Cela fait plusieurs saisons maintenant que la qualité du football en Liga est en chute libre. Les clubs espagnols font des concours de matches nuls, pour le troisième exercice de suite la moyenne de buts est la plus faible parmi les quatre grands championnats (2,38 buts par match cette saison en Liga, la Bundesliga et la Serie A sont au-dessus de 3,20) et des affiches prometteuses sur le papier se transforment en prétexte parfait pour s'octroyer une petite sieste. Cette saison, seules deux équipes peuvent se targuer d'être enthousiasmantes en tous temps : la Real Sociedad et le promu Huesca.
Au début de la décennie, la Liga a vu passer sur ses bancs Pep Guardiola, José Mourinho, Marcelo Bielsa, Mauricio Pochettino, Manuel Pellegrini, Diego Simeone ainsi qu'un trio espagnol de valeurs sûres, Marcelino - Unai Emery- Ernesto Valverde. Les entraîneurs souhaitant être protagonistes avec le ballon étaient nombreux tandis que leurs homologues plus réticents à l'heure de multiplier les passes ne proposaient pas un football réducteur pour autant. Le Séville d'Emery, le Villarreal de Marcelino et l'Atlético de Simeone étaient des équipes divertissantes malgré leurs penchants réactifs. La Liga était devenue un véritable laboratoire à idées. Aujourd'hui, le laboratoire ne produit plus que des clones.

Zlatan Ibrahimovic Pep Guardiola José Mourinho 2010

Crédit: Imago

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Laboratoire à idées devenu laboratoires de clones

De nos jours, l'entraîneur type de Primera División est espagnol, il est passé par les divisions inférieures du football national où l'objectif est davantage de survivre que de vivre (12 entraîneurs sur 20 ont entraîné en D2) et en conséquence, il pratique un jeu minimaliste. À mesure que la majorité des équipes jouant le haut de tableau ont érigé la possession comme un dogme et se sont enfermées dans une pensée unique, la majorité des petites équipes n'ont pas trop eu à se creuser la tête pour trouver l'antidote: jouer en bloc bas, fermer les espaces entre les lignes, forcer l'adversaire à se désorganiser avec le ballon et tirer parti de ce désordre en contre-attaquant.
"La possession du ballon, j'en ai marre de le dire, ce n'est pas une chose qui se dit, c'est une chose qui se fait. Et la faire, ce n'est pas si facile. Il faut avoir des joueurs qui savent jouer à deux touches, il faut beaucoup bouger. Je ne suis pas contre la possession. Je suis contre les équipes qui imposent la possession alors qu'elles savent qu'elles ne peuvent pas la mener à bien", résumait récemment Álvaro Cervera, l'entraîneur de Cadiz. Révélation du championnat au terme de sa première saison sous Quique Setién, le Betis a par exemple fini par se casser les dents l'année suivante face aux défenses ultra-basses de Liga.

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Trop-plein de rationalité

En soi, cette approche est très rationnelle : bien jouer au football c'est avant tout jouer selon ses moyens. Mais force est de constater qu'à la différence du Tottenham de Mourinho ou du meilleur Atlético de Simeone, deux équipes faisant planer sur la rencontre une menace constante, les contre-attaquants espagnols n'ont rien de spectaculaire. "En Liga, on attend davantage les erreurs de l'adversaire que l'on fait de choses pour gagner", résume pour El Páis Felipe Miñambres, directeur sportif du Celta.

Simeone

Crédit: Eurosport

Comme la moitié des équipes de Liga répond à la description faite par Miñambres, la moitié des matches se transforme en des attaques-défenses caricaturales au possible. Les rencontres ressemblent à des oppositions entre une mauvaise version de Guardiola et une version réductrice de Simeone. L'autre moitié voit s'affronter deux équipes refusant purement et simplement de jouer au football. "Le football d'ordre que nous donnons à voir envoie le message selon lequel il faut ne pas prendre de buts. On regarde le but adverse avec précaution. L'autre extrême, celui des beaux matches, attractifs, avec deux équipes regardant en direction du buts adverse, transmettant de l'énergie et de l'incertitude durant 90 minutes, ça va contre l'organisation. En Espagne, les entraîneurs, nous sommes très organisés, très tactiques et compétitifs. Cela nous confère une richesse et nous éloigne du football spectacle", analysait récemment Unai Emery dans les colonnes d'El País.
L'entraîneur de Villarreal résume parfaitement la situation : quantité d'entraîneurs espagnols ont renoncé au football spectacle mais ont obtenu en échange la richesse des résultats. "Je comprends que le football est un spectacle et que les gens n'aiment pas ce qui est défensif, mais moi je dois bien faire mon travail et mon travail est bien fait quand il y a des résultats", tranchait Álvaro Cervera, l'homme-fort de Cadiz dans une interview donnée à El Mundo. Sur ce point, difficile de blâmer les entraîneurs de Liga au style rachitique.

Unai Emery, entraîneur de Villarreal

Crédit: Getty Images

Le petit poucet, Leganés, a réussi à se maintenir trois saisons avec un tel football, Alavés et Valladolid ont retrouvé leur place dans l'élite à base d'ordre et de rigidité tactique, Getafe a obtenu les meilleurs résultats de son histoire grâce au jeu pingre de son entraîneur et Cadiz est la révélation de la présente Liga avec ses 33% de possession, ses deux tirs cadrés par match et ses victoires contre le Real et le Barça. À côté de ça, Huesca et Levante ont beau s'efforcer de proposer un football agréable, ils sont relégables. Pour les dirigeants, les entraîneurs et les supporters des clubs modestes, le choix est vite fait. Personne ne souhaite faire office de perdant sympathique.

La Liga a raté le train de la modernité

Pourtant, à la longue, les effets de ce paradigme sont néfastes. Le niveau du football espagnol diminue, les meilleures joueurs s'en vont et la cote de l'entraîneur ibérique décroit. La Liga doit absolument se réinventer le plus vite possible, au risque de rester sur la touche. Visionnaires des années 2010, les idées espagnoles ont été supplantées par les idées allemandes. Nouveau haut-lieu de la pensée footballistique, la Bundesliga irradie les autres championnats de ses inventions. Même la Serie A s'est pliée aux exigences du football de transition actuel. Outre-Pyrénées, on fait la sourde oreille.
Là où le football tend à être joué toujours plus rapidement, les équipes espagnoles jouent au pas. Liverpool, l'Atalanta ou Leipzig font du mouvement constant un fer de lance de leur jeu ? Les équipes de Liga restent fidèles à une rigidité de tous les instants. Et puis surtout, si le football de transition ne voit en la perte de balle qu'un prétexte pour en récupérer rapidement le contrôle, l'Espagne vit avec une peur maladive de l'erreur. "Dans le football, il ne s'agit pas de bien faire, mais plutôt de ne pas faire d'erreurs. C'est plus facile d'arrêter de faire des erreurs que de bien faire", tranche Álvaro Cervera. Plus que de jouer au ballon, les équipes du Royaume jouent surtout à ne pas le perdre.
Au-devant de ce sombre tableau, peut-on espérer un salut prochain ? Si délivrance il y a, elle viendra de l'étranger et passera par l'installation d'un entraîneur aux idées novatrices sur le banc du Real ou du Barça. Seuls les deux géants du football espagnol ont une influence assez forte pour renverser la tendance à l'échelle nationale et donner lieu à un effet domino. D'ici là, le public continuera à ressortir des matches de Liga parfaitement reposé, à défaut d'avoir été diverti.
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