Le siècle venait de naître ! Le roi fêtait 16 ans
La corrida était alors l'unique passe-temps
Et le football, déjà, mais pas encore sport-roi
Dans la péninsule, attirait quelques bourgeois
Alors dans Madrid, la capitale espagnole
Jeté comme la graine au gré de l'air qui vole,
D'un sang castellano et catalán naquit,
Un Clásico qui ferait la gloire du pays
C'était le 13 mai 1902 et parmi les 2500 spectateurs présents ce mardi matin, aucun ne pouvait s'imaginer alors que cette opposition entre le Madrid FC et le FC Barcelone deviendrait le Clásico du football espagnol, un match qui cristalliserait de nombreux antagonismes et qui, près de 120 ans plus tard, passionnerait un demi-milliard de téléspectateurs partout dans le monde.
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A l'époque, le "foot-ball" n'est encore qu'une nouvelle curiosité et les journalistes relatant cette demi-finale de la "Copa de Coronación" se demandait parfois en quoi consistait ce sport venu d'Angleterre et popularisé au Pays basque d'abord, en Catalogne ensuite par la classe entrepreneuriale issue pour large partie de l'immigration anglo-saxonne et suisse-allemande. Pourtant, ce tournoi et ce Clásico qui n'en était pas encore un resteront dans l'histoire du football mondial à plus d'un titre, à commencer par l'existence légale du Real Madrid.

Madrid FC, une coupe pour exister officiellement

En avril 1902, le Madrid Foot-Ball Club, alors présidé par Juan Padrós n'existe que de facto. Il faut un déclic pour que la "Sociedad" matérialise légalement son existence. Auteur de la première anthologie du club en 1940, Manuel Rosón Ayuso retrace : "une superbe idée traverse l'esprit de Carlos Padrós, le frère du président : un tournoi ou un championnat organisé entre les clubs qui commencent à voir le jour en Espagne. Pour cela, il est nécessaire de légaliser la vie de Madrid, de lui donner un caractère officiel". C'est sous l'impulsion de la fratrie née… à Barcelone qu'Alberto Aguilera, maire de la capitale, valide l'autorisation de la tenue de la compétition à l'occasion de la fête de Jura de Constitución célébrant en mai 1902 le couronnement d'Alphonse XIII qui adjoindra le titre "Real" au club en 1920.

L'écusson du Real Madrid en 1902

Crédit: Eurosport

Dans un article intitulé "Une aiguille dans une botte de foin : l'origine du football à Madrid" publié par le Centre d'Investigation d'Histoire et de Statistique du Football Espagnol (CIHEFE), Luis Javier Bravo Mayor et Víctor Martínez Patón synthétisent la situation : "Il n'y a que des inconnues. Nous ne savons ni quand ni pourquoi il a été décidé de créer le Madrid FC, même si nous supposons que l'appeler avec le nom de la ville est fondé sur le fait que cela pourrait être considéré comme la fin de certaines querelles possibles".
Aussi surprenant que cela puisse paraître, les sources relatant la création du club le plus médiatique du monde ne sont pas clairement définies encore aujourd'hui. Selon les dires de Julián Palacios, son fondateur, et la revue "Arte y Sport", le Madrid Foot-Ball Club naît de facto en 1901, probablement en octobre ou novembre, quoique l'embryon pourrait se situer en mai ou octobre 1900 d'après "Alrededor del Mundo". Au moment où l'équipe dispute son tout premier match, le 6 octobre 1901, le balompié madrilène est représenté par la Sociedad de Foot-Ball créée en janvier 1898 et qui n'a plus donné signe de vie depuis février 1899, le Sky Foot-Ball Club (qui évoluait en… rouge et bleu) né en octobre 1900 avant de prendre le nom de New Foot-Ball Club en 1902 et d'immédiatement disparaître, submergé (à moins que cela ne soit le fruit d'une fusion non écrite), par une entité qui deviendrait la plus titrée sur la scène européenne.
Ce "concurso de Foot-Ball" provoque donc la création de jure du Madrid FC. Dans un article de Luis Javier Bravo Mayor toujours publié par le CIHEFE, il apparaît que la demande d'organisation du tournoi est faite fin mars 1902, comme l'atteste la publication de la revue Heraldo del Sport du 29 mars 1902. Une semaine plus tard, le 6 avril, une assemblée extraordinaire élit officiellement Juan Padrós comme président et offre une existence légale officiel au Madrid FC. C'est cette date-là qui entrera dans l'histoire comme celle de la création du club. Le dimanche 9, un match joué sur l'avenue de la Plaza de Toros par "un groupe de fous qui fait des choses étranges et se déchaîne après une grosse balle de cuir", pour reprendre les termes de Manuel Rosón Ayuso, se dispute le droit de devenir l'équipe qui disputera la fameuse "Copa de Coronación". L'équipe de Juan Padrós bat celle de Julián Palacios (1-0), comme un passage de témoin.

