Jadis club qui cultivait son image de loser magnifique au point d’en faire son positionnement de marque, l’Atlético, champion d'Espagne 2021, s’affiche à présent comme une institution victorieuse. En 9 ans, Simeone a réalisé le tour de force de s’extirper de la "Liga de los 18" et de s’agréger au duo "Merengaugrana" en soulevant 8 trophées et en disputant 2 finales de C1. Ni le Valencia d’Héctor Cúper et Rafa Benítez, ni le Depor de Javier Irureta, ni le Séville de Juande Ramos et Unai Emery n’y sont parvenus.
Pour savoir où on va, il faut se souvenir d’où on vient. L’Atlético de Madrid est un club géré de manière souvent baroque, notamment depuis 1987 et l’élection du fascinant et ventripotent Jesús Gil y Gil qui avait trois idoles “Jésus, Franco et Che Guevara”. En 1992, avec son fils cadet Miguel Ángel Gil Marín et Enrique Cerezo, il s’est approprié le club de manière frauduleuse au moment du passage obligatoire à une société anonyme sportive et c’est la prescription qui a légalement sauvé le trio. Si le décès du patriarche en 2004 a marqué la fin d’une ère, la voracité en entraîneurs a perduré. En 25 ans, l’Atlético en a gaspillé 34, dont plusieurs sont revenus à plusieurs reprises, comme Luis Aragonés ou Radomir Antic. L’arrivée de Diego Simeone en janvier 2012 a tout révolutionné et l’Atlético a changé de dimension.

Le Cholo a changé…

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14/07/2021 À 13:09
L’Atlético de Diego Simeone a trop longtemps été ce 4-4-2 ultra rigoriste tendant au parcage d’autobus à impériale. Aride et pas choucard. Mais cette saison, il y a eu du neuf, pour de vrai. "Très tôt dans la saison, Simeone a constaté qu’il avait à sa disposition des joueurs capables d’avoir plus le ballon, explique Rubén Uría, auteur de l’interview exclusive de Leo Messi en décembre dernier et fin connaisseur de l’Atlético. Dès lors, il a évolué avec un 3-5-2 avec 3 centraux pour assurer une meilleure construction. Ce système a fonctionné et il l’a amélioré avec ces deux couloirs pour percuter sur les ailes".
Elle est bien là la réalité de cet Atleti new-age. Diego Godín, Juanfran, Gabi, João Miranda, Tiago Mendes sont rangés dans les livres d’histoire et la légendaire assise défensive de l’équipe s’est étiolée au fil des années. Les joueurs ont changé, leurs qualités aussi. Pourtant, El Cholo a attendu pour diriger son équipe vers un autre cap. Une attente qui a engendré les premières critiques virulentes à l’égard de l’Argentin dont le management ne semblait plus en phase avec son effectif. Des critiques étonnantes lorsque l’on sait à quel point Diego Simeone a changé l’Histoire du club, mais finalement justifiées puisque tout le monde le sait désormais : il peut le faire !

Diego Siemone et ses joueurs de l'Atlético

Crédit: Getty Images

Auteur du livre "Vivir en rojo y blanco", Raúl Jimeno Menottinto appuie : "après l’élimination contre le RB Leipzig au Final 8, Simeone a été critiqué avec raison sur sa façon de jouer, sur le fait que l’Atlético ne voulait pas du ballon, dépréciait le jeu et se procurait peu d’occasions. Il n’avait jamais évolué. Mais son équipe a changé. Les matches contre Chelsea et le Real Madrid à l’aller sont les deux seules fois où Simeone a proposé une version appauvrie de son Atlético cette saison. Il faut envisager toute la saison et pas uniquement un moment ponctuel".
Le changement décisif est peut-être intervenu cet été quand El Mono Burgos, son fidèle adjoint, a quitté le Metropolitano pour devenir entraîneur principal. Nelson Vivas, second de Simeone à Estudiantes, l’a remplacé. Plus passionné que frigide, plus ambitieux que rigide, mais toujours sanguin, Vivas est aussi un adepte du 3-5-2. Une coïncidence ? Pas tant que ça.
Pour Francisco Javier Díaz, directeur de la rédaction Atlético à Diario AS, cette version 2020-2021 n’a rien à voir avec ce qui a été proposé précédemment : "Simeone a modulé son système par rapport aux joueurs dont il dispose, surtout avec Luis Suárez. L’équipe joue en fonction de lui et a conduit à l’instauration de ce 3-5-2 avec l’incorporation de deux ailiers tout-terrain avec Kieran Trippier qui est un excellent centreur et Yannick Carrasco qui peut aller d’un bout à l’autre du terrain".

…mais sans se renier !

Si le début de saison a été idyllique avec un Atleti souvent emballant alors que le Barça et le Real Madrid tâtonnaient, la phase retour n’a pas été un lit de roses. Victime d’un cluster Covid XXL et de la suspension de 10 matches de Trippier qui a eu la bonne idée de parier sur son propre transfert, l’Atlético s’est retrouvé dans un entre-deux, cisaillé entre sa volonté nouvelle de mieux traiter la balle et celle, plus rassurante, de revenir aux bases en attendant que l’orage passe. "L'Atlético très fort en défense et impénétrable n'existe plus, estime Rubén Uría. Maintenant, c'est un autre modèle de jeu, avec d'autres joueurs et d'autres caractéristiques, des footballeurs avec une meilleure assise, mais moins doués pour défendre". Joder, tout se perd !
Dès lors, l’avance s’est réduite à son strict minimum. "Les absences de Trippier et Carrasco se sont énormément ressenties, poursuit Francisco Javier Díaz. On a vu une équipe de l’Atlético touchée. Simeone n’a pas trouvé de remplaçant au poste de latéral droit. Il a fait descendre Llorente d’un cran, il a même essayé Josema Giménez, Ángel Correa a dû se sacrifier. Trippier est en fait irremplaçable. Carrasco offre lui aussi beaucoup de profondeur au jeu et déborde énormément".
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L’Atlético de Madrid qui se mêle à une lutte longtemps apparentée à un duel, ce n’est pas uniquement la résultante de facteurs dépendants des Rojiblancos. La mauvaise gestion tant sportive qu’économique au FC Barcelone et les tergiversations au Real Madrid sur la direction à prendre en vue d'un nouveau projet ont aidé à combler l’écart. Désormais, ce sont les Indios qui apparaissent comme les acteurs les plus stables et c’est en grande partie grâce à Diego Simeone.
Cette régularité au haut niveau instaurée depuis l’arrivée de l’Argentin est telle que personne ne trouve rien à redire quand El Cholo s’inscrit tout en haut de la liste des entraineurs les mieux payés au monde avec 45M€ bruts par saison. "Simeone a mis le club à une hauteur inédite et il a un salaire incroyable, explique Juan Joaquín Hernández Rader, journaliste argentin basé à Madrid pour le site économique Voz Populi. C’est mérité car il a complètement changé la face de l’Atlético". De quoi se poser la question sur l’avenir des Colchoneros sans leur homme fort.
Dans une équipe dont le maître mot est le collectif, la véritable star de l’équipe, c’est son coach ! Qu’adviendra-t-il quand le Cholo voudra voguer vers d’autre cieux ? Il est le socle de ce club et si l’Atlético de Madrid est devenu un rival du Barça et du Real Madrid sur le terrain, son titre de samedi le prouve, il est très loin de l’être sur de nombreux aspects, essentiellement financiers.

Un poison nommé Wanda

La relation de l’Atlético à l’argent a toujours été complexe. C’était le cas avec Vicente Calderón comme avec Jesús Gil y Gil. Depuis 2004 et le décès de son père, Miguel Ángel Gil Marín est le principal actionnaire (52%). Depuis 17 ans avec Enrique Cerezo, l’Atlético n’a eu de cesse de vouloir s’imposer tout en haut de la hiérarchie espagnole et européenne. Élu dirigeant de l’année 2010 par l’UEFA (devant Galliani, Hoeness, Abramovitch et Rosell, pour montrer à quel point c’est du sérieux…), Gil Marín a mis près 10 ans à voir un nouveau stade sortir de terre.
D’abord conditionnée à l’organisation des Jeux olympiques à Madrid, l’enceinte a accueilli son tout premier match en septembre 2017. Dans un triptyque écrit dans ¡Furia Liga!, Nicolas Faure expliquait les dépenses faites par l’Atlético pour acquérir le Wanda Metropolitano : "10 M€ par an pendant 3 ans, en plus de 30 M€ de travaux afin de construire les accès à l’enceinte, ainsi que 6M€ pour les parkings. En échange, l’Atleti sera propriétaire de son stade et ne dépendra plus d’une possible réception des JO à Madrid. Mais on est loin du stade gratuit promis en 2008".

Wanda Metropolitano

Crédit: Getty Images

Pour garantir son expansion, l’Atlético a emprunté 163M€ à Carlos Slim, milliardaire mexicain également impliqué dans les travaux du Santiago-Bernabéu. Pour rembourser, le club devait vendre les terrains du Calderón mais cela a pris plus de 10 ans pour que l’opération immobilière Mahou-Calderón (45% pour le brasseur, 45% pour le club et 10% pour la ville de Madrid), prise en étau dans une guerre Mairie-Communauté de Madrid, voit effectivement le jour.
En juillet 2016, la dette de 483M€ a conduit le club à faire appel à un nouvel investisseur : le milliardaire israélien Iden Ofer via sa société Quantum Pacific, d’abord à hauteur de 15% pour 50M€ puis à 32% en février 2018 après le rachat des parts de Wanda qui continue de verser 10M€ par saison pour le naming du stade. Au passage, Ofer est propriétaire du club portugais de Famaliçao avec un certain Jorge Mendes, ce qui a dû faciliter la venue de Joao Felix à prix d’or en 2019.
De 2010 à 2018, le budget de l’Atlético a triplé. La dette s’est creusée aussi. Elle était de 600M€ quand les Colchoneros ont soulevé leur dernière Ligue Europa et elle a encore augmenté par la suite. Les achats colossaux de Thomas Lemar (72M€), Diego Costa (60M€), Joao Félix (127,2M€), la prolongation de contrat d’Antoine Griezmann (23M€ pendant un an avant sa vente au Barça pour 120M€) et le salaire du Cholo (45M€ par an) ont poussé les dirigeants à négocier une rallonge avec Slim de 40M€ avec un amortissement de 10 ans et un taux d’intérêt de 4% contre une garantie sur les contrats TV d’environ 60M€, les revenus ticketing (en augmentation de près de 40% avant la pandémie) et des droits urbanistiques de l’opération Mahou-Calderón.
Avec une dette désormais de 800M€, l’heure est à présent à son refinancement. Fin avril, Gil Marín a garanti les dettes (cette fois-ci sans Cerezo) avec les tiers sur le long terme via une de ses sociétés à hauteur de 50%, soit 400M€. Cela devrait pousser à une cure d’austérité sur le marché des transferts. D’après El Confidencial, l’Atlético a clôturé 2019-2020 avec un passif de 870M€ bruts, soit une augmentation de 150M€ par rapport à la saison précédente. La dette nette s’élèverait aujourd’hui à 591M€, soit 70M€ de plus qu’en 2019 alors que le résultat d’exploitation a chuté à 47M€.

Dépendant du Cholo… et de Florentino Pérez

Pour s’en sortir économiquement, l’Atlético est tributaire de ses résultats et donc du Cholo Simeone. Non seulement, il dirige l’équipe mais il façonne les joueurs, les fait progresser et leur fait gagner en valeur. L’Atlético ne recrute pas de stars mais les crée. Seul Paulo Futre est arrivé au club avec un véritable statut de "galactique du Gilismo". La richesse rojiblanca, c’est son collectif. Sur le terrain c’est formidable ; mais pour le business, ça ne vaudra jamais autant qu’une méga star. “Il y a des doutes quant à l’avenir sans Simeone, explique Juan Joaquín Hernández Rader. L’Atlético a augmenté ses finances grâce à ses résultats sportifs, pas pour sa marque. C’est ça la grande différence avec le Real Madrid et le FC Barcelone. Le club reste dépendant du terrain”.
Certes, l’Atlético noue de nombreux contrats de sponsoring et a d’ailleurs entamé une politique de positionnement régional pour toucher de nouveaux marchés, mais ils ne sont pas assez nombreux pour compenser les 319M€ annuels des salaires de l’effectif (en incluant les amortissements). D’après Goal, la somme totale de ces partenariats avoisinerait les 40M€ mais pourrait baisser incessamment : “le club a prolongé d’une saison son contrat avec Plus 500, une entreprise qui, selon la législation espagnole, ne devrait pas sponsoriser un club car elle fait la promotion d’investissements à hauts risques, détaille JJHR. C’est son sponsor principal et ça prouve que la marche de manœuvre est limitée. Cette situation empêche l’Atlético de prendre des décisions de très grand club. Il lui faut encore combler ce fossé”.
Et pour parvenir à une stature internationale, il faut un succès en Ligue des Champions. Après avoir vécu 3 traumatismes en 1974, 2014 et 2016, l’Atlético est en recul sur la scène continentale. Si la conquête du titre en Liga serait un immense pas pour s’affirmer en Espagne, cela ne peut constituer qu’une étape. Pour Juan Joaquín Hernández Rader, “quand on gagne la C1, il y a un avant et un après. La marque serait plus puissante, avec une meilleure projection. Le club est similaire au Real Madrid et au FC Barcelone dans le sens des dépenses. Son problème est de ne pas pouvoir générer suffisamment d’argent pour compenser les dettes. L’Atlético n’est pas très connu hors d’Espagne”.

Enrique Cerezo, president de l'Atlético de Madrid

Crédit: From Official Website

Gil Marín a longtemps été opposé à la participation du club en Super League avant de franchir le Rubicon, vraisemblablement par contrainte. Car c’est là toute l’ironie de l’histoire : c’est le Real Madrid qui pourrait contribuer à l’accroissement des revenus colchoneros : “Cerezo a une excellente relation avec Florentino Pérez qui a aussi besoin d’un rival à Madrid pour renforcer sa propre marque, au même titre que le Clásico, constate JJHR. Sans son appui, l’Atlético n’aurait pas fait partie de la Super League, qui n’est d’ailleurs pas tout à fait morte. Beaucoup d’investisseurs estimaient que l’Atlético n’y avait pas sa place car son potentiel international n’était pas suffisant. D’après Der Spiegel, il faisait partie des clubs qui auraient le moins touché”.
Contraint à la prudence sur le marché des transferts après une première interdiction de recruter en 2017, déficitaire avec ses franchises à San Luis et Ottawa ainsi qu’avec la holding chargée de piloter ces projets outre-Atlantique, l’Atlético est plus que jamais dépendante du Cholo Simeone. C’est par l’Argentin que les Colchoneros se sont hissés parmi les cadors. Gil Marín et Cerezo ne devront pas se tromper au moment de choisir son successeur. Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche Tarpéienne.
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