Ce n’était peut-être pas le jour le plus important de l’Histoire du Barça mais ça y ressemblait. Malgré la pluie et des restrictions sévères dues à la pandémie (la Catalogne interdit les déplacements entre comarques le week-end, empêchant des milliers de votants de se rendre aux urnes), les socios se sont déplacés en masse pour enfin élire leur nouveau président, au terme d’une campagne interminable lancée il y a un an et demi par Víctor Font.
Aux abords de l’antre blaugrana, la phrase qui revenait le plus souvent dans leurs bouches était : "había ganas de votar". Oui, ils avaient très envie de voter pour retrouver de la stabilité et sauver une institution mise en péril par la gestion calamiteuse de Josep María Bartomeu, président honni, mis au ban à la suite d’une motion de censure, mais qui a tout de même eu le cran de réapparaître publiquement dimanche.
Liga
5 ans et 50% de ristourne : Messi devrait bien prolonger au Barça
14/07/2021 À 13:09

Josep Maria Bartomeu lors de la présentation de Ronald Koeman, nouvel entraîneur du Barça, le 19 août au Camp Nou

Crédit: Getty Images

Les derniers instants de la campagne ont été animés. De nouvelles révélations, toujours plus dérangeantes, ont été faites concernant le dossier du BarçaGate. Josep Bartomeu et son bras droit Jaume Masferrer ont même passé une nuit en cellule. En résumé, ils auraient fait appel à l3 Ventures, une entreprise spécialisée dans la création d’opinions sur les réseaux sociaux pour déprécier des joueurs du Barça, à commencer par Lionel Messi et son entourage (vous avez bien lu), ainsi que plusieurs opposants au board blaugrana, dont Víctor Font et Joan Laporta.
Contrats fantoches, utilisation de la Masia et de la fondation Barça pour des facturations fantaisistes : l’affaire n’en est qu’à ses prémices et nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Quelques jours avant l’élection, la photo d’une caravane au milieu de la pampa en Uruguay a défrayé la chronique en Catalogne. Ce n’était ni celle que se trimbalait Luis Suárez la saison dernière ou la résidence secondaire d’Edinson Cavani quand il part à la pêche, mais l’adresse de l’entreprise inexistante créée de toutes pièces pour diviser les montants des prestations et ainsi passer sous les radars de contrôle.

Un plébiscite de la génération Messi

Trop gros pour être vrai ? Pas pour PwC, le cabinet d’audit mandaté par Josep Bartomeu à l’éclosion de l’affaire qui a jugé que tout était normal. Plus que leur sérieux, c’est surtout la documentation fournie par l’ex-président et sa direction qui semblait très légère pour une telle enquête. Noelia Romero, la responsable de la conformité du club, avait d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme à propos de certaines irrégularités… avant d’être suspendue puis licenciée.
Il suffisait d’arpenter la rue Arístides Maillol pour le comprendre : les socios en avaient assez de voir leur FC Barcelone ainsi éclaboussé. L’intérim de Carles Tusquets, qui a fait traîner les choses en longueur au mépris des statuts du club quant à l’organisation de l'élection, a accentué ce ras-le-bol. Après des mois d’errance, leur souhait était non seulement de retrouver de l’ambition sportive mais aussi de laver leur image. Leur choix est fait : c’est à Joan Laporta qu’incombera cette lourde tâche.
Arrivé en tête du scrutin avec 54,28% des suffrages exprimés devant Victor Font (29,99%), et Toni Freixa (8,58%), l’avocat a un chantier gargantuesque devant lui. Et c’est bien parce qu’un Everest se dresse que les socios l’ont choisi. Récupérer un club en difficulté sportive et financière, Laporta connaît. Le remettre au sommet du football européen, aussi. Ce passé glorieux, écrit entre 2003 et 2010, a convaincu de nombreuses personnes, à commencer par les plus jeunes qui ont grandi avec le Barça de Rijkaard puis de Guardiola.
"Il nous faut un leader à la tête du club, quelqu’un capable de nous sortir de là. Seul Laporta en a la carrure", nous expliquent en chœur 4 jeunes d’une vingtaine d’années qui participent pour la première fois à une élection. Si, contrairement à sa première mandature, Johan Cruyff n’est plus là pour lui prêter conseil (c’est un vrai point d’inquiétude tant El Flaco avait été influent), Jan devrait s’appuyer sur deux personnages connus.

