Il y a un peu d'écho, l'image n'est pas particulièrement nette et pourtant, cette discussion sur la plateforme Twitch entre Ibai Llanos, le streamer le plus populaire du pays et Sergio Ramos, constitue l'évènement de la journée en Espagne. Sur son site, Marca retranscrit en direct les paroles du joueur tout en bombardant ses usagers de notifications. Quelques heures plus tard, ce sera au tour des programmes de radio et de télévision nocturnes de disséquer cet entretien.
À force de recevoir des coups, le capitaine du Real et de la sélection est devenu un expert des réponses neutres et du désamorçage de questions tendancieuses. Mais là, après un démarrage un peu formel, il se lâche. "Dans une conférence de presse, je ne te dirais rien. Mais ici je vais t'en raconter un peu plus car c'est une discussion amicale", sourit le défenseur avant de s'épancher longuement sur le cas d'une décision arbitrale polémique dans le derby.
Liga
5 ans et 50% de ristourne : Messi devrait bien prolonger au Barça
14/07/2021 À 13:09
Ne devant durer qu'une demi-heure, la discussion s'étendra au final sur plus du double de temps tant le joueur avouera se sentir à l'aise en compagnie de cet hôte qui n'est pas journaliste. Il y abordera des thèmes aussi divers et variés que son avenir, son amour pour le McDo, sa relation avec Ronaldo Nazario de Lima ou son départ controversé du Séville FC en 2005.

Une presse en question

Au cours de la dernière année, les joueurs de Liga ont multiplié les apparitions loin des médias traditionnels. Désormais, ils voyagent davantage au cœur de Madrid pour apparaître dans les late-show humoristiques plutôt que de comparaître devant les journalistes. Aux questions inquisitrices des journalistes, ils préfèrent de loin les blagues. Pourquoi un tel changement de paradigme communicationnel ? La réponse est peut-être à trouver dans le fonctionnement de la presse sportive espagnole.
"En Espagne, plus qu'une presse sportive, on a une presse footballistique. Et plus qu'une presse footballistique, on a une presse du Real ou du Barça. Vu que les protagonistes parlent moins qu'il y a quelques années mais qu'il faut générer tout autant de contenu, disons que les journalistes se sont convertis en des personnages qui se substituent aux joueurs, aux entraîneurs, aux présidents. On a une situation où les journalistes adoptent le rôle qui n'est pas celui d'un pur informateur, mais d'un donneur d'opinions passionnel et très lié à certaines couleurs", analyse Miguel Gutiérrez, journaliste et animateur du podcast La Libreta de Van Gaal, connu pour offrir un florilège hebdomadaire des démesures régnant dans les propos des journalistes sportifs espagnols. Outre-Pyrénées, le débat footballistique est plus polarisé que jamais. Ces dernières années même les rédactions les plus réputées ont fini par céder au tribalisme.
Si une audience suffisamment importante pour ne pas devoir changer ce modèle journalistique semble apprécier l'odeur du sang, c'est moins le cas des joueurs. "D'une certaine façon, on finit par se réfugier et évitons de parler autant que nous ne le faisions avant. Dans cette profession, il y a des professionnels extraordinaires, des gens qui font une très bonne presse sportive mais il y en a d'autres qui dérogent aux valeurs, au respect. Et comme toi tu n'es pas un gars du monde du football, j'avais envie de parler avec toi", confie Sergio Ramos à Ibai. Gerard Piqué exprimait une pensée similaire lors de son passage sur la chaîne du streamer en février.

Sergio Ramos en 2019 face aux micros

Crédit: Getty Images

Sous leur meilleur paraître

Le cas du défenseur blaugrana est un cas d'école. Au cours des dix dernières années, il est le footballeur à avoir été le plus attaqué par les médias espagnols et l'opinion publique. Lassé, il a tourné le dos aux médias traditionnels au profit des streamers, youtubeurs et autres talk-shows. En moins d'un an, il s'est montré trois fois sur le plateau de la Resistencia, le late-show en vogue du moment. Comme lui, quantité de footballeurs sont passés par ce programme.
"Certainement que ces programmes leur plaisent et qu'ils s'y sentent à l'aise. Ce ne sont pas des programmes journalistiques, ce sont des programmes-spectacles où ils savent qu'ils seront bien traités. On va leur dérouler le tapis rouge et on ne va pas leur poser de questions compromettantes. Ils vont être à l'aise et vont projeter une image positive, de proximité. Ça va être facile pour eux de plaire aux gens", constate Miguel Gutiérrez. Les réactions du public sont unanimes après chaque passage d'un footballeur dans un nouveau média : les joueurs ressemblent enfin à des gens normaux. Détendus, drôles, simples. On oublie le media training et on se montre sous son vrai visage.
Autre personne à avoir saisi le potentiel de ces nouvelles formes de communication, les candidats à la présidence du FC Barcelone. Très tôt dans la pré-campagne électorale, Joan Laporta et Victor Font ont accordé des entretiens exclusifs à plusieurs youtubeurs couvrant l'actualité du FC Barcelone. Parmi eux, Adrían Sánchez, à la tête de la chaîne Más que Pelotas : "Laporta est venu deux fois sur notre chaîne et il est venu à l'aise, car il savait qu'on n'allait pas le piéger. On va lui demander des choses que les gens veulent savoir. On ne va pas aller chercher le tacle", explique-t-il.
Le politicien l'a bien compris, c'était là l'opportunité de se montrer auprès d'un jeune public et de pouvoir exposer ses propositions en détail. "Une autre chose qui joue en notre faveur, c'est que comme on n'a pas de contrainte de temps sur Youtube ou sur Twitch, on crée un contenu plus direct. On n'a pas besoin de meubler, on n'a pas besoin de poser cette question dérangeante au joueur ou d'avoir cette curiosité morbide car, au final, on fait un contenu très explicite. Ce sont comme des capsules d'information", ajoute Adrían Sánchez.