Les 3 dates de naissance du FC Barcelone

Il ne faut jamais sous-estimer l'influence de la famille. Venu de Suisse, Hans Gamper s'arrête à Barcelone pour apprendre l'espagnol chez son oncle Emili Gaissert avant de mettre le cap sur l'île de Fernando Poo, une colonie qui appartient désormais à la Guinée équatoriale. La capitale catalane connaît un regain d'activité en cette fin de XIXe siècle et Gaissert convainc son neveu de rester. Més que un tonton. A 21 ans, Gamper est un athlète confirmé qui a déjà joué dans plusieurs équipes de son pays natal et au FC Lyon. Il tente d'intégrer des équipes de la ville mais il n'est pas accepté car il est de religion protestante. Désireux de créer un nouveau club, il est éconduit par Jaime Vila, catholique, qui fonde le FC Catalán, premier rival notamment par rapport à la question du doyen des clubs barcelonais, pomme de discorde croquée par le FCB.
Président du CIHEFE, Fernando Arrechea écrit : "si on demandait à un groupe d'historiens, de journalistes sportifs ou de simples amateurs d'histoire du football quand et où le Barça a été fondé, qui a été le fondateur et le premier président, les réponses unanimes seraient : le 29 novembre 1899 au Gymnase Solé, Hans Gamper et Walter Wild. Cependant, si nous posions ces questions à un chercheur peu familier des livres d'histoire sur le FC Barcelone et dont la seule source serait les archives de la sous-délégation du gouvernement à Barcelone, sa réponse serait : le 29 décembre 1902 au Café Alhambra, Pere Cabot et Paul Haas. Et tout le monde aurait raison".
C'est donc un nouveau particularisme historique de ce premier Clásico de l'Histoire : le 13 mai 1902, le FC Barcelone n'existe pas encore officiellement. De jure, le club est né le 5 janvier 1903. En revanche, contrairement au Madrid FC, c'est la création de facto qui a été conservée, d'autant que la datation est certaine, dans la mesure où la revue Los Deportes accueillait le club nouvellement formé dans ses locaux au 5 de la calle Monjuïc del Carme. Le 13 décembre 1899, le club fusionne avec le Team Inglés d'obédience méthodiste affrontée cinq jours plus tôt. Dans un article publié en 1924 dans la Vanguardia à l'occasion du 25e anniversaire du club, Narciso Masferrer, journaliste sportif né à… Madrid et créateur de Los Deportes puis de Mundo Deportivo en 1906, a certifié que c'est ce jour-là que sont choisies les couleurs bleu et grenat, un "hommage" au FC Bâle (un autre FCB…) où Gamper a été capitaine.

Champ de courses et risques de tétanos

Dans un entrefilet d'El Imparcial du 12 mai 1902, dans la rubrique "Fêtes de mai", juste au-dessus d'un concours de carrosserie (le tuning n'a rien inventé, même quand ça monte à 135.3 dB), est écrit : "Compétition de Foot-Ball. Le mardi 13 et le jeudi 15 de ce mois, des matches de ce tournoi se disputeront à l'Hippodrome, et le mercredi 14 sur le terrain de la société organisatrice à côté de la Plaza de Toros. Tous ces jours-là, de 9h à midi. Il y a une grande attente, tant à Madrid qu'à Barcelone et Bilbao pour connaître les résultats des clubs inscrits Barcelone, Biscaye (l'Athletic Club sous le nom de la province de Bilbao, ndlr), Español, New et Madrid, surtout les deux premiers".
Au début du XXe siècle, le football est le parent pauvre des activités sportives. A cette époque, l'hippisme et le polo se taillent la part du lion en matière de subvention avec 21.600 pesetas chacun contre à peine 250 pesetas. L'Hippodrome de la Castellena est le centre névralgique du tout-Madrid, à moins d'un kilomètre d'où s'érige le Santiago-Bernabéu. Jusqu'en 1912 et l'acquisition du stade O'Donnell, il a été le terrain du Madrid FC. Dans son édition du 14 mai 1902, La Correspondia de España précise que "le Madrid Polo Club a généreusement prêté l'un de ses terrains de l'Hippodrome pour le tournoi". Sur son site officiel, le FC Barcelone décrit les conditions de jeu épiques : "Pour que le match soit visible des deux côtés d'un terrain normalement utilisé pour les courses hippiques, l'aire de jeu était ridiculement grande et le fumier de cheval avait été utilisé comme engrais, ce qui, à l'époque, créait un risque énorme de tétanos. Certains ont comparé le champ à un piège mortel !".
Dans le compte-rendu des demi-finales, El Liberal retranscrit l'ambiance et malgré le fait que "le football ne prend pas racine à Madrid même en ayant deux clubs", le succès est notoire car "il y eut plus de monde à l'Hippodrome le matin pour le football que l'après-midi pour le concours hippique, surtout des dames, et l'assistance passa quelques heures très divertissantes, prenant grand intérêt des matches et applaudissant les buts".
Cependant, à propos du FC Barcelone-Madrid FC remporté par les Blaugranas (3-1), le journal Los Deportes rapporte qu'un certain chauvinisme était présent au sein de l'assistance : "Les joueurs, qu'ils soient Anglais, Allemands, Suisses ou Barcelonais, se sont plaints du manque d'attention des spectateurs, qui ont applaudi lorsque les joueurs de Barcelone tombaient et que leur propre équipe marquait alors que le silence régnait chaque fois que Barcelone jouait bien ou marquait un but". Le "periodismo de bufanda", déjà !

Victoire catalane et influence anglaise

La Correspondencia de España fait quant à elle étant d'une rencontre accrochée : "le combat fut très serré, comme en témoigne le fait qu'en 90 minutes, les Catalans n'ont inscrit que trois 'goals' (par l'Allemand Udo Steinberg, auteur d'un doublé et le Britannique Henry Morris, ndlr) contre un pour les Madrilènes. Les ovations ont été répétées et innombrables tout au long du match qui fut très bien joué et ordonné par les joueurs de Barcelone et avec brio et de grands arrêts par les Madrilènes qui jouèrent de manière magistrale, en tenant compte du peu d'entraînement de tous leurs joueurs". Dans sa chronique, El Liberal fait preuve de mansuétude à l'égard du Madrid FC : "les Madrilènes jouèrent très bien ; mais avec l'inconvénient d'être presque tous nouveaux dans ce vigoureux 'sport'. Cependant, M. Thomson, qui fait partie du club de Madrid, attira l'attention pour sa force, son agilité et son sang-froid".
Les sonorités anglo-saxonnes ont peut-être trompé le rédacteur (à moins qu'effectivement un Thomson soit entré en jeu sans que cela ne soit répertorié car, selon un article d'ABC en 2012, il y avait… 27 remplaçants au Madrid FC !) qui devait en réalité évoquer le capitaine et buteur du jour, Arthur Johnson, Dublinois de nationalité britannique, dépeint par Jimmy Burns Marañón dans son livre "De Riotinto a la Roja" comme "un homme d'affaires libre-penseur qui partageait ses facultés footballistiques et sa philosophie de vie avec un groupe de jeunes disciples de Francisco Giner de los Rios, un des intellectuels les plus influents de la fin du XIXe siècle. Giner de los Ríos est le fondateur de l'Institution libre d'enseignement, non officielle, non dogmatique, libérée des carcans des forces conservatrices comme l'église catholique ou l'armée, alimentant une nouvelle génération d'Espagnols capables de convertir l'Espagne post-impériale détruite en un État moderne".
Johnson appartient au panthéon du Real Madrid pour plusieurs raisons majeures. En premier lieu, c'est lui qui a choisi la couleur blanche des maillots, en référence à l'équipe londonienne du Corinthian FC créée en 1882. Il a ensuite publié, le 22 mars 1902, dans les colonnes du Heraldo del Sport, les conditions nécessaires au bon déroulement d'un match de football, règles adoptées par le club comme étant les siennes. Outre son but contre le FC Barcelone, le 1er de l'Histoire officielle du club, Johnson a été le premier capitaine et le premier technicien reconnu du Madrid FC et reste encore à ce jour le 2e entraîneur à la plus grande longévité (1910-1920), derrière les 15 saisons du mythique Miguel Muñoz (1959-1974).
Pour l'anecdote, la finale entre la Biscaye et le FC Barcelone (2-1) a été arbitrée par Carlos Padrós et la Copa de Coronación, loin d'être un simple tournoi amical, deviendra dès 1903 le "Campeonato de España-Copa de Su Majestad el Rey", autrement dit la Copa del Rey. Si l'Athletic Club et le FC Barcelone ont constitué la principale rivalité footballistique du premier XXe siècle, ce "Viejo Clásico" a été supplanté par un duel qui, à maints égards, symbolise les antagonismes politiques, culturels et sociaux de tout un pays et qui a pris racine un matin sur un morceau de terrain prêté par un club de polo au beau milieu d'un hippodrome.
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