Joan Laporta après l'annonce de sa candatire à la présidence du FC Barcelone le 30 novembre 2020

Crédit: Getty Images

Le premier est Mateu Alemany. A la tête du meilleur RCD Mallorca de l’Histoire (finale de la C2 1999, 3e de Liga en 1999 et 2001, finaliste de la Copa del Rey 1998, vainqueur de la SuperCopa en 1998 et de la Copa del Rey en 2003) et plus récemment du Valencia CF qui a remporté la Copa del Rey en 2019 avec Marcelino García Toral et Pablo Longoria, le Baléare est l’un des dirigeants les plus respectés et compétents du football espagnol. Ce n’est pas nouveau.
En août 2000, Florentino Pérez voulait lui confier le poste de directeur général du Real Madrid. Cette fois, c’est en tant que directeur du football qu’il devra faire des merveilles et les travaux sont colossaux après le passage cataclysmique de Pep Segura qui avait tenté de reformater en dépit du bon sens les critères de sélections des jeunes de la Masia ainsi que la philosophie de jeu instaurée par Johan Cruyff. Revenir aux fondamentaux, c’est le souhait de Joan Laporta. Et qui de mieux que Cruyff pour restaurer l’édifice endommagé ? C’est Jordi, le fils de la légende, qui pourrait prendre le poste de secrétaire technique.
Après la folie acheteuse qui a concerné le Barça B (49 transferts et prêts sous l’ère Bartomeu), brisant le pont qui lie le filial à la Juvenil A et donc la continuité de la formation culé, il était temps de retrouver la raison. C’était le point essentiel du programme sportif du nouveau président : le retour du Barça au premier plan passe par "une récupération de la Masia et une nouvelle méthodologie de travail. Un centre d’excellence sportive qui pérennisera le modèle sportif et économique du Barça".

Le nerf de la guerre

L’économie justement. C’est l’autre point sur lequel sont attendus Joan Laporta et son équipe. Ferran Reverter (ex-CEO de MediaMarkt Saturn, le Darty local), le nouveau directeur général du club, et Jaume Giró, nouveau responsable financier (ex-directeur de la Fondation de la Caixa Bank), sont face à un défi colossal. Le Barça a une dette à court terme à négocier, des salaires à ajuster et des solutions à trouver pour faire rentrer de l’argent frais.
Laporta a évoqué l’émission de bons obligatoires ainsi que l’augmentation du nombre de sponsors (le Barça est à la traîne sur ses concurrents européens : 29 contre 43 pour Manchester City, 38 pour la Juventus et 36 pour Manchester United). La vente d’une partie de BarçaCorporate (Barça Licensing and Merchandising, Barça Studio, Barça Innovation Hub et Barça Academy) était déjà dans les tuyaux et devrait être validée sous peu.

La fin du projet Cristiano ? "Le désert technique autour de lui n'est pas de son fait"

L’aspect financier a été prépondérant pendant la campagne. Le Barça est au bord du précipice. La masse salariale a parfois explosé les taux autorisés (80% quand l’UEFA recommande 70%) et la pandémie n’a fait qu’accentuer la fragilité d’un immense château de cartes érigé par l’ancienne direction de Josep Bartomeu. Ce dernier a bien essayé de maquiller la réalité mais la COVID-19 a percé à jour une situation qui se dégradait au fil du temps à cause de dépenses et de revalorisations salariales démesurées pour des joueurs en bout de course ou tout simplement pas au niveau pour porter le maillot du FC Barcelone.
La tâche sera rude mais Joan Laporta s’est entouré de pontes dans ce domaine. Même si certains points font grincer des dents, comme le mystère sur la provenance des 124.5M€ d’aval qu’il doit présenter à LaLiga pour assumer sa charge de président, ainsi que l’émission des fameux bons obligatoires qui, pour ses détracteurs, est le premier pas vers la société anonyme, le plan est désormais en marche.