Hazard, 52 matches ratés sur 88 : "Dire que tout est parti d’une faute de Meunier…"

Pas du journalisme ?

De son côté, la Liga a aussi flairé la bonne affaire. Elle a permis plusieurs fois cette saison à quelques casters (narrateurs d'e-sports) de commenter en direct certaines affiches du championnat. Sur leur téléviseur, les spectateurs pouvaient choisir entre la narration des journalistes habituels ou celle d'Ibai et ses confrères, moins professionnelle mais plus décalée et sûrement plus en phase avec un jeune public habitué à un style de narration propre aux jeux vidéo. Mais tandis que La Liga se frottait les mains, quantité de journalistes exprimaient leur manque d'enthousiasme, voire leur mépris.
Depuis quelque temps, le succès des streamers et des youtubeurs les force à manger leur pain noir. Alors que les stars du football sont devenues inaccessibles, Ibai Llanos joue à Fortnite avec Agüero, Courtois ou Neymar. Alors qu'il faut parfois des mois de travail pour réussir à décrocher une interview, Ibai a fait venir sur sa chaîne les deux joueurs espagnols les plus médiatiques en un claquement de doigt et en l'espace de cinq semaines. Dans le cas du capitaine merengue, tout indique que c'est le joueur lui-même qui a contacté le streamer afin de passer sur sa chaîne.

Ibai Llanos

Crédit: Eurosport

"Une réaction typique, qu'ont par exemple montrée José Ramón de la Morena ou Juanma Castaño [deux pontes de la radio ndlr.] c'est de revendiquer la figure du journaliste. Dire qu'Ibai n'est pas journaliste, qu'il ne fait pas de relances, qu'il ne pose pas les questions nécessaires pour coincer l'invité et arriver à la vérité sur dans ce cas précis, la prolongation de Ramos", remarque Miguel Gutiérrez qui pointe aussi du doigt la condescendance dont ont fait preuve certains médias envers ces nouvelles formes de communication.
Les youtubeurs et streamers ont plusieurs fois été accusés de faire des entretiens bien trop commodes, "donner un bain et un massage" comme on dit en Espagne. Certains s'en défendent en clamant n'avoir jamais prétendu faire du journalisme, d'autres comme Adrían Sánchez insistent sur la possibilité de poser des questions dérangeantes sans pour autant devoir sauter à la gorge de l'invité et chercher la déclaration choc.
Pourtant, en dépit des postures réactionnaires des têtes les plus en vue du paysage médiatique espagnol, les choses changent. "Au début les journalistes l'ont très mal pris. Mais cette sensation de changement est en train d'aider à ce que des journalistes viennent sur des chaînes comme la mienne ou à ce que moi je sois appelé pour aller à la télé. On doit tous cohabiter dans la même marre", confie Adrían Sánchez. D'ailleurs, bon nombre de journalistes sportifs officiant dans des médias traditionnels ont investi les plateformes de streaming. Les ponts entre ces deux mondes sont nombreux.
Il existe toute une jeune génération de journalistes qui produisent un contenu de grande qualité grâce aux nouveaux médias et la fidélité du public leur permet de vivre de leur métier sans dépendre de la manne financière des médias traditionnels. Leur ton est souvent plus réfléchi, moins polémique. "La vieille garde te dira que ce n'est pas du journalisme car ils envisagent le journalisme sous une autre forme. Mais ce qui me rend le plus heureux c'est de savoir qu'aux jeunes qui sont en train d'étudier le journalisme à l'université, on leur demande de faire des travaux sur Victor Palacios [un youtubeur qui couvre l'actualité du Barça ndlr.], Ibai ou moi" s'enthousiasme Adrían Sánchez.

Agüero et Ibai Llanos sur Twitch

Crédit: Twitter

Les joueurs, hypocrites ?

Cette vieille garde doit-elle absolument se réinventer ? Si elle entend attirer à nouveau des joueurs sur ses plateaux, la réponse est oui. Si elle entend conserver le rôle de faire-valoir qui est souvent le sien actuellement, pas nécessairement. Car Sergio Ramos peut bien critiquer ouvertement le fonctionnement des médias traditionnels, il en tire un profit certain. Cela fait des mois qu'il use la presse afin d'œuvrer à sa prolongation de contrat. On ne compte plus la quantité de journalistes madrilènes à qui le central fait filtrer des informations au compte-goutte dans le but de faire pression sur Florentino Pérez. Chaque extension de bail du capitaine a été précédée par ce mode opératoire-là.
"Les joueurs continuent d'utiliser le journalisme pour ce qui leur convient. Ici on voit qui tient le couteau par le manche : le joueur qui administre l'information. Les journalistes qui sont si fâchés quand Ramos va parler à Ibai sur Twitch n'hésitent pas à recueillir les miettes d'information que leur lâche le joueur et les diffuser à grand bruit" conclut Miguel Gutiérrez. Gerard Piqué est dans un cas similaire. Quand en octobre il a voulu faire passer un message critique contre ses dirigeants, il s'est exprimé dans les colonnes de La Vanguardia¸ un journal barcelonais. Joueurs et journalistes, le rapport de force a peut-être changé, il n'empêche que les uns ont toujours besoin des autres.
Liga
Un échange Griezmann - Saul pour mieux prolonger Messi, le plan du Barça
14/07/2021 À 10:30
Liga
Du podium du Ballon d'Or à laissé-pour-compte au Barça : Comment Griezmann en est-il arrivé là ?
09/07/2021 À 17:17