Depuis le week-end dernier, le Real Madrid est sacré champion d’Espagne 2021-2022. À vrai dire, tout le monde voyait ce dénouement se dessiner depuis quelques semaines, mais il ne restait plus qu’à savoir exactement quand. Hasard du calendrier : c’est contre l’Espanyol de Barcelone (l’une des trois équipes à avoir battu le Real cette saison en championnat) que les Madrilènes ont eu le bonheur d’officialiser leur statut de vainqueur de la Liga grâce à un succès net et sans bavure depuis le Santiago-Bernabéu (4-0). Dès lors, les futurs adversaires du Real dans cette fin de Liga ont compris que le pasillo, coutume nationale vieille de plus de cinquante ans, allait être remis à l’ordre du jour. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les médias locaux ne se sont pas privés pour le faire savoir.

Un sentiment d’humiliation

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02/07/2022 À 07:58
Lors de la conférence de presse avant la demi-finale retour de Ligue des Champions entre le Real Madrid et Manchester City, plusieurs journalistes ont ainsi utilisé leur temps de parole en demandant à Pep Guardiola si les Citizens étaient prêts à faire le pasillo au Real. Réponse claire de l’intéressé : "Je comprends que vous vouliez me parler d’une tradition relative à la Liga. En tant que porte-parole de Manchester City, je leur envoie toutes mes félicitations. Mais là, nous sommes en Ligue des Champions. L’UEFA décide de ce que nous devons faire ou non. Je n’ai rien d’autre à ajouter." L’Europe a ses propres règles, l’Espagne les siennes. Très bien. Cela dit, c’est sur ce dernier point que le bât blesse. Lundi, l’Atlético de Madrid a envoyé un communiqué très ferme sur sa décision de refuser le pasillo au Real lors du derby madrilène prévu dimanche au Wanda Metropolitano.

"City est une meilleure équipe, mais le Real un plus grand club"

En voici quelques extraits : "Certains souhaitent transformer ce qui est né comme un geste de reconnaissance au champion en un péage public que ses adversaires doivent forcément payer, laissant transparaître un sentiment d’humiliation. L’Atlético de Madrid ne souhaite en aucun cas collaborer à cette tentative de raillerie où les véritables valeurs du sport sont complètement éludées et forment davantage une atmosphère de crispation et d’affrontement entre les supporters des deux équipes. (…) L’Atlético est le champion sortant de Liga. Est-ce que quelqu’un se souvient d’une polémique à ce sujet pour que son adversaire suivant fasse le pasillo ? Non, parce qu’il n’y a pas eu de débat (l'Atlético de Madrid avait remporté le championnat à Valladolid lors de la 38ème et dernière journée, N.D.L.R). Lors de la première rencontre de cette saison, le Celta Vigo a décidé de ne pas faire le pasillo. C’était la bonne décision parce que ce sont des gestes qui doivent être applaudis par le public et il apparaît censé de le faire devant le public du champion. (…) Nous avons reçu le pasillo par l’intermédiaire d’Elche lors de notre première rencontre à domicile cette saison. Cela s’est fait avec naturalité, gratitude et bien entendu sans aucune forme d’exigence."

Le tournant de 2008

Dès lors, que faut-il en comprendre ? Comme souvent, la réponse se trouve dans le passé du championnat. Le 17 mai 1970, le premier pasillo de l’histoire est né d’un geste fraternel entre l’Atlético de Madrid et l’Athletic Club au stade Vicente-Calderón, ancienne enceinte de l’Atlético, pour permettre aux Basques de saluer le récent titre de champion d’Espagne acquis par les Colchoneros. Par la suite, les pasillos sont entrés dans les mœurs d’un championnat espagnol où la rivalité historique entre le Real Madrid et le FC Barcelone n’a jamais cessé d’exister. Inéluctablement, la mayonnaise est progressivement montée entre les deux camps au moment de réaliser un geste considéré à la base comme une marque de respect.

