À l'heure de parler des joueurs français de Liga, certains noms occupent inlassablement le devant de la scène, tout ça dans une hiérarchie bien déterminée. L'Hexagone se passionne pour les tribulations de Karim Benzema et Jules Koundé, s'inquiète de celles d'Antoine Griezmann et Ousmane Dembélé, puis se demande parfois, sur un coup de tête, ce qu'il est advenu de tel ou tel joueur parti dispenser ses passes de l'autre côté de la frontière. Maxime Gonalons, Mouctar Diakhaby et Nabil Fekir font partie de cette dernière catégorie. Mais pour ce dernier, le temps est venu de le changer de panier afin de l'installer dans celui des Français de l'étranger qui comptent plus que les autres, tant son niveau actuel émerveille les supporters du Betis.

Fekir au Betis, pardon ?!

À l'été 2019, Nabil Fekir débarque à Séville et plutôt que d'être réjouis, les suiveurs du Real Betis Balompié sont surtout estomaqués. Le club a fini 10e de la dernière Liga, loin de ses objectifs européens. Quique Setién a quitté le quartier d'Helíopolis emportant dans ses bagages son football autrefois prometteur, tandis qu'entre supporters et joueurs règne le désamour. Mais que venait donc faire un champion du monde dans de telles conditions ?
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"Ces derniers temps, les transferts que fait le Betis ne se font pas connaître jusqu'au jour d'avant. Avant que le joueur ne monte dans l'avion, on ne sait quasiment pas qui va venir. Ça a été une surprise pour tout le monde ! Beaucoup de gens ne le connaissaient pas, mais ils savaient que c'était Nabil Fekir, champion du monde. C'était l'étiquette qu'il avait" se remémore Alejandro González, directeur d'Onda Bética, un média couvrant l'actualité du Betis. Du côté de l'Andalousie, on se pose un certain nombre de questions. Ce transfert est presque trop beau pour être vrai. Si tout s'était passé comme prévu, le joueur serait en train de porter le maillot de Liverpool… Fatalement, on parle de son genou, de sa cote qui a baissé. Sans faire tout à fait exprès, on en vient à rabaisser le joueur pour expliquer cette arrivée inopinée.
Les matches nécessaires à convaincre les travées du Benito-Villamarín de la qualité du Franco-algérien se compteront sur les doigts d'une main. Une poignée de gestes techniques plus tard et son nouveau public a compris : "Fekir es un crack, un absoluto crack". Et puis il faut dire que le joueur et l'afición du Betis étaient faits pour s'entendre. "Historiquement, le Betis s'est toujours identifié aux joueurs avec de la qualité. Les joueurs artistes comme Joaquín, Cardeñosa dans les années 80. Ici ces joueurs ont toujours plu et c'est pour ça que Fekir a bénéficié de l'affection des gens" explique Samuel Silva, journaliste pour le Diario de Sevilla. "Il fait partie des joueurs pour lesquels on paie un billet de match" ajoute notre interlocuteur.

Pellegrini a tout changé

Il n'empêche que les débuts se gâtent un peu. Rubi, l'entraîneur de l'époque, n'arrive pas à tirer le meilleur de son groupe. Fin septembre, Fekir lui sauve possiblement sa place en marquant à la 90e contre le Celta. Moins d'un mois plus tard, l'équipe flirte avec la zone rouge avant que trois victoires consécutives ne lui redonnent un peu d'oxygène. Pour le reste de la saison, les "Verdiblancos" se retrouveront collés aux alentours de la 13e place. Le Betis est peut-être un spécialiste des déceptions mais là, c'est tout de même exagéré. De son côté, le numéro 8 n'échappe pas à ces nuages noirs qui finissent par obscurcir son football. "Cette année-là, le Betis était très irrégulier. Et Fekir, on l'accusait un peu de l'être aussi. Il disparaissait. Il était capable de faire un match incroyable puis ensuite il n'intervenait plus" se souvient Samuel Silva. Si les qualités du joueur fait consensus, on lui reproche ses périodes d'absence durant les matches. Avec un tel talent, il doit faire plus, soutient-on à l'époque, beaucoup plus.
À sa décharge, pas facile de s'illustrer dans une équipe dysfonctionnelle. Surtout après avoir été trimballé de poste en poste : milieu offensif, ailier gauche, ailier droit. Pour voir la meilleure version du prodige lyonnais, il a finalement fallu attendre l'arrivée de Manuel Pellegrini sur le banc sévillan. C'était à l'été 2020. Après quelques mois de rodage la machine est enfin lancée. "C'est vrai qu'avec Pellegrini ça a été dur pour lui et pour l'équipe au début. Jusqu'à janvier, on pensait que ça allait être saison irrégulière de plus. Mais le Betis a chopé le rythme que voulait Pellegrini. Pellegrini est un entraîneur qui a géré de grands joueurs. C'est un entraîneur exigeant qui leur a demandé à tous de faire un pas en plus, et Fekir l'a fait. On le voit plus impliqué et plus à l'aise dans l'équipe" note Samuel Silva.