L’union sacrée ?

C’est un des aspects importants du retour de Joan Laporta aux affaires : unir le Barcelonisme. Pour autant, il y a fort à parier que la photo des trois candidats à la présidence main dans la main à l’annonce des résultats ne reste belle que pour l’image. L’opposition va très vite se remettre en ordre de bataille, sans doute discrètement dans un premier temps car les retombées du BarçaGate sont toujours attendues.
Critiqué par le passé pour des contrats signés avec l’Ouzbékistan et des négociations achoppées avec le gouvernement de Pékin avant de mettre Unicef comme premier "sponsor" maillot de l’histoire du club, Laporta est loin d’être le candidat préféré des journaux catalans du groupe Godó (Mundo Deportivo et la Vanguardia notamment) qui restent un soutien de poids au duo Rosell-Bartomeu.
Mais Jan n’est pas non plus un agneau perdu sans troupeau. C’est un animal politique, brillant orateur doté d’une répartie énorme, capable d’estoquer Víctor Font en deux mots lors du dernier débat ou de déclarer à sa sortie de l’isoloir : "Je me suis levé, il pleuvait ; je suis allé voter et le soleil est sorti."
Néanmoins, l’opposition a les dents longues et malgré une avance confortable, il est à noter que sur 55611 votants, 25427 n’ont pas mis le nom de Laporta dans l’urne, sans compter les près de 50% de socios qui ne se sont pas déplacés (les absents ont toujours tort). À la sortie du Camp Nou, il n’était pas si difficile de remarquer le désamour, voire la haine profonde de certains à son égard. Interrogée à la sortie du bureau de vote, une socia interrompt son mari lors de notre interview et explique fermement : "Je vais vous répondre (sur qui serait le meilleur président) : n’importe lequel sauf Laporta."
Pour autant, les premiers jours de ce retour en fanfare devront être mis à profit pour régler des dossiers bouillants, à commencer par la prolongation de Lionel Messi, très impliqué ces dernières semaines. Non seulement, il a influé publiquement pour accélérer la fin de l’ère Bartomeu en accordant deux interviews à Rubén Uria et Jordi Évole, mais il s’est également déplacé pour voter, une grande première. Laporta l’a dit : le numéro 10 l’a appelé pour le féliciter sitôt les résultats officialisés. A priori, c’est de bon augure.
Le premier passage de Laporta à la tête du club pourtant marqué de gloire ne lui offre pas une aura indéfectible et le personnage est loin de faire l’unanimité. Cette opposition s’est aussi forgée au gré des relations et des convictions de l’avocat. Sa position d’indépendantiste convaincu parfois accusé d’utiliser le club à des fins politiques et son image bling-bling ne plaisent pas à tout le monde, aux antipodes de Josep Bartomeu, personnage falot qui a toujours pris grand soin à ne pas se mouiller.
L’expression "Ho tornarem a fer" (nous le referons), emprunté au livre publié en 2019 par le leader du parti Òmnium, Jordi Cuixart, l’un des prisonniers politiques (du point de vue indépendantiste, séditieux du point du vue unioniste), a été le leitmotiv de Laporta pendant sa campagne. L’annonce ce mardi de la révocation du régime de semi-liberté des 7 leaders indépendantistes pourrait avoir un écho particulier dans les prochains jours et constituer un premier tournant quant à la communication officielle du club.
María Elena Fort, seule femme de sa direction et surnommée par Laporta lui-même "la présidente de facto", est une ancienne députée indépendantiste Junts per Catalunya, le parti de Carles Puigdemont, ancien président de la Generalitat et député européen actuellement en exil en Belgique dont l’immunité vient d’être levée par la justice européenne.
Le retour de Joan Laporta marquera-t-il le retour d’un grand Barça ? La route est longue pour faire oublier une décennie de "Bartorosellismo". L’espoir est immense, l’ambition de retour et même l’élimination en Ligue des Champions contre le PSG n’a pas altérée cette vague d’optimisme grandissante. La Catalogne en est convaincue : le Barça revient aux affaires et cette fois-ci, c’est dans le bon sens du terme.

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