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Le 1er mai 1988, le premier pasillo réalisé par le Barça face au Real afin de saluer le titre obtenu par les Blancos s’effectue… au Camp Nou. Victorieux sur sa pelouse (2-0), le Barça sauve son honneur. Jusque-là, aucune tension réelle ne ressurgit. Trois ans plus tard, le scénario s’inverse et le Real Madrid réalise la haie d’honneur dans son enceinte contre la Dream Team de Johan Cruyff, sacrée deux journées plus tôt. Les Madrilènes s’exécutent, mais le public local y ajoute son grain de sel en sifflant copieusement l’entrée des Catalans sur la pelouse… Résultat final ? 1-0 pour le Real Madrid.
Les années passent mais les souvenirs restent jusqu’au 7 mai 2008, date d’un Real-Barça resté dans les annales. Pour la première fois de l’histoire du pasillo lors d’un Clásico, le vainqueur de la Liga allait être honoré sur ses terres par l’ennemi de toujours. Sur le terrain, la victoire du Real de Bernd Schuster, déjà présent lors des précédentes haies d’honneur Real-Barça en tant que joueur, ne souffre d’aucune contestation (4-1). Le Barça rentre à la maison avec une lourde valise à porter mais le sentiment d’avoir respecté le champion. Ce ne sera pas le cas de tout le monde. Au lendemain de la déroute, le quotidien pro-madrilène As titre sans gêne : "Al final del pasillo estaba… el baño" (À la fin du couloir, il y avait… les toilettes, en VF).
Dès lors, le respect n’a plus vraiment sa place à cause d’un emballement médiatique disproportionné et le pasillo n'a fait que perdre de sa superbe depuis cette année-là. En 2018, les démons du pasillo sont de nouveau sortis lorsque Zinédine Zidane a annoncé ne pas vouloir se plier à cette habitude lors du Barça-Real pour saluer le titre de champion d’Espagne obtenu par les Catalans, expliquant qu’il ne se prononcerait "plus du tout sur ce thème". De son côté, Sergio Ramos affirmait texto : "Le pasillo n’est pas important, autant pour nous que pour eux." Ambiance.
Le football doit rester un moyen d’être exemplaire
Lundi dernier à Madrid, Getafe a effectué la haie d’honneur au Betis Séville après son succès en coupe d’Espagne. Un geste louable, mais qui ne doit pas empêcher de mettre des œillères sur un problème social plus profond. "Je ne sais pas exactement depuis combien de temps nous avons commencé à dénigrer cette tradition du pasillo, confie Fernando Hierro, ancien joueur du Real Madrid entre 1989 et 2003. Ce que je pense, c’est que la vie est faite pour apprendre. Pour le bien-être du football, nous devons transmettre des valeurs et parmi elles, le respect du vainqueur doit en faire partie. Très honnêtement, je ne suis pas capable de comprendre pourquoi nous remettons en cause une action qui me parait logique, raisonnable et normale. Peut-être que nous regardons les réseaux sociaux et que les avis d’untel ou untel remettent en question cet acquis. En Espagne, nous parlions déjà de la date du pasillo cette saison alors que nous ne savions même pas si le Real allait être champion ou non. Les questions sont arrivées à partir du moment où les gens se sont rendus compte que cela pouvait arriver lors du derby. Le football, ce n’est pas cela. Le football doit rester un moyen d’être exemplaire."

Fernando Hierro

Crédit: Getty Images

Également invité à se prononcer sur la question du pasillo, Luis García abonde en ce sens. "Je suis favorable à la réalisation de ce pasillo, considère l’ancien joueur de l’Atlético de Madrid lors de la saison 2002-2003 puis entre 2007 et 2009. En tant que footballeurs, nous avons le devoir d’inculquer des valeurs à la nouvelle génération qui a un peu tendance à allumer la mèche. Si nous enseignons à nos enfants comment savoir gagner mais aussi comment savoir perdre, c’est un bon acquis pour eux. Il est fondamental que cela puisse se voir à la plus haute échelle. Le Real Madrid a gagné, cela fait mal quand tu supportes l’Atlético ou le Barça, mais le pasillo permet d’avoir l’estime de soi et de son adversaire. Et le jour où tu gagneras, tu auras également droit à ce privilège."
Dans un monde parfait, il serait de bon ton de mettre également fin au corporatisme et à l'ego de tous les acteurs qui rongent doucement mais sûrement l’esprit de fair-play autour du football. Dans l'idéal, cela devrait également s’étendre aux plus fervents supporters. Malheureusement, le monde des bisounours n'est pas celui dans lequel nous vivons. Le mot de la fin est pour la légende madrilène Guti : "Nous parlons beaucoup trop de ce pasillo. Je crois qu’il faut féliciter le Real Madrid et c’est tout. Rien de plus."
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