Nabil Fekir et son entraîneur au Real Betis, Manuel Pellegrini, lors d'un match de Liga contre Getafe, le 26 septembre 2021

Crédit: Getty Images

El Ingeniero a compris ce dont le joueur de 28 ans avait besoin sur le terrain : un contexte favorable pour faire parler ses qualités. "Pellegrini a inventé, entre guillemets, un Fekir à côté de l'attaquant, avec beaucoup plus de liberté et beaucoup plus de projections. Il n'a pas l'obligation de faire que l'équipe joue. Pour ça, il y a des joueurs comme William Carvalho ou Sergio Canales. Il a inventé un Fekir plus décisif, qui se projette vers le but" explique Alejandro González.
Fini les descentes en pleine densité pour tenter de remonter le ballon à coups de miracles techniques, fini les actions toutes faites où il repiquait sans cesse à l'intérieur, les matches où Canales et lui se marchaient dessus au cœur du jeu et les découpages loin des buts orchestrés par des milieux adverses incapables de le déposséder du cuir à la régulière.

Plus attaquant que jamais

En le rapprochant de la zone de vérité, Pellegrini s'était donné la mission de faire de son joueur un élément décisif, voilà qui est plutôt réussi : le champion du monde est le dixième joueur avec le plus de tirs par 90 minutes en Liga, le deuxième avec le plus de passes-clés, le deuxième plus impliqué dans des actions menant à un tir, le neuvième dans les actions menant à un but et clou du spectacle, le quatrième plus gros dribbleur du championnat.
"Ce qu'on attend maintenant, c'est des buts. On regarde ses stats lors de cette fameuse saison avec l'OL où il mettait des buts comme s'il était attaquant (la saison 2017/2018 NDLR) et ici, on en attend davantage. C'est vrai aussi qu'il a fait preuve de malchance avec plusieurs tirs sur le poteau. Mais avec le pied gauche et la frappe qu'il a, on s'attend à ce qu'il conclue plus d'actions" prévient Samuel Silva. "Bon, c'est ce qu'on dit toujours : si à chaque fois qu'il arrive vers le but il tire et il marque, Fekir ne serait pas au Betis. Il serait à City ou à Chelsea" imagine Alejandro González.
Dans ce Real Betis visant à pratiquer un football au sein duquel on cherche à se rendre en camp adverse en soignant les sorties de balle, sans pour autant additionner les passes à l'infini, Fekir vit ses meilleurs jours depuis son arrivée en terres ibériques. En outre, la vie dans le Sud de l'Espagne a l'air de lui plaire. Il a appris la langue en un temps record (donner des interviews en espagnol, pas de problème !), montre son attachement à la ville de Séville et sans surprise, il est devenu l'un des joueurs préférés des supporters béticos. Le Villamarín est désormais dithyrambique au sujet de son magicien. De quoi pulvériser les critiques passées sur ses moments de transparence ?
"Fekir n'a pas ce sang chaud pour charger l'équipe sur ses épaules, pousser deux gueulantes et faire que tout change. Aux supporters, ça leur a coûté de comprendre comment il est sur un terrain parce qu'on venait d'avoir un joueur comme Lo Celso qui est tout le contraire. Ici on a demandé à Fekir d'être un Lo Celso alors qu'ils n'ont rien à voir. Quand on s'est rendu compte de cela, les gens ont compris le type de joueur qu'il est et ont commencé à applaudir sa façon de faire les choses" relate Alejandro González avant de poursuivre. "Il est plus réservé, plus silencieux mais sur le terrain, c'est un leader footballistique. Tout le monde sait qu'il faut l'aider afin qu'il joue bien car si Fekir joue bien, il rend meilleur le reste de l'équipe". En ce début de saison, le gaucher fait possiblement partie des cinq-six meilleurs joueurs de Liga en compagnie des Vinicius, Benzema, Isak et autres Danjuma. Rien que ça.
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