Sous l'épée de Damoclès d'une déportation vers les camps de la mort, les prisonniers juifs du camp de transit nazi de Terezin, au nord de Prague, ont créé il y a 70 ans leur propre championnat de football.
"En jouant au foot nous ne pensions ni aux déportations ni au stress de la vie dans le ghetto", se souviendra plus tard l'écrivain tchèque Ivan Klima.
Né en 1931, il vivait dans le ghetto en 1941-1945 et jouait pour l'équipe des minimes "Blauweiss" ("Bleus-Blancs"). Un autre éminent écrivain tchèque, Arnost Lustig (1926-2011), était à Terezin gardien de but de l'équipe des cadets "Basta".
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Terezin a été utilisé par les nazis à la fois comme camp de transit pour des juifs avant leur déportation vers Auschwitz et les autres camps d'extermination, et comme camp de concentration pour des juifs connus, artistes, écrivains, compositeurs.
Enfermés entre les murs de l'ex-Theresienstadt, ville-forteresse qui avait été fondée au XVIIIe siècle par l'empereur autrichien Joseph II, les footballeurs juifs ont trouvé dans leur sport bien-aimé un moyen d'échapper, au moins pour quelques instants, à la tyrannie nazie, vers un monde imaginaire d'existence normale.
Pourtant, le "mercato" organisé tous les lundis entre 10 heures et 14 heures leur rappelait cruellement le tragique de leur situation: la composition des équipes changeait sans cesse en raison des déportations régulières vers les camps de la mort.
Au total, 152.659 Juifs passèrent en 1941-1945 par cette forteresse géante aux rues tracées au cordeau, formée d'anciennes casernes et bâtiments à vocation militaire, séparée du monde par de profonds fossés remplis d'eau.
Quelque 34.000 d'entre eux, hommes, femmes et enfants, y moururent à cause des conditions sanitaires précaires. 87.000 autres périrent après leur déportation au camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau.
Seuls 16.852 Juifs - soit un sur dix - ont survécu à la guerre.
Les footballeurs ont commencé à s'adonner à partir de 1942 à leur sport pendant de brefs moments libres. L'année suivante, un comité formé de Juifs tchèques, autrichiens, allemands, danois, français et italiens créait un système de compétitions incluant la "Ligue de Terezin", une deuxième ligue à plusieurs groupes, ainsi que des compétitions des minimes et des cadets.
L'Allemand Fredy Hirsch, qui dirigeait ce comité, est mort plus tard à Auschwitz-Birkenau.
"Le football est sans nul doute un phénomène hors du commun qui rapproche les nations. Les compétitions dans le ghetto de Terezin en sont une preuve par excellence", indique à l'AFP Stanislav Hrabe, chef de la commission de la Fédération tchèque de football (FACR) chargée de l'histoire.
"Antichambre de l'enfer"
"Même dans des conditions aussi cruelles, les gens jouaient au football et ce jeu les a aidés à survivre", souligne-t-il.
Les équipes étaient baptisées d'après les professions que les joueurs exerçaient dans le ghetto, comme "Cuisiniers" ("Köche" en allemand), "Dépôts de vêtements usagés" ("Kleiderkammer"), "Electriciens" ("Elektriker"), et "Bouchers" ("Fleischer"). Composées de sept joueurs, elles disputaient des matches de 2x35 minutes dans les cours d'anciennes casernes, devant des milliers de spectateurs.
L'équipe de "Dépôts de vêtements usagés" a remporté en 1943 la première édition de la "Ligue de Terezin" à dix équipes, grâce à six victoires et trois matches nuls. Les "Bouchers" gagnaient cette même année la première "Coupe de Terezin".
Des matches internationaux comme Prague-Vienne ou Prague contre l'équipe combinée Berlin-Vienne ont été également disputés entre les murs du ghetto par les prisonniers de différentes nationalités.
A Terezin, il y avait aussi des joueurs internationaux comme Paul Mahrer de l'équipe des "Bouchers", qui comptait 6 sélections pour la Tchécoslovaquie en 1923-1926 alors qu'il portait les couleurs du DFC Prague. Il a eu la chance de survivre à la guerre et a visité la Tchécoslovaquie en 1968, en tant que citoyen des Etats-Unis.
"On vivait toujours dans l'incertitude. On savait qu'il fallait être prêt à tout moment à la déportation, dans un délai de deux ou trois heures. Le foot, c'était pour nous une sorte de caresse, dans l'antichambre de l'enfer", se souvient-t-il dans le livre "Football sous l'étoile jaune" du journaliste Frantisek Steiner, consacré à ce chapitre de l'histoire sinistre de Terezin.
La Fédération tchèque de football (FACR) vient d'inscrire ce championnat insolite dans ses annales officielles.
Dans une déclaration adoptée en février, le comité exécutif de la FACR a souligné qu'il considérait "les compétitions de football et leur organisation dans le ghetto de Terezin pendant la Seconde guerre mondiale comme une partie intégrante et importante de son histoire".
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