Même les partisans les plus passionnés d'un boycott de la Coupe du monde au Qatar de 2022 savent que le tournoi se tiendra dans l'émirat dans un peu plus de dix-huit mois, et qu'il est probable qu'aucune des nations qui se seront qualifiées refusent leur invitation - à moins que la Norvège, actuellement quatrième du Groupe G de l'UEFA, parvienne à se tirer d'affaire et décide alors de demeurer à l'écart.
La question est alors de savoir pourquoi, alors, appeler à un boycott qui n'a quasiment aucune chance d'être respecté.
La réponse à cette question est simple. Dans ce cas précis, ce qui compte le plus, hormis la nécessité de mettre en lumière le terrible coût humain de la construction de l'infrastructure requise pour accueillir le Mondial et les 1,5 million de supporters qu'on attend au Qatar à la fin de l'automne de 2022, est le processus lui-même. Pour ceux qui ont lancé le mouvement au Danemark et en Norvège, la réussite de leur campagne ne se mesurera pas au nombre de pays (s'il en est) qui refuseraient de prendre part au tournoi.
Coupe du monde
Quand le football est bien une affaire de vie ou de mort
01/03/2021 À 23:49
On jugera plutôt de son succès à la façon dont le mouvement se sera étendu, tout d'abord dans les pays où il est né, puis au-delà. Et, de ce point de vue, la campagne a déjà dépassé les attentes initiales. Le boycott fait désormais l'objet de débats dans la plus grande partie de l'Europe, et ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils ne prennent place ailleurs.

Se regarder dans le miroir

L'objectif est de forcer le football, tout le fooball - supporters, joueurs, clubs, dirigeants, fédérations, associations et, plus que tout, la FIFA - à se regarder dans le miroir et de voir ce qu'il est devenu et ce qu'ils sont devenus, comment il ont permis, et parfois encouragé, le football à devenir un vecteur pour le sportswashing, un sport prêt à sacrifier son intégrité morale pour quelques millions de plus, tandis que, dans le même temps, ce football prétend promouvoir la dignité humaine, l'équité et l'égalité, et défendre les droits humains partout dans le monde. C'est en tout cas ce qu'assurent les slogans et les messages imprimés sur les T-shirts.
Mais que cela nous plaise ou non, en 2021 comme en 1978, quand le Mundial se joua en Argentine, l'attribution d'un événement sportif majeur à un pays, quel qu'il soit, constitue également une justification de son régime, une reconnaissance de ce qu'il est, sinon un modèle, du moins un acteur légitime et apprécié dans le concert des nations. C'est exactement pour cette raison que le Qatar s'était porté candidat à l'organisation des JO de 2020 avant de se tourner vers le football, et pourquoi il a organisé un nombre déconcertant d'événements sportifs dans presque toutes les disciplines depuis qu'il identifia le sport comme le meilleur des moyens de polir son image et de se promouvoir lui-même (et pourquoi des pays voisins comme les Emirats Arabes Unis et l'Arabie Saoudite ont fait de même).
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L'image du Qatar avait certainement besoin qu'on la redore. Cette monarchie absolue est aussi, de facto, un état d'apartheid, dans lequel les travailleurs immigrés qui représentent 88% de la population n'ont quasiment aucun droit civique et sont exploités dans des conditions que les ONG ont régulièrement assimilées à "une forme moderne d'esclavage".
Un dossier du Guardian qui fit grand bruit récemment établit qu'au moins 6750 de ces travailleurs immigrés étaient morts depuis que le Qatar fut choisi comme hôte de la Coupe du monde de 2022 le 2 décembre 2010. Il est bon de rappeler à ce sujet que le nombre de travailleurs immigrés présents dans l'émirat a doublé depuis cette date, ce qui illustre combien il est impossible de distinguer ce qui est directement lié au football et ce qui ne l'est pas.
Pour son Mondial, le Qatar a besoin d'hôtels comme de stades. De liens de transport. De magasins. De restaurants. De toute une nouvelle infrastructure, dont la 'ville nouvelle' Lusail City (population prévue: 200 000 habitants) sera la pièce maîtresse. Le football et la Coupe du monde constituent la base de ce projet de réinvention, qui est en lui-même le fruit d'une vision admirable d'ambition. Dommage qu'il requière le sacrifice - au sens littéral - de milliers d'êtres humains, et les souffrances de millions d'autres qui n'en partageront jamais le bénéfice, si ce n'est un salaire mensuel de l'ordre de 250$, dans un pays dont le PIB par habitant est de 66 000$ par an.

"Dix ans trop tard"

Joshua Kimmich, qui portait un T-shirt estampillé “DROITS HUMAINS” avant le coup d'envoi des matches de qualification de l'Allemagne il y a deux semaines, a dit que la campagne de boycott arrivait “dix ans trop tard”. Il n'avait pas tort; il n'avait pas raison non plus. Il est trop tard pour empêcher la compétition de se tenir; mais il n'est pas trop tard pour s'assurer de ce que, quand elle se tiendra, on posera les bonnes questions - et, surtout, qu'on ne commettra pas la même erreur deux fois.
Les ONG de défense des droits humains avaient pointé du doigt les défauts criants de la candidature qatarie avant que les corrompus du Comité Exécutif de la FIFA succombent à Dieu sait quelles tentations et lui donnent leur bénédiction en 2010. Presque personne ne s'était fait l'écho de leurs avertissements, parce que presque personne ne croyait que le Qatar pourrait être choisi. Comme Kimmich le dit, il était alors trop tard pour le genre de campagne auquel on assiste maintenant, qui est totalement différente des menaces de boycott qui avaient été faites envers Russie 2018 après les empoisonnements de Salisbury.
Le Royaume-Uni était alors à la pointe de ce qui constituait une réaction de gouvernements contre les agissements d'un Kremlin qui avait commandité des tentatives d'assassinat sur leur sol. Là, c'est autre chose. C'est autre chose que ces boycotts qui ont fréquemment visé les Jeux Olympiques, qui étaient la conséquence d'un jeu diplomatique du “prêté pour un rendu” entre grandes et moins grandes puissances.
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C'est une campagne qui est partie des racines du football, et qui est née dans l'un de ces rarissimes pays, la Norvège, où les fans peuvent vraiment contrôler les décisions de leur fédération. Le 20 juin, une assemblée générale extraordinaire de cette fédération, convoquée spécialement à cette fin, devrait officialiser la décision de la Norvège de dire “non” à Qatar 2022, quels que soient les désirs de ses dirigeants. Les fans sont presque unanimement en faveur du boycott, tout comme les clubs les plus populaires et les plus titrés du pays, dont Viking, Brann et Rosenborg.
Il est probable qu'aucun autre pays ne leur emboîtera le pas. Mais un précédent aura été établi. Les fans auront fait le premier pas vers la réappropriation de ce qui devrait toujours demeurer leur football. Le Qatar - le régime, pas le pays, distinction cruciale - saura qu'il sera observé comme jamais auparavant, et il y aura d'autres combats à mener, d'autres campagnes à organiser, pour s'assurer que cela ne se reproduise pas à l'avenir, que, la prochaine fois, il ne soit pas "trop tard".
Car, pour ce qui est de la prochaine fois, la Coupe du monde de 2030, la destination de celle de 2026 étant déjà décidée, la FIFA semble vouloir encourager la Chine à se porter candidate. Le peu d'âme qu'il reste au football peut encore être sauvé.
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