballon rond n’hésitent pas à venir lorsqu’ils sont en tournée aux États-Unis. "Edgar Davids, David Trezeguet ou encore Roman Abramovich (ndlr : président de Chelsea) sont déjà passés ici", indique Keane en nous montrant des photos et maillots dédicacés. "Tu sais, je n’ai jamais fait tout ça en pensant que le football méritait d’être le sport numéro un aux US. Au final, ce sont juste 22 gars qui s’affrontent sur un rectangle vert. Ce qui m’anime, ce sont les fans de football et la culture bâtie autour du foot qui, elle, est la plus belle du monde."
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