En Liga, la mode est aux entraîneurs expérimentés. Avec une moyenne d’âge qui frise les 52 ans (contre 45,4 en Bundelisga par exemple), le championnat espagnol est vieillissant. Si l’âge n’est pas une garantie de beau jeu et de performances, le besoin de sang frais se fait ressentir. Grâce à une formation performante, l’Espagne génère de nouveaux profils dont certains émergent déjà. Reste à savoir combien de temps ils devront patienter dans les divisions inférieures.
Cette saison, l’entraîneur le plus jeune de Liga est Diego Martínez, 40 ans. Le Galicien, passé par le Séville FC et Osasuna, fait le bonheur de Granada qu’il a fait monter en Liga avant de l’emmener en quart de finale de Ligue Europa. Outre le coach nazarí, seulement quatre adjoints d’un club dirigé par un Espagnol ont entre 38 et 40 ans. Pourtant, devenir entraîneur en Espagne peut aller très vite.
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Passerelle universitaire et accès élargi aux diplômes

Plus jeune technicien à avoir jamais dirigé en Segunda B (3e division) à seulement 22 ans, José Antonio Portillo détaille : "Il y a deux types de diplômes. L’un émane de la Fédération. Pour ceux qui n’ont pas été professionnels, cela prend de 3 à 4 ans et on peut entraîner partout en Europe. L’autre est acquis par la voie universitaire, en lien avec les sciences du sport, et a la valeur d’un Master. Par ce biais-ci, tu peux coacher dans n’importe quelle catégorie du football espagnol, y compris la Liga."

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Ce double cursus permet donc de disposer d’un bagage très complet qui contrebalance avec l’absence d’expérience de joueur de haut niveau. "C’est une passerelle pour ceux qui, comme moi, ont suivi un cursus universitaire mais veulent se former, explique Pau Quesada, 27 ans, actuel entraîneur du filial d’Elche et déjà neuf ans d’expérience après des passages à Levante, Valencia et Alzira où il a dirigé la Juvenil A et l’équipe senior en 4e division. J’ai les trois niveaux requis et le Master d’éducation sportive qui n’a pas de lien direct avec le football mais qui t’aide par rapport à la pédagogie, à la méthodologie et au développement du joueur. Tout est complémentaire : il y a de la psychologie du sport, de la sociologie, de la physiologie, de la préparation physique. Cela développe la planification tactique."
Les conditions plus souples favorisent l’émergence de nouveaux profils et cette politique attire de nombreux étrangers qui, outre les précieux sésames et des tarifs abordables (3000€ pour les trois niveaux), veulent mieux connaître la philosophie d’un pays qui a dominé le football pendant près de 15 ans. Passé par les canteras du Barça et de Séville, ancien entraîneur d’Ascoli (Serie B) et du FC Lugano (D1 suisse), Guillermo Abascal détaille les différences : "En Espagne, il faut avoir entraîné un an pour postuler à l’UEFA B. Pour l’UEFA A, c’est un an dans une certaine catégorie et ensuite tu es accepté pour passer l’UEFA Pro. En Italie et en Suisse, il y a un système de points. Il faut soit avoir été pro, soit avoir été coach pendant de nombreuses années pour prétendre au UEFA Pro. C’est plus de temps et plus d’argent."
Arrivé en Espagne en janvier 2011, Alessio Lisci, 35 ans, a fait ses classes à Levante après avoir validé un Master en éducation physique dans son pays natal. "J’ai passé l’UEFA B en Italie avant d’obtenir l’UEFA A et l’UEFA Pro au centre de la Fédération espagnole, à Las Rozas, explique l’actuel entraîneur du filial granota. Cela a pris plus de temps que pour un Espagnol car on doit travailler 4 ans dans le pays pour se présenter. Mais c’est encore plus compliqué en Italie ! Je pense que tout le monde devrait avoir la possibilité de devenir entraîneur comme c’est le cas en Espagne où j’ai pu partager les expériences d’anciens joueurs comme Guti, Redondo, Valerón, Saviola."
Les joueurs ne regardent pas la carte d’identité
Avoir des diplômés c’est bien, leur faire confiance c’est mieux. Et c’est souvent là que le bât blesse. L’inexpérience constitue une prise de risque que tous les clubs n’osent affronter. "Le football est une entreprise où il faut faire des choix, considère Guillermo Abascal qui a pris le chemin de l’exil pour faire ses gammes et étayer ses connaissances. Mais ce manque d’expérience peut être compensé par l’environnement qui l’entoure." De fait, un gamin peut-il faire preuve d’autorité face à un effectif plus âgé que lui ? "Tout est une question de responsabilité, indique José Antonio Portillo. J’avais été l’adjoint mais l’entraîneur principal prend toutes les décisions. Je l’ai fait avec le plus de naturel possible en essayant de toujours penser au bien de l’équipe."

Diego Martinez, coach de Granada, lors du match opposant son équipe à Molde en Ligue Europa, le 11 mars 2021

Crédit: Getty Images

La jeunesse ne constitue pas un frein dès lors que les décisions prises sont expliquées et entrent dans le cadre d’une idée de jeu claire : "Les joueurs ne regardent pas la carte d’identité, considère Pau Quesada. La saison dernière à Alzira, j’entraînais des joueurs de 37-38 ans. Je leur rendais 10 piges ! Mais cela ne m’a pas conditionné. Ils ont confiance quand on leur apporte de l’aide lors des entraînements. Je m’attache chaque jour à améliorer leur niveau individuel car ils savent que cela se répercutera sur le collectif."
Le constat est le même pour Guillermo Abascal qui s’est retrouvé à la tête de Chiasso en D2 helvète à seulement 27 ans : "Le respect s’acquiert quand le joueur se rend compte que tu peux contribuer à améliorer son jeu et que le niveau collectif s’élèvera." Pour Alessio Lisci qui bénéficie d’une double culture, "il faut comprendre le moment et le processus car à certains moments, l’entraîneur doit être directif et clair comme cela peut être le cas en Italie, pour répondre aux exigences d’un match mais aussi considérer les aspects concrets et divertissants qui s’assimilent en jouant, comme c’est le cas en Espagne."
L’environnement est une donnée cruciale pour compenser l’absence d’expérience. À Navalcarnero, José Antonio Portillo a eu un mentor de grande qualité : Julián Calero, adjoint de Julen Lopetegui au FC Porto et membre du staff de la Roja lors du Mondial 2018. Lui-même ancien entraîneur du club, il a pris le coach en herbe sous son aile en 2019 : "J’ai fait partie de son équipe quand il dirigeait le Rayo Majadahonda, explique le jeune homme. Nous avons beaucoup échangé, il m’a prodigué de nombreux conseils sur la façon d’envisager et d’affronter les événements."

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Guillermo Abascal, qui a débuté sa carrière d’entraîneur à Nervión à 22 ans, a pu constater de très près l’évolution d’un club parti de bas et monté très haut en l’espace de 20 ans au contact de Monchi : "C’est avec lui que tout a débuté à Séville, du fútbol base aux professionnels. Quand je jouais en Cadete, en 2004-2005, les matches se disputaient sur des terrains en terre ! Un club ne peut progresser qu’avec un plan et des idées." Une vision à long terme qui manque très souvent aux clubs espagnols, souvent pris de cours en raison d’une planification sportive insuffisante.

Maîtrise intégrée de la data pour affiner la méthodologie

La formation universitaire doit accélérer le rajeunissement des entraîneurs, avec l’appui de nouveaux outils dont l’utilisation est déjà intégrée. "Il faut connaître les demandes du corps pour le jeu, s’intéresser aux statistiques pour s’améliorer", observe José Antonio Portillo. L’écho est le même pour Pau Quesada. Sa méthodologie personnalisée a été adoptée et les résultats ont été immédiats, au point que la B d’Elche est en lice pour monter en Segunda : "Nous développons un programme pour chaque joueur, au niveau psychologique, physique, nutritionnel, technique, tactique. Chacun se rend compte que ce sont des choses dont il n’avait pas eu l’habitude."
En ce qui concerne Alessio Lisci, "les nouvelles technologies sont particulièrement importantes. Avec mon staff, nous essayons le plus de choses possibles. Cette préparation est essentielle pour un club comme Levante car le centre de formation revêt un aspect fondamental pour faire monter des joueurs en équipe première et augmenter la valeur de l’effectif."

Julian Nagelsmann et Jose Mourinho

Crédit: Getty Images

A l’image de ses jeunes confrères, Guillermo Abascal, qui a eu sous ses ordres le néo-international Bryan Gil, constate, lui aussi, que la technologie améliore le rendement individuel et collectif. Mais ce n’est pas la panacée : "Il faut savoir comment mettre en place la data et comment l’utiliser. Les jeunes entraîneurs grandissent avec cet apport car les moindres détails peuvent compter. Cela ne te garantit pas la victoire mais cela y contribue. Il ne faut surtout pas limiter les joueurs pour qu’ils restent libres sur le terrain, naturels car c’est comme ça que leur technique sera la mieux mise en valeur."
L’important pour chacun d’entre eux est d’imprimer leur propre marque de fabrique, avec une idée de jeu ancrée et des principes établis et cohérents. Avec des effectifs parfois hétéroclites, il n’est pas acquis de traduire ses ambitions sur le terrain. Pour Pau Quesada, "c’est en cela que notre travail de développement, de compréhension tactique sur des séquences données est primordial. L’amélioration individuelle engendre l’amélioration collective. C’est notre obsession."
Diego Martínez n’a pas encore de petit frère, alors même que le succès de Granada est éclatant. L’arrivée de Julian Nagelsman au Barça serait-elle encline à offrir des opportunités à la jeune génération espagnole ? Pour l’heure, le plafond de verre qui la sépare du monde professionnel est en double vitrage et après avoir été une source d’inspiration, l’Espagne pourrait bien se retrouver à la traîne en raison de sa frilosité et alors qu’elle dispose de tous les outils pour initier un nouveau cycle victorieux